concevoir mes sentiments si je ne te raconte les faits imperceptibles
qui influèrent sur mon âme, la façonnèrent à la crainte et me
laissèrent long-temps dans la naïveté primitive du jeune homme? Ainsi,
jusqu’à vingt et un ans, j’ai été courbé sous un despotisme aussi froid
que celui d’une règle monacale. Pour te révéler les tristesses de ma
vie, il suffira peut-être de te dépeindre mon père: un grand homme sec
et mince, le visage en lame de couteau, le teint pâle, à parole brève,
taquin comme une vieille fille, méticuleux comme un chef de bureau. Sa
paternité planait au-dessus de mes lutines et joyeuses pensées, et les
enfermait comme sous un dôme de plomb. Si je voulais lui manifester
un sentiment doux et tendre, il me recevait en enfant qui va dire une
sottise. Je le redoutais bien plus que nous ne craignions naguère nos
maîtres d’étude. J’avais toujours huit ans pour lui. Je crois encore
le voir devant moi: dans sa redingote marron, où il se tenait droit
comme un cierge pascal, il avait l’air d’un hareng saur enveloppé dans
la couverture rougeâtre d’un pamphlet. Cependant j’aimais mon père, au
fond il était juste. Peut-être ne haïssons-nous pas la sévérité quand
elle est justifiée par un grand caractère, par des mœurs pures, et
qu’elle est adroitement entremêlée de bonté. Si mon père ne me quitta
jamais, si jusqu’à l’âge de vingt ans, il ne laissa pas dix francs à ma
disposition, dix coquins, dix libertins de francs, trésor immense dont
la possession vainement enviée me faisait rêver d’ineffables délices,
il cherchait du moins à me procurer quelques distractions. Après
m’avoir promis un plaisir pendant des mois entiers, il me conduisait
aux Bouffons, à un concert, à un bal, où j’espérais rencontrer une
maîtresse. Une maîtresse! c’était pour moi l’indépendance. Mais honteux
et timide, ne sachant point l’idiome des salons et n’y connaissant
personne, j’en revenais le cœur toujours aussi neuf et tout aussi
gonflé de désirs. Puis le lendemain, bridé comme un cheval d’escadron
par mon père, dès le matin je retournais chez un avoué, au Droit, au
Palais. Vouloir m’écarter de la route uniforme qu’il m’avait tracée,
c’eût été m’exposer à sa colère; il m’avait menacé de m’embarquer à
ma première faute, en qualité de mousse, pour les Antilles. Aussi me
prenait-il un horrible frisson quand par hasard j’osais m’aventurer,
pendant une heure ou deux, dans quelque partie de plaisir. Figure-toi
l’imagination la plus vagabonde, le cœur le plus amoureux, l’âme la
plus tendre, l’esprit le plus poétique, sans cesse en présence de
l’homme le plus caillouteux, le plus atrabilaire, le plus froid du
monde; enfin marie une jeune fille à un squelette, et tu comprendras
l’existence dont tu m’interdis de te développer les scènes curieuses:
projets de fuite évanouis à l’aspect de mon père, désespoirs calmés
par le sommeil, désirs comprimés, sombres mélancolies dissipées par la
musique. J’exhalais mon malheur en mélodies. Beethoven ou Mozart furent
souvent mes discrets confidents. Aujourd’hui je souris en me souvenant
de tous les préjugés qui troublaient ma conscience à cette époque
d’innocence et de vertu: si j’avais mis le pied chez un restaurateur,
je me serais cru ruiné; mon imagination me faisait considérer un
café comme un lieu de débauche, où les hommes se perdaient d’honneur
et engageaient leur fortune; quant à risquer de l’argent au jeu, il
aurait fallu en avoir. Oh! quand je devrais t’endormir, je veux te
raconter l’une des plus terribles joies de ma vie, une de ces joies
armées de griffes et qui s’enfoncent dans notre cœur comme un fer chaud
sur l’épaule d’un forçat. J’étais au bal chez le duc de Navarreins,
cousin de mon père. Mais pour que tu puisses parfaitement comprendre ma
position, apprends que j’avais un habit râpé, des souliers mal faits,
une cravate de cocher et des gants déjà portés. Je me mis dans un
coin afin de pouvoir tout à mon aise prendre des glaces et contempler
les jolies femmes. Mon père m’aperçut. Par une raison que je n’ai
jamais devinée, tant cet acte de confiance m’abasourdit, il me donna
sa bourse et ses clefs à garder. A dix pas de moi quelques hommes
jouaient. J’entendais frétiller l’or. J’avais vingt ans, je souhaitais
passer une journée entière plongé dans les crimes de mon âge. C’était
un libertinage d’esprit dont nous ne trouverions l’analogue ni dans
les caprices de courtisane, ni dans les songes des jeunes filles.
Depuis un an je me rêvais bien mis, en voiture, ayant une belle femme
à mes côtés, tranchant du seigneur, dînant chez Véry, allant le soir
au spectacle, décidé à ne revenir que le lendemain chez mon père, mais
armé contre lui d’une aventure plus intriguée que ne l’est le Mariage
de Figaro, et dont il lui aurait été impossible de se dépêtrer. J’avais
estimé toute cette joie cinquante écus. N’étais-je pas encore sous le
charme naïf de _l’école buissonnière_? J’allai donc dans un boudoir où,
seul, les yeux cuisants, les doigts tremblants, je comptai l’argent
de mon père: cent écus! Évoquées par cette somme, les joies de mon
escapade apparurent devant moi, dansant comme les sorcières de Macbeth
autour de leur chaudière, mais alléchantes, frémissantes, délicieuses!
Je devins un coquin déterminé. Sans écouter ni les tintements de mon
oreille, ni les battements précipités de mon cœur, je pris deux pièces
de vingt francs que je vois encore! Leurs millésimes étaient effacés
et la figure de Bonaparte y grimaçait. Après avoir mis la bourse dans
ma poche, je revins vers une table de jeu en tenant les deux pièces
d’or dans la paume humide de ma main, et je rôdai autour des joueurs
comme un émouchet au-dessus d’un poulailler. En proie à des angoisses
inexprimables, je jetai soudain un regard translucide autour de moi.
Certain de n’être aperçu par aucune personne de connaissance, je pariai
pour un petit homme gras et réjoui, sur la tête duquel j’accumulai plus
de prières et de vœux qu’il ne s’en fait en mer pendant trois tempêtes.
Puis, avec un instinct de scélératesse ou de machiavélisme surprenant
à mon âge, j’allai me planter près d’une porte, regardant à travers
les salons sans y rien voir. Mon âme et mes yeux voltigeaient autour
du fatal tapis vert. De cette soirée date la première observation
physiologique à laquelle j’ai dû cette espèce de pénétration qui m’a
permis de saisir quelques mystères de notre double nature. Je tournais
le dos à la table où se disputait mon futur bonheur, bonheur d’autant
plus profond peut-être qu’il était criminel; entre les deux joueurs
et moi, il se trouvait une haie d’hommes, épaisse de quatre ou cinq
rangées de causeurs; le bourdonnement des voix empêchait de distinguer
le son de l’or qui se mêlait au bruit de l’orchestre; malgré tous ces
obstacles, par un privilége accordé aux passions qui leur donne le
pouvoir d’anéantir l’espace et le temps, j’entendais distinctement
les paroles des deux joueurs, je connaissais leurs points, je savais
celui des deux qui retournait le roi comme si j’eusse vu les cartes;
enfin à dix pas du jeu, je pâlissais de ses caprices. Mon père passa
devant moi tout à coup, je compris alors cette parole de l’écriture:
L’esprit de Dieu passa devant sa face! J’avais gagné. A travers le
tourbillon d’hommes qui gravitait autour des joueurs, j’accourus à la
table en m’y glissant avec la dextérité d’une anguille qui s’échappe
par la maille rompue d’un filet. De douloureuses, mes fibres devinrent
joyeuses. J’étais comme un condamné qui, marchant au supplice, a
rencontré le roi. Par hasard, un homme décoré réclama quarante francs
qui manquaient. Je fus soupçonné par des yeux inquiets, je pâlis et
des gouttes de sueur sillonnèrent mon front. Le crime d’avoir volé mon
père me parut bien vengé. Le bon gros petit homme dit alors d’une voix
certainement angélique: «Tous ces messieurs avaient mis,» et paya les
quarante francs. Je relevai mon front et jetai des regards triomphants
sur les joueurs. Après avoir réintégré dans la bourse de mon père l’or
que j’y avais pris, je laissai mon gain à ce digne et honnête monsieur
qui continua de gagner. Dès que je me vis possesseur de cent soixante
francs, je les enveloppai dans mon mouchoir de manière à ce qu’ils
ne pussent ni remuer ni sonner pendant notre retour au logis, et ne
jouai plus.--Que faisiez-vous au jeu? me dit mon père en entrant dans
le fiacre.--Je regardais, répondis-je en tremblant.--Mais, reprit mon
père, il n’y aurait eu rien d’extraordinaire à ce que vous eussiez
été forcé par amour-propre à mettre quelque argent sur le tapis. Aux
yeux des gens du monde, vous paraissez assez âgé pour avoir le droit
de commettre des sottises. Aussi vous excuserais-je, Raphaël, si vous
vous étiez servi de ma bourse... Je ne répondis rien. Quand nous fûmes
de retour, je rendis à mon père ses clefs et son argent. En rentrant
dans sa chambre, il vida la bourse sur sa cheminée, compta l’or, se
tourna vers moi d’un air assez gracieux, et me dit en séparant chaque
phrase par une pause plus ou moins longue et significative:--Mon fils,
vous avez bientôt vingt ans. Je suis content de vous. Il vous faut une
pension, ne fût-ce que pour vous apprendre à économiser, à connaître
les choses de la vie. Dès ce soir, je vous donnerai cent francs par
mois. Vous disposerez de votre argent comme il vous plaira. Voici le
premier trimestre de cette année, ajouta-t-il en caressant une pile
d’or, comme pour vérifier la somme. J’avoue que je fus prêt à me jeter
à ses pieds, à lui déclarer que j’étais un brigand, un infâme, et...
pis que cela, un menteur! La honte me retint. J’allais l’embrasser,
il me repoussa faiblement.--Maintenant, tu es un homme, _mon enfant_,
me dit-il. Ce que je fais est une chose simple et juste dont tu ne
dois pas me remercier. Si j’ai droit à votre reconnaissance, Raphaël,
reprit-il d’un ton doux mais plein de dignité, c’est pour avoir
préservé votre jeunesse des malheurs qui dévorent tous les jeunes gens,
à Paris. Désormais, nous serons deux amis. Vous deviendrez, dans un an,
docteur en droit. Vous avez, non sans quelques déplaisirs et certaines
privations, acquis les connaissances solides et l’amour du travail
si nécessaires aux hommes appelés à manier les affaires. Apprenez,
Raphaël, à me connaître. Je ne veux faire de vous ni un avocat, ni un
notaire, mais un homme d’état qui puisse devenir la gloire de notre
pauvre maison. A demain! ajouta-t-il en me renvoyant par un geste
mystérieux. Dès ce jour, mon père m’initia franchement à ses projets.
J’étais fils unique et j’avais perdu ma mère depuis dix ans. Autrefois,
peu flatté d’avoir le droit de labourer la terre l’épée au côté, mon
père, chef d’une maison historique à peu près oubliée en Auvergne,
vint à Paris pour y tenter le diable. Doué de cette finesse qui rend
les hommes du midi de la France si supérieurs quand elle se trouve
accompagnée d’énergie, il était parvenu sans grand appui à prendre
position au cœur même du pouvoir. La révolution renversa bientôt sa
fortune; mais il avait su épouser l’héritière d’une grande maison, et
s’était vu sous l’empire au moment de restituer à notre famille son
ancienne splendeur. La restauration, qui rendit à ma mère des biens
considérables, ruina mon père. Ayant jadis acheté plusieurs terres
données par l’empereur à ses généraux et situées en pays étranger,
il luttait depuis dix ans avec des liquidateurs et des diplomates,
avec les tribunaux prussiens et bavarois pour se maintenir dans la
possession contestée de ces malheureuses dotations. Mon père me jeta
dans le labyrinthe inextricable de ce vaste procès d’où dépendait
notre avenir. Nous pouvions être condamnés à restituer les revenus
par lui perçus, ainsi que le prix de certaines coupes de bois faites
de 1814 à 1817; dans ce cas, le bien de ma mère suffisait à peine
pour sauver l’honneur de notre nom. Ainsi, le jour où mon père parut
en quelque sorte m’avoir émancipé, je tombai sous le joug le plus
odieux. Je dus combattre comme sur un champ de bataille, travailler
nuit et jour, aller voir des hommes d’état, tâcher de surprendre leur
religion, tenter de les intéresser à notre affaire, les séduire, eux,
leurs femmes, leurs valets, leurs chiens, et déguiser cet horrible
métier sous des formes élégantes, sous d’agréables plaisanteries. Je
compris tous les chagrins dont l’empreinte flétrissait la figure de
mon père. Pendant une année environ, je menai donc en apparence la vie
d’un homme du monde, mais cette dissipation et mon empressement à me
lier avec des parents en faveur ou avec des gens qui pouvaient nous
être utiles, cachaient d’immenses travaux. Mes divertissements étaient
encore des plaidoiries, et mes conversations des mémoires. Jusque-là,
j’avais été vertueux par l’impossibilité de me livrer à mes passions
de jeune homme; mais craignant alors de causer la ruine de mon père ou
la mienne par une négligence, je devins mon propre despote, et n’osai
me permettre ni un plaisir ni une dépense. Lorsque nous sommes jeunes,
quand, à force de froissements, les hommes et les choses ne nous ont
point encore enlevé cette délicate fleur de sentiment, cette verdeur
de pensée, cette noble pureté de conscience qui ne nous laisse jamais
transiger avec le mal, nous sentons vivement nos devoirs; notre honneur
parle haut et se fait écouter; nous sommes francs et sans détour:
ainsi étais-je alors. Je voulus justifier la confiance de mon père.
Naguère, je lui aurais dérobé délicieusement une chétive somme; mais
portant avec lui le fardeau de ses affaires, de son nom, de sa maison,
je lui eusse donné secrètement mes biens, mes espérances, comme je
lui sacrifiais mes plaisirs; heureux même de mon sacrifice! Aussi,
quand monsieur de Villèle exhuma, tout exprès pour nous, un décret
impérial sur les déchéances, et nous eut ruinés, signai-je la vente de
mes propriétés, n’en gardant qu’une île sans valeur, située au milieu
de la Loire, et où se trouvait le tombeau de ma mère. Aujourd’hui,
peut-être, les arguments, les détours, les discussions philosophiques,
philanthropiques et politiques ne me manqueraient pas pour me dispenser
de faire ce que mon avoué nommait une _bêtise_. Mais à vingt et un
ans, nous sommes, je le répète, tout générosité, tout chaleur, tout
amour. Les larmes que je vis dans les yeux de mon père furent alors
pour moi la plus belle des fortunes, et le souvenir de ces larmes a
souvent consolé ma misère. Dix mois après avoir payé ses créanciers,
mon père mourut de chagrin. Il m’adorait et m’avait ruiné; cette idée
le tua. En 1826, à l’âge de vingt-deux ans, vers la fin de l’automne,
je suivis tout seul le convoi de mon premier ami, de mon père. Peu
de jeunes gens se sont trouvés, seuls avec leurs pensées, derrière
un corbillard, perdus dans Paris, sans avenir, sans fortune. Les
orphelins recueillis par la charité publique ont au moins pour avenir
le champ de bataille, pour père le gouvernement ou le procureur du
roi, pour refuge un hospice. Moi, je n’avais rien! Trois mois après,
un commissaire-priseur me remit onze cent douze francs, produit net et
liquide de la succession paternelle. Des créanciers m’avaient obligé à
vendre notre mobilier. Accoutumé dès ma jeunesse à donner une grande
valeur aux objets de luxe dont j’étais entouré, je ne pus m’empêcher de
marquer une sorte d’étonnement à l’aspect de ce reliquat exigu.--«Oh!
me dit le commissaire-priseur, tout cela était bien _rococo_.» Mot
épouvantable qui flétrissait toutes les religions de mon enfance et
me dépouillait de mes premières illusions, les plus chères de toutes.
Ma fortune se résumait par un bordereau de vente, mon avenir gisait
dans un sac de toile qui contenait onze cent douze francs, la société
m’apparaissait en la personne d’un huissier-priseur qui me parlait le
chapeau sur la tête. Un valet de chambre qui me chérissait, et auquel
ma mère avait jadis constitué quatre cents francs de rente viagère,
Jonathas me dit en quittant la maison d’où j’étais si souvent sorti
joyeusement en voiture pendant mon enfance:--Soyez bien économe,
monsieur Raphaël! Il pleurait, le bon homme. Tels sont, mon cher Émile,
les événements qui maîtrisèrent ma destinée, modifièrent mon âme, et
me placèrent jeune encore dans la plus fausse de toutes les situations
sociales. Des liens de famille, mais faibles, m’attachaient à quelques
maisons riches dont l’accès m’eût été interdit par ma fierté, si le
mépris et l’indifférence ne m’en eussent déjà fermé les portes. Quoique
parent de personnes très-influentes et prodigues de leur protection
pour des étrangers, je n’avais ni parents ni protecteurs. Sans cesse
arrêtée dans ses expansions, mon âme s’était repliée sur elle-même:
plein de franchise et de naturel, je devais paraître froid, dissimulé;
le despotisme de mon père m’avait ôté toute confiance en moi; j’étais
timide et gauche, je ne croyais pas que ma voix pût exercer le moindre
empire, je me déplaisais, je me trouvais laid, j’avais honte de mon
regard. Malgré la voix intérieure qui doit soutenir les hommes de
talent dans leurs luttes, et qui me criait: Courage! marche! malgré
les révélations soudaines de ma puissance dans la solitude, malgré
l’espoir dont j’étais animé en comparant les ouvrages nouveaux admirés
du public à ceux qui voltigeaient dans ma pensée, je doutais de moi
comme un enfant. J’étais la proie d’une excessive ambition, je me
croyais destiné à de grandes choses, et me sentais dans le néant.
J’avais besoin des hommes, et je me trouvais sans amis; je devais me
frayer une route dans le monde, et j’y restais seul, moins craintif
que honteux. Pendant l’année où je fus jeté par mon père dans le
tourbillon de la haute société, j’y vins avec un cœur neuf, avec une
âme fraîche. Comme tous les grands enfants, j’aspirai secrètement à de
belles amours. Je rencontrai parmi les jeunes gens de mon âge une secte
de fanfarons qui allaient tête levée, disant des riens, s’asseyant
sans trembler près des femmes qui me semblaient les plus imposantes,
débitant des impertinences, mâchant le bout de leurs cannes, minaudant,
se prostituant à eux-mêmes les plus jolies personnes, mettant ou
prétendant avoir mis leurs têtes sur tous les oreillers, ayant l’air
d’être au refus du plaisir, considérant les plus vertueuses, les plus
prudes comme de prise facile et pouvant être conquises à la simple
parole, au moindre geste hardi, par le premier regard insolent! Je
te le déclare, en mon âme et conscience, la conquête du pouvoir ou
d’une grande renommée littéraire me paraissait un triomphe moins
difficile à obtenir qu’un succès auprès d’une femme de haut rang,
jeune, spirituelle et gracieuse. Je trouvai donc les troubles de mon
cœur, mes sentiments, mes cultes en désaccord avec les maximes de la
société. J’avais de la hardiesse, mais dans l’âme seulement, et non
dans les manières. J’ai su plus tard que les femmes ne voulaient pas
être mendiées. J’en ai beaucoup vu que j’adorais de loin, auxquelles je
livrais un cœur à toute épreuve, une âme à déchirer, une énergie qui
ne s’effrayait ni des sacrifices, ni des tortures; elles appartenaient
à des sots dont je n’aurais pas voulu pour portiers. Combien de fois,
muet, immobile, n’ai-je pas admiré la femme de mes rêves, surgissant
dans un bal! Dévouant alors en pensée mon existence à des caresses
éternelles, j’imprimais toutes mes espérances en un regard, et lui
offrais dans mon extase un amour de jeune homme qui courait au-devant
des tromperies. En certains moments, j’aurais donné ma vie pour une
seule nuit. Eh bien! n’ayant jamais trouvé d’oreilles à qui confier
mes propos passionnés, de regards où reposer les miens, de cœur pour
mon cœur, j’ai vécu dans tous les tourments d’une impuissante énergie
qui se dévorait elle-même, soit faute de hardiesse ou d’occasions,
soit inexpérience. Peut-être ai-je désespéré de me faire comprendre,
ou tremblé d’être trop compris. Et cependant j’avais un orage tout
prêt à chaque regard poli que l’on pouvait m’adresser. Malgré ma
promptitude à prendre ce regard ou des mots en apparence affectueux
comme de tendres engagements, je n’ai jamais osé ni parler ni me taire
à propos. A force de sentiment ma parole était insignifiante, et mon
silence était stupide. J’avais sans doute trop de naïveté pour une
société factice qui vit aux lumières, et rend toutes ses pensées par
des phrases convenues, ou des mots que dicte la mode. Puis je ne savais
point parler en me taisant, ni me taire en parlant. Enfin, gardant en
moi des feux qui me brûlaient, ayant une âme semblable à celles que les
femmes souhaitent de rencontrer, en proie à cette exaltation dont elles
sont avides, possédant l’énergie dont se vantent les sots, toutes les
femmes m’ont été traîtreusement cruelles. Aussi, admirais-je naïvement
les héros de coterie quand ils célébraient leurs triomphes, sans les
soupçonner de mensonge. J’avais sans doute le tort de désirer un amour
sur parole, de vouloir trouver grande et forte dans un cœur de femme
frivole et légère, affamée de luxe, ivre de vanité, cette passion
large, cet océan qui battait tempêtueusement dans mon cœur. Oh! se
sentir né pour aimer, pour rendre une femme bien heureuse, et ne pas
avoir trouvé même une courageuse et noble Marceline ou quelque vieille
marquise! Porter des trésors dans une besace et ne pouvoir rencontrer
personne, pas même une enfant, quelque jeune fille curieuse, pour les
lui faire admirer. J’ai souvent voulu me tuer de désespoir.
--Joliment tragique ce soir! s’écria Émile.
--Eh! laisse-moi condamner ma vie, répondit Raphaël. Si ton amitié
n’a pas la force d’écouter mes élégies, si tu ne peux me faire crédit
d’une demi-heure d’ennui, dors! Mais ne me demande plus compte de mon
suicide qui gronde, qui se dresse, qui m’appelle et que je salue. Pour
juger un homme, au moins faut-il être dans le secret de sa pensée, de
ses malheurs, de ses émotions; ne vouloir connaître de sa vie que les
événements matériels, c’est faire de la chronologie, l’histoire des
sots!
Le ton amer avec lequel ces paroles furent prononcées frappa si
vivement Émile que, dès ce moment, il prêta toute son attention à
Raphaël en le regardant d’un air hébété.