En ce moment presque tous les convives se roulaient au sein de ces

limbes délicieuses où les lumières de l’esprit s’éteignent, où le

corps, délivré de son tyran, s’abandonne aux joies délirantes de la

liberté. Les uns, arrivés à l’apogée de l’ivresse, restaient mornes

et péniblement occupés à saisir une pensée qui leur attestât leur

propre existence; les autres, plongés dans le marasme produit par une

digestion alourdissante, niaient le mouvement. D’intrépides orateurs

disaient encore de vagues paroles dont le sens leur échappait à

eux-mêmes. Quelques refrains retentissaient comme le bruit d’une

mécanique obligée d’accomplir sa vie factice et sans âme. Le silence

et le tumulte s’étaient bizarrement accouplés. Néanmoins, en entendant

la voix sonore du valet qui, à défaut d’un maître, leur annonçait des

joies nouvelles, ils se levèrent, entraînés, soutenus ou portés les uns

par les autres. La troupe entière resta pendant un moment, immobile

et charmée, sur le seuil de la porte. Les jouissances excessives du

festin pâlirent devant le chatouillant spectacle que l’amphitryon

offrait au plus voluptueux de leurs sens. Sous les étincelantes bougies

d’un lustre d’or, autour d’une table chargée de vermeil, un groupe

de femmes se présenta soudain aux convives hébétés dont les yeux

s’allumèrent comme autant de diamants. Riches étaient les parures,

mais plus riches encore étaient ces beautés éblouissantes devant

lesquelles disparaissaient toutes les merveilles de ce palais. Les

yeux passionnés de ces filles, prestigieuses comme des fées, avaient

encore plus de vivacité que les torrents de lumière qui faisaient

resplendir les reflets satinés des tentures, la blancheur des marbres,

les saillies délicates des bronzes et la grâce des draperies. Le cœur

brûlait à voir les contrastes de leurs coiffures agitées et de leurs

attitudes, toutes diverses d’attraits et de caractère. C’était une

haie de fleurs mêlées de rubis, de saphirs et de corail; une ceinture

de colliers noirs sur des cous de neige, des écharpes légères flottant

comme les flammes d’un phare, des turbans orgueilleux, des tuniques

modestement provoquantes. Ce sérail offrait des séductions pour tous

les yeux, des voluptés pour tous les caprices. Posée à ravir, une

danseuse semblait être sans voile sous les plis onduleux du cachemire.

Là une gaze diaphane, ici la soie chatoyante, cachaient ou révèlaient

des perfections mystérieuses. De petits pieds étroits parlaient

d’amour, des bouches fraîches et rouges se taisaient. De frêles et

décentes jeunes filles, vierges factices dont les jolies chevelures

respiraient une religieuse innocence, se présentaient aux regards

comme des apparitions qu’un souffle pouvait dissiper. Puis des beautés

aristocratiques, au regard fier, mais indolentes, mais fluettes,

maigres, gracieuses, penchaient la tête comme si elles avaient encore

de royales protections à faire acheter. Une Anglaise, blanche et chaste

figure aérienne, descendue des nuages d’Ossian, ressemblait à un ange

de mélancolie, à un remords fuyant le crime. La Parisienne dont toute

la beauté gît dans une grâce indescriptible, vaine de sa toilette et

de son esprit, armée de sa toute-puissante faiblesse, souple et dure,

sirène sans cœur et sans passion, mais qui sait artificieusement

créer les trésors de la passion et contrefaire les accents du cœur,

ne manquait pas à cette périlleuse assemblée, où brillaient encore

des Italiennes tranquilles en apparence et consciencieuses dans leur

félicité; de riches Normandes aux formes magnifiques, des femmes

méridionales aux cheveux noirs, aux yeux bien fendus. Vous eussiez

dit les beautés de Versailles convoquées par Lebel, ayant dès le

matin dressé tous leurs piéges, arrivant comme une troupe d’esclaves

orientales réveillées par la voix du marchand pour partir à l’aurore.

Elles restaient interdites, honteuses, et s’empressaient autour de la

table comme des abeilles qui bourdonnent dans l’intérieur d’une ruche.

Cet embarras craintif, reproche et coquetterie tout ensemble, accusait

et séduisait. Était-ce pudeur involontaire? peut-être un sentiment

que la femme ne dépouille jamais complétement leur ordonnait-il de

s’envelopper dans le manteau de la vertu pour donner plus de charme

et de piquant aux prodigalités du vice. Aussi la conspiration ourdie

par le vieux Taillefer semblait-elle devoir échouer. Ces hommes sans

frein furent subjugués tout d’abord par la puissance majestueuse dont

la femme est investie. Un murmure d’admiration résonna comme la plus

douce musique. L’amour n’avait pas voyagé de compagnie avec l’ivresse;

au lieu d’un ouragan de passions, les convives, surpris dans un moment

de faiblesse, s’abandonnèrent aux délices d’une voluptueuse extase. A

la voix de la poésie qui les domine toujours, les artistes étudièrent

avec bonheur les nuances délicates qui distinguaient ces beautés

choisies. Réveillé par une pensée, due peut-être à quelque émanation

d’acide carbonique dégagé du vin de Champagne, un philosophe frissonna

en songeant aux malheurs qui amenaient là ces femmes, lignes peut-être

jadis des plus purs hommages. Chacune d’elles avait sans doute un drame

sanglant à raconter. Presque toutes apportaient d’infernales tortures,

et traînaient après elles des hommes sans foi, des promesses trahies,

des joies rançonnées par la misère. Ses convives s’approchèrent d’elles

avec politesse, et des conversations aussi diverses que les caractères

s’établirent. Des groupes se formèrent. Vous eussiez dit d’un salon

de bonne compagnie où les jeunes filles et les femmes vont offrant

aux convives, après le dîner, les secours que le café, les liqueurs

et le sucre prêtent aux gourmands embarrassés dans les travaux d’une

digestion récalcitrante. Mais bientôt quelques rires éclatèrent, le

murmure augmenta, les voix s’élevèrent. L’orgie, domptée pendant un

moment, menaça par intervalles de se réveiller. Ces alternatives de

silence et de bruit eurent une vague ressemblance avec une symphonie de

Beethoven. Assis sur un moelleux divan, les deux amis virent d’abord

arriver près d’eux une grande fille bien proportionnée, superbe en

son maintien, de physionomie assez irrégulière, mais perçante, mais

impétueuse, et qui saisissait l’âme par de vigoureux contrastes. Sa

chevelure noire, lascivement bouclée, semblait avoir déjà subi les

combats de l’amour, et retombait en flocons légers sur ses larges

épaules, qui offraient des perspectives attrayantes à voir; de longs

rouleaux bruns enveloppaient à demi un cou majestueux sur lequel la

lumière glissait par intervalles en révélant la finesse des plus

jolis contours; sa peau, d’un blanc mat, faisait ressortir les tons

chauds et animés de ses vives couleurs; l’œil, armé de longs cils,

lançait des flammes hardies, étincelles d’amour; la bouche, rouge,

humide, entr’ouverte, appelait le baiser; elle avait une taille forte,

mais amoureusement élastique; son sein, ses bras étaient largement

développés, comme ceux des belles figures du Carrache; néanmoins,

elle paraissait leste, souple, et sa vigueur supposait l’agilité

d’une panthère, comme la mâle élégance de ses formes en promettait

les voluptés dévorantes. Quoique cette fille dût savoir rire et

folâtrer, ses yeux et son sourire effrayaient la pensée. Semblable à

ces prophétesses agitées par un démon, elle étonnait plutôt qu’elle

ne plaisait. Toutes les expressions passaient par masses et comme des

éclairs sur sa figure mobile. Peut-être eût-elle ravi des gens blasés,

mais un jeune homme l’eût redoutée. C’était une statue colossale tombée

du haut de quelque temple grec, sublime à distance, mais grossière à

voir de près. Néanmoins, sa foudroyante beauté devait réveiller les

impuissants, sa voix charmer les sourds, ses regards ranimer de vieux

ossements. Émile la comparait vaguement à une tragédie de Shakspeare,

espèce d’arabesque admirable où la joie hurle, où l’amour a je ne

sais quoi de sauvage, où la magie de la grâce et le feu du bonheur

succèdent aux sanglants tumultes de la colère; monstre qui sait mordre

et caresser, rire comme un démon, pleurer comme les anges, improviser

dans une seule étreinte toutes les séductions de la femme, excepté les

soupirs de la mélancolie et les enchanteresses modesties d’une vierge;

puis en un moment rugir, se déchirer les flancs, briser sa passion,

son amant; enfin, se détruire elle-même comme fait un peuple insurgé.

Vêtue d’une robe en velours rouge, elle foulait d’un pied insouciant

quelques fleurs déjà tombées de la tête de ses compagnes, et d’une main

dédaigneuse tendait aux deux amis un plateau d’argent. Fière de sa

beauté, fière de ses vices peut-être, elle montrait un bras blanc, qui

se détachait vivement sur le velours. Elle était là comme la reine du

plaisir, comme une image de la joie humaine, de cette joie qui dissipe

les trésors amassés par trois générations, qui rit sur des cadavres,

se moque des aïeux, dissout des perles et des trônes, transforme les

jeunes gens en vieillards, et souvent les vieillards en jeunes gens; de

cette joie permise seulement aux géants fatigués du pouvoir, éprouvés

par la pensée, ou pour lesquels la guerre est devenue comme un jouet.

--Comment te nommes-tu? lui dit Raphaël.

--Aquilina.

--Oh! oh! tu viens de _Venise sauvée_, s’écria Émile.

--Oui, répondit-elle. De même que les papes se donnent de nouveaux noms

en montant au-dessus des hommes, j’en ai pris un autre en m’élevant

au-dessus de toutes les femmes.

--As-tu donc, comme ta patronne, un noble et terrible conspirateur qui

t’aime et sache mourir pour toi? dit vivement Émile, réveillé par cette

apparence de poésie.

--Je l’ai eu, répondit-elle. Mais la guillotine a été ma rivale. Aussi

metté-je toujours quelques chiffons rouges dans ma parure pour que ma

joie n’aille jamais trop loin.

--Oh! si vous lui laissez raconter l’histoire des quatre jeunes gens de

La Rochelle, elle n’en finira pas. Tais-toi donc, Aquilina! Les femmes

n’ont-elles pas toutes un amant à pleurer; mais toutes n’ont pas,

comme toi, le bonheur de l’avoir perdu sur un échafaud. Ah! j’aimerais

bien mieux savoir le mien couché dans une fosse, à Clamart, que dans le

lit d’une rivale.

Ces phrases furent prononcées d’une voix douce et mélodieuse par la

plus innocente, la plus jolie et la plus gentille petite créature qui

fût jamais sortie d’un œuf enchanté. Elle était arrivée à pas muets,

et montrait une figure délicate, une taille grêle, des yeux bleus

ravissants de modestie, des tempes fraîches et pures. Une naïade

ingénue, qui s’échappe de sa source, n’est pas plus timide, plus

blanche ni plus naïve. Elle paraissait avoir seize ans, ignorer le

mal, ignorer l’amour, ne pas connaître les orages de la vie, et venir

d’une église où elle aurait prié les anges d’obtenir avant le temps son

rappel dans les cieux. A Paris seulement se rencontrent ces créatures

au visage candide qui cachent la dépravation la plus profonde, les

vices les plus raffinés, sous un front aussi doux, aussi tendre que

la fleur d’une marguerite. Trompés d’abord par les célestes promesses

écrites dans les suaves attraits de cette jeune fille, Émile et Raphaël

acceptèrent le café qu’elle leur versa dans les tasses présentées par

Aquilina, et se mirent à la questionner. Elle acheva de transfigurer

aux yeux des deux poètes, par une sinistre allégorie, je ne sais quelle

face de la vie humaine, en opposant à l’expression rude et passionnée

de son imposante compagne le portrait de cette corruption froide,

voluptueusement cruelle, assez étourdie pour commettre un crime,

assez forte pour en rire; espèce de démon sans cœur, qui punit les

âmes riches et tendres de ressentir les émotions dont il est privé,

qui trouve toujours une grimace d’amour à vendre, des larmes pour le

convoi de sa victime, et de la joie le soir pour en lire le testament.

Un poète eût admiré la belle Aquilina; le monde entier devait fuir la

touchante Euphrasie: l’une était l’âme du vice, l’autre le vice sans

âme.

--Je voudrais bien savoir, dit Émile à cette jolie créature, si parfois

tu songes à l’avenir.

--L’avenir? répondit-elle en riant. Qu’appelez-vous l’avenir? Pourquoi

penserais-je à ce qui n’existe pas encore? Je ne regarde jamais ni en

arrière ni en avant de moi. N’est-ce pas déjà trop que de m’occuper

d’une journée à la fois? D’ailleurs, l’avenir, nous le connaissons,

c’est l’hôpital.

--Comment peux-tu voir d’ici l’hôpital et ne pas éviter d’y aller?

s’écria Raphaël.

[Illustration:

EUPHRASIE AQUILINA

Un poète eut admiré la belle Aquilina; le monde entier devait fuir

la touchante Euphrasie.

(LA PEAU DE CHAGRIN.)]

--Qu’a donc l’hôpital de si effrayant? demanda la terrible Aquilina.

Quand nous ne sommes ni mères ni épouses, quand la vieillesse nous

met des bas noirs aux jambes et des rides au front, flétrit tout ce

qu’il y a de femme en nous et sèche la joie dans les regards de nos

amis, de quoi pourrions-nous avoir besoin? Vous ne voyez plus alors

en nous, de notre parure, que sa fange primitive, qui marche sur deux

pattes, froide, sèche, décomposée, et va produisant un bruissement de

feuilles mortes. Les plus jolis chiffons nous deviennent des haillons,

l’ambre qui réjouissait le boudoir prend une odeur de mort et sent

le squelette; puis, s’il se trouve un cœur dans cette boue, vous y

insultez tous, vous ne nous permettez même pas un souvenir. Ainsi, que

nous soyons, à cette époque de la vie, dans un riche hôtel à soigner

des chiens, ou dans un hôpital à trier des guenilles, notre existence

n’est-elle pas exactement la même? Cacher nos cheveux blancs sous un

mouchoir à carreaux rouges et bleus ou sous des dentelles, balayer les

rues avec du bouleau ou les marches des Tuileries avec du satin, être

assises à des foyers dorés ou nous chauffer à des cendres dans un pot

de terre rouge, assister au spectacle de la Grève, ou aller à l’Opéra,

y a-t-il donc là tant de différence?

--_Aquilina mia_, jamais tu n’as eu tant de raison au milieu de

tes désespoirs, reprit Euphrasie. Oui, les cachemires, les vélins, les

parfums, l’or, la soie, le luxe, tout ce qui brille, tout ce qui plaît

ne va bien qu’à la jeunesse. Le temps seul pourrait avoir raison contre

nos folies, mais le bonheur nous absout. Vous riez de ce que je dis,

s’écria-t-elle en lançant un sourire venimeux aux deux amis; n’ai-je

pas raison? J’aime mieux mourir de plaisir que de maladie. Je n’ai ni

la manie de la perpétuité ni grand respect pour l’espèce humaine à

voir ce que Dieu en fait! Donnez-moi des millions, je les mangerai;

je ne voudrais pas garder un centime pour l’année prochaine. Vivre

pour plaire et régner, tel est l’arrêt que prononce chaque battement

de mon cœur. La société m’approuve; ne fournit-elle pas sans cesse à

mes dissipations? Pourquoi le bon Dieu me fait-il tous les matins la

rente de ce que je dépense tous les soirs? pourquoi nous bâtissez-vous

des hôpitaux? Comme il ne nous a pas mis entre le bien et le mal pour

choisir ce qui nous blesse ou nous ennuie, je serais bien sotte de ne

pas m’amuser.

--Et les autres? dit Émile.

--Les autres? Eh! bien, qu’ils s’arrangent! J’aime mieux rire de leurs

souffrances que d’avoir à pleurer sur les miennes. Je défie un homme de

me causer la moindre peine.

--Qu’as-tu donc souffert pour penser ainsi? demanda Raphaël.

--J’ai été quittée pour un héritage, moi! dit-elle en prenant une pose

qui fit ressortir toutes ses séductions. Et cependant j’avais passé les

nuits et les jours à travailler pour nourrir mon amant. Je ne veux plus

être la dupe d’aucun sourire, d’aucune promesse, et je prétends faire

de mon existence une longue partie de plaisir.

--Mais, s’écria Raphaël, le bonheur ne vient-il donc pas de l’âme?

--Eh! bien, reprit Aquilina, n’est-ce rien que de se voir admirée,

flattée, de triompher de toutes les femmes, même des plus vertueuses,

en les écrasant par notre beauté, par notre richesse? D’ailleurs nous

vivons plus en un jour qu’une bonne bourgeoise en dix ans, et alors

tout est jugé.

--Une femme sans vertu n’est-elle pas odieuse? dit Émile à Raphaël.

Euphrasie leur lança un regard de vipère, et répondit avec un

inimitable accent d’ironie:--La vertu! nous la laissons aux laides et

aux bossues. Que seraient-elles sans cela, les pauvres femmes?

--Allons, tais-toi, s’écria Émile, ne parle point de ce que tu ne

connais pas.

--Ah! je ne la connais pas! reprit Euphrasie. Se donner pendant

toute la vie à un être détesté, savoir élever des enfants qui vous

abandonnent, et leur dire: Merci! quand il vous frappent au cœur; voilà

les vertus que vous ordonnez à la femme. Encore, pour la récompenser

de son abnégation, venez-vous lui imposer des souffrances en cherchant

à la séduire; si elle résiste, vous la compromettez. Jolie vie! Autant

rester libres, aimer ceux qui nous plaisent et mourir jeunes.

--Ne crains-tu pas de payer tout cela un jour?

--Eh! bien, répondit-elle, au lieu d’entremêler mes plaisirs de

chagrins, ma vie sera coupée en deux parts: une jeunesse certainement

joyeuse, et je ne sais quelle vieillesse incertaine pendant laquelle je

souffrirai tout à mon aise.

--Elle n’a pas aimé, dit Aquilina d’un son de voix prononcé. Elle n’a

jamais fait cent lieues pour aller dévorer avec mille délices un regard

et un refus; elle n’a point attaché sa vie à un cheveu, ni essayé de

poignarder plusieurs hommes pour sauver son souverain, son seigneur,

son dieu. Pour elle, l’amour était un joli colonel.

--Hé! hé! _La Rochelle_, répondit Euphrasie, l’amour est comme le vent,

nous ne savons d’où il vient. D’ailleurs, si tu avais été bien aimée

par une bête, tu prendrais les gens d’esprit en horreur.

--Le Code nous défend d’aimer les bêtes, répliqua la grande Aquilina

d’un accent ironique.

--Je te croyais plus indulgente pour les militaires, s’écria Euphrasie

en riant.

--Sont-elles heureuses de pouvoir abdiquer ainsi leur raison! s’écria

Raphaël.

--Heureuses! dit Aquilina souriant de pitié, de terreur, en jetant aux

deux amis un horrible regard. Ah! vous ignorez ce que c’est que d’être

condamnée au plaisir avec un mort dans le cœur.

Contempler en ce moment les salons, c’était avoir une vue anticipée du

Pandémonium de Milton. Les flammes bleues du punch coloraient d’une

teinte infernale les visages de ceux qui pouvaient boire encore. Des

danses folles, animées par une sauvage énergie, excitaient des rires

et des cris qui éclataient comme les détonations d’un feu d’artifice.

Jonchés de morts et de mourants, le boudoir et un petit salon offraient

l’image d’un champ de bataille. L’atmosphère était chaude de vin, de

plaisirs et de paroles. L’ivresse, l’amour, le délire, l’oubli du monde

étaient dans les cœurs, sur les visages, écrits sur les tapis, exprimés

par le désordre, et jetaient sur tous les regards de légers voiles

qui faisaient voir dans l’air des vapeurs enivrantes. Il s’était ému,

comme dans les bandes lumineuses tracées par un rayon de soleil, une

poussière brillante à travers laquelle se jouaient les formes les plus

capricieuses, les luttes les plus grotesques. Çà et là, des groupes

de figures enlacées se confondaient avec les marbres blancs, nobles

chefs-d’œuvre de la sculpture qui ornaient les appartements. Quoique

les deux amis conservassent encore une sorte de lucidité trompeuse

dans les idées et dans leurs organes, un dernier frémissement,

simulacre imparfait de la vie, il leur était impossible de reconnaître

ce qu’il y avait de réel dans les fantaisies bizarres, de possible

dans les tableaux surnaturels qui passaient incessamment devant leurs

yeux lassés. Le ciel étouffant de nos rêves, l’ardente suavité que

contractent les figures dans nos visions, surtout je ne sais quelle

agilité chargée de chaînes, enfin les phénomènes les plus inaccoutumés

du sommeil, les assaillaient si vivement, qu’ils prirent les jeux de

cette débauche pour les caprices d’un cauchemar où le mouvement est

sans bruit, où les cris sont perdus pour l’oreille. Et le moment le

valet de chambre de confiance réussit, non sans peine, à attirer son

maître dans l’antichambre, et lui dit à l’oreille:--Monsieur, tous les

voisins sont aux fenêtres et se plaignent du tapage.

--S’ils ont peur du bruit, ne peuvent-ils pas faire mettre de la paille

devant leurs portes? s’écria Taillefer.

Raphaël laissa tout à coup échapper un éclat de rire si brusquement

intempestif, que son ami lui demanda compte d’une joie aussi brutale.

--Tu me comprendrais difficilement, répondit-il. D’abord, il faudrait

t’avouer que vous m’avez arrêté sur le quai Voltaire, au moment où

j’allais me jeter dans la Seine, et tu voudrais sans doute connaître

les motifs de ma mort. Mais quand j’ajouterais que, par un hasard

presque fabuleux, les ruines les plus poétiques du monde matériel

venaient alors de se résumer à mes yeux par une traduction symbolique

de la sagesse humaine; tandis qu’en ce moment les débris de tous les

trésors intellectuels dont nous avons fait à table un si cruel pillage

aboutissent à ces deux femmes, images vives et originales de la folie,

et que notre profonde insouciance des hommes et des choses a servi de

transition aux tableaux fortement colorés de deux systèmes d’existence

si diamétralement opposés, en seras-tu plus instruit? Si tu n’étais pas

ivre, tu y verrais peut-être un traité de philosophie.

--Si tu n’avais pas les deux pieds sur cette ravissante Aquilina dont

les ronflements ont je ne sais quelle analogie avec le rugissement d’un

orage près d’éclater, reprit Émile, qui lui-même s’amusait à rouler

et à dérouler les cheveux d’Euphrasie, sans trop avoir la conscience

de cette innocente occupation, tu rougirais de ton ivresse et de ton

bavardage. Tes deux systèmes peuvent entrer dans une seule phrase et se

réduisent à une pensée. La vie simple et mécanique conduit à quelque

sagesse insensée en étouffant notre intelligence par le travail; tandis

que la vie passée dans le vide des abstractions ou dans les abîmes

du monde moral mène à quelque folle sagesse. En un mot, tuer les

sentiments pour vivre vieux, ou mourir jeune en acceptant le martyre

des passions, voilà notre arrêt. Encore, cette sentence lutte-t-elle

avec les tempéraments que nous a donnés le rude goguenard à qui nous

devons le patron de toutes les créatures.

--Imbécile! s’écria Raphaël en l’interrompant. Continue à t’abréger

ainsi, tu feras des volumes! Si j’avais eu la prétention de formuler

proprement ces deux idées, je t’aurais dit que l’homme se corrompt par

l’exercice de la raison et se purifie par l’ignorance. C’est faire le

procès aux sociétés! Mais que nous vivions avec les sages ou que nous

périssions avec les fous, le résultat n’est-il pas tôt ou tard le même!

Aussi, le grand abstracteur de quintessence a-t-il jadis exprimé ces

deux systèmes en deux mots: CARYMARY, CARYMARA.

--Tu me fais douter de la puissance de Dieu, car tu es plus bête qu’il

n’est puissant, répliqua Émile. Notre cher Rabelais a résolu cette

philosophie par un mot plus bref que _Carymary_, _Carymara_; c’est

_peut-être_, d’où Montaigne a pris son _Que sais-je_? Encore ces

derniers mots de la science morale ne sont-ils guère que l’exclamation

de Pyrrhon restant entre le bien et le mal, comme l’âne de Buridan

entre deux mesures d’avoine. Mais laissons là cette éternelle

discussion qui aboutit aujourd’hui à _oui et non_. Quelle expérience

voulais-tu donc faire en te jetant dans la Seine? étais-tu jaloux de la

machine hydraulique du pont Notre-Dame?

--Ah! si tu connaissais ma vie.

--Ah! s’écria Émile, je ne te croyais pas si vulgaire; la phrase est

usée. Ne sais-tu pas que nous avons tous la prétention de souffrir

beaucoup plus que les autres?

--Ah! s’écria Raphaël.

--Mais tu es bouffon avec ton _ah_! Voyons; une maladie d’âme on de

corps t’oblige-t-elle de ramener tous les matins, par une contraction

de tes muscles, les chevaux qui le soir doivent t’écarteler, comme

jadis le fit Damiens? As-tu mangé ton chien tout cru, sans sel, dans

ta mansarde? Tes enfants t’ont-ils jamais dit: J’ai faim? As-tu vendu

les cheveux de ta maîtresse pour aller au jeu? As-tu été payer à un

faux domicile une fausse lettre de change, tirée sur un faux oncle,

avec la crainte d’arriver trop tard? Voyons, j’écoute. Si tu te

jetais à l’eau pour une femme, pour un protêt, ou par ennui, je te

renie. Confesse-toi, ne mens pas; je ne te demande point de mémoires

historiques. Surtout, sois aussi bref que ton ivresse te le permettra;

je suis exigeant comme un lecteur, et prêt à dormir comme une femme qui

lit ses vêpres.

--Pauvre sot! dit Raphaël. Depuis quand les douleurs ne sont-elles

plus en raison de la sensibilité? Lorsque nous arriverons au degré de

science qui nous permettra de faire une histoire naturelle des cœurs,

de les nommer, de les classer en genres, en sous-genres, en familles,

en crustacés, en fossiles, en sauriens, en microscopiques, en... que

sais-je? alors, mon bon ami, ce sera chose prouvée qu’il en existe de

tendres, de délicats, comme des fleurs, et qui doivent se briser comme

elles par de légers froissements auxquels certains cœurs minéraux ne

sont même pas sensibles.

--Oh! de grâce, épargne-moi ta préface, dit Émile d’un air moitié riant

moitié piteux, en prenant la main de Raphaël.

LA FEMME SANS CŒUR.

Après être resté silencieux pendant un moment, Raphaël dit en laissant

échapper un geste d’insouciance:--Je ne sais en vérité s’il ne faut

pas attribuer aux fumées du vin et du punch l’espèce de lucidité

qui me permet d’embrasser en cet instant toute ma vie comme un même

tableau, où les figures, les couleurs, les ombres, les lumières,

les demi-teintes sont fidèlement rendues. Ce jeu poétique de mon

imagination ne m’étonnerait pas, s’il n’était accompagné d’une sorte de

dédain pour mes souffrances et pour mes joies passées. Vue à distance,

ma vie est comme rétrécie par un phénomène moral. Cette longue et lente

douleur qui a duré dix ans peut aujourd’hui se reproduire par quelques

phrases dans lesquelles la douleur ne sera plus qu’une pensée, et le

plaisir une réflexion philosophique. Je juge au lieu de sentir.

--Tu es ennuyeux comme un amendement, s’écria Émile.

--C’est possible, reprit Raphaël sans murmurer. Aussi, pour ne pas

abuser de tes oreilles, te ferai-je grâce des dix-sept premières années

de ma vie. Jusque-là, j’ai vécu comme toi, comme mille autres, de

cette vie de collége ou de lycée, dont maintenant nous nous rappelons

tous avec tant de délices les malheurs fictifs et les joies réelles, à

laquelle notre gastronomie blasée redemande les légumes du vendredi,

tant que nous ne les avons pas goûtés de nouveau: belle vie dont nous

méprisons les travaux, qui cependant nous ont appris le travail...

--Arrive au drame, dit Émile d’un air moitié comique et moitié plaintif.

--Quand je sortis du collége, reprit Raphaël en réclamant par un geste

le droit de continuer, mon père m’astreignit à une discipline sévère,

il me logea dans une chambre contiguë à son cabinet; je me couchais dès

neuf heures du soir et me levais à cinq heures du matin; il voulait

que je fisse mon droit en conscience, j’allais en même temps à l’École

et chez un avoué; mais les lois du temps et de l’espace étaient si

sévèrement appliquées à mes courses, à mes travaux, et mon père me

demandait en dînant un compte si rigoureux de...

--Qu’est-ce que cela me fait? dit Émile.

La Comédie humaine - Volume 14. Études philosophiques · 第 5 / 48 段