Les merveilles dont l’aspect venait de présenter au jeune homme toute

la création connue mirent dans son âme l’abattement que produit chez

le philosophe la vue scientifique des créations inconnues: il souhaita

plus vivement que jamais de mourir, et tomba sur une chaise curule

en laissant errer ses regards à travers les fantasmagories de ce

panorama du passé. Les tableaux s’illuminèrent, les têtes de vierge

lui sourirent, et les statues se colorèrent d’une vie trompeuse. A

la faveur de l’ombre, et mises en danse par la fiévreuse tourmente

qui fermentait dans son cerveau brisé, ces œuvres s’agitèrent et

tourbillonnèrent devant lui: chaque magot lui jeta sa grimace, les

yeux des personnages représentés dans les tableaux remuèrent en

pétillant; chacune de ces formes frémit, sautilla, se détacha de sa

place, gravement, légèrement, avec grâce ou brusquerie, selon ses

mœurs, son caractère et sa contexture. Ce fut un mystérieux sabbat

digne des fantaisies entrevues par le docteur Faust sur le _Brocken_.

Mais ces phénomènes d’optique enfantés par la fatigue, par la tension

des forces oculaires ou par les caprices du crépuscule, ne pouvaient

effrayer l’inconnu. Les terreurs de la vie étaient impuissantes sur

une âme familiarisée avec les terreurs de la mort. Il favorisa même

par une sorte de complicité railleuse les bizarreries de ce galvanisme

moral dont les prodiges s’accouplaient aux dernières pensées qui lui

donnaient encore le sentiment de l’existence. Le silence régnait si

profondément autour de lui, que bientôt il s’aventura dans une douce

rêverie dont les impressions graduellement noires suivirent, de nuance

en nuance et comme par magie, les lentes dégradations de la lumière.

Une lueur prête à quitter le ciel ayant fait reluire un dernier reflet

rouge en luttant contre la nuit, il leva la tête, vit un squelette

à peine éclairé qui le montra du doigt, et pencha dubitativement le

crâne de droite à gauche, comme pour lui dire: Les morts ne veulent

pas encore de toi! En passant la main sur son front pour en chasser le

sommeil, le jeune homme sentit distinctement un vent frais produit par

je ne sais quoi de velu qui lui effleura les joues, et frissonna. Les

vitres ayant retenti d’un claquement sourd, il pensa que cette froide

caresse digne des mystères de la tombe lui avait été faite par quelque

chauve-souris. Pendant un moment encore, les vagues reflets du couchant

lui permirent d’apercevoir indistinctement les fantômes par lesquels

il était entouré; puis toute cette nature morte s’abolit dans une même

teinte noire. La nuit, l’heure de mourir était subitement venue. Il

s’écoula, dès ce moment, un certain laps de temps pendant lequel il

n’eut aucune perception claire des choses terrestres, soit qu’il se fût

enseveli dans une rêverie profonde, soit qu’il eût cédé à la somnolence

provoquée par ses fatigues et par la multitude des pensées qui lui

déchiraient le cœur. Tout à coup il crut avoir été appelé pas une voix

terrible, et tressaillit comme lorsqu’au milieu d’un brûlant cauchemar

nous sommes précipités d’un seul bond dans les profondeurs d’un abîme.

Il ferma les yeux; les rayons d’une vive lumière l’éblouissaient; il

voyait briller au sein des ténèbres une sphère rougeâtre dont le centre

était occupé par un petit vieillard qui se tenait debout et dirigeait

sur lui la clarté d’une lampe. Il ne l’avait entendu ni venir, ni

parler, ni se mouvoir. Cette apparition eut quelque chose de magique.

L’homme le plus intrépide, surpris ainsi dans son sommeil, aurait sans

doute tremblé devant ce personnage extraordinaire qui semblait être

sorti d’un sarcophage voisin. La singulière jeunesse qui animait les

yeux immobiles de cette espèce de fantôme empêchait l’inconnu de croire

à des effets surnaturels; néanmoins, pendant le rapide intervalle qui

sépara sa vie somnambulique de sa vie réelle, il demeura dans le doute

philosophique recommandé par Descartes, et fut alors, malgré lui, sous

la puissance de ces inexplicables hallucinations dont les mystères sont

condamnés par notre fierté ou que notre science impuissante tâche en

vain d’analyser.

Figurez-vous un petit vieillard sec et maigre, vêtu d’une robe en

velours noir, serrée autour de ses reins par un gros cordon de soie.

Sur sa tête, une calotte en velours également noir laissait passer, de

chaque côté de la figure, les longues mèches de ses cheveux blancs et

s’appliquait sur le crâne de manière à rigidement encadrer le front.

La robe ensevelissait le corps comme dans un vaste linceul, et ne

permettait de voir d’autre forme humaine qu’un visage étroit et pâle.

Sans le bras décharné, qui ressemblait à un bâton sur lequel on aurait

posé une étoffe et que le vieillard tenait en l’air pour faire porter

sur le jeune homme toute la clarté de la lampe, ce visage aurait paru

suspendu dans les airs. Une barbe grise et taillée en pointe cachait

le menton de cet être bizarre, et lui donnait l’apparence de ces

têtes judaïques qui servent de types aux artistes quand ils veulent

représenter Moïse. Les lèvres de cet homme étaient si décolorées, si

minces, qu’il fallait une attention particulière pour deviner la

ligne tracée par la bouche dans son blanc visage. Son large front

ridé, ses joues blêmes et creuses, la rigueur implacable de ses petits

yeux verts, dénués de cils et de sourcils, pouvaient faire croire à

l’inconnu que le _Peseur d’or_ de Gérard Dow était sorti de son cadre.

Une finesse d’inquisiteur, trahie par les sinuosités de ses rides et

par les plis circulaires dessinés sur ses tempes, accusait une science

profonde des choses de la vie. Il était impossible de tromper cet

homme qui semblait avoir le don de surprendre les pensées au fond des

cœurs les plus discrets. Les mœurs de toutes les nations du globe et

leurs sagesses se résumaient sur sa face froide, comme les productions

du monde entier se trouvaient accumulées dans ses magasins poudreux;

vous y auriez lu la tranquillité lucide d’un Dieu qui voit tout, ou

la force orgueilleuse d’un homme qui a tout vu. Un peintre aurait,

avec deux expressions différentes et en deux coups de pinceau, fait de

cette figure une belle image du Père Éternel ou le masque ricaneur du

Méphistophélès, car il se trouvait tout ensemble une suprême puissance

dans le front et de sinistres railleries sur la bouche. En broyant

toutes les peines humaines sous un pouvoir immense, cet homme devait

avoir tué les joies terrestres. Le moribond frémit en pressentant que

ce vieux génie habitait une sphère étrangère au monde où il vivait

seul, sans jouissances, parce qu’il n’avait plus d’illusion; sans

douleur, parce qu’il ne connaissait plus de plaisirs. Le vieillard se

tenait debout, immobile, inébranlable comme une étoile au milieu d’un

nuage de lumière; ses yeux verts, pleins de ne je sais quelle malice

calme, semblaient éclairer le monde moral comme sa lampe illuminait ce

cabinet mystérieux. Tel fut le spectacle étrange qui surprit le jeune

homme au moment où il ouvrit les yeux, après avoir été bercé par des

pensées de mort et de fantasques images. S’il demeura comme étourdi,

s’il se laissa momentanément dominer par une croyance digne d’enfants

qui écoutent les contes de leurs nourrices, il faut attribuer cette

erreur au voile étendu sur sa vie et sur son entendement par ses

méditations, à l’agacement de ses nerfs irrités, au drame violent dont

les scènes venaient de lui prodiguer les atroces délices contenues

dans un morceau d’opium. Cette vision avait lieu dans Paris, sur le

quai Voltaire, au dix-neuvième siècle, temps et lieux où la magie

devait être impossible. Voisin de la maison où le dieu de l’incrédulité

française avait expiré, disciple de Gay-Lussac et d’Arago, contempteur

des tours de gobelets que font les hommes du pouvoir, l’inconnu

n’obéissait sans doute qu’aux fascinations poétiques dont il avait

accepté les prestiges et auxquelles nous nous prêtons souvent comme

pour fuir de désespérantes vérités, comme pour tenter la puissance de

Dieu. Il trembla donc devant cette lumière et ce vieillard, agité par

l’inexplicable pressentiment de quelque pouvoir étrange; mais cette

émotion était semblable à celle que nous avons tous éprouvée devant

Napoléon, ou en présence de quelque grand homme brillant de génie et

revêtu de gloire.

--Monsieur désire voir le portrait de Jésus-Christ peint par Raphaël?

lui dit courtoisement le vieillard d’une voix dont la sonorité claire

et brève avait quelque chose de métallique. Et il posa la lampe sur

le fût d’une colonne brisée, de manière à ce que la boîte brune reçût

toute la clarté.

Aux noms religieux de Jésus-Christ et de Raphaël, il échappa au jeune

homme un geste de curiosité, sans doute attendu par le marchand qui fit

jouer un ressort. Soudain le panneau d’acajou glissa dans une rainure,

tomba sans bruit et livra la toile à l’admiration de l’inconnu. A

l’aspect de cette immortelle création, il oublia les fantaisies

du magasin, les caprices de son sommeil, redevint homme, reconnut

dans le vieillard une créature de chair, bien vivante, nullement

fantasmagorique, et revécut dans le monde réel. La tendre sollicitude,

la douce sérénité du divin visage influèrent aussitôt sur lui. Quelque

parfum épanché des cieux dissipa les tortures infernales qui lui

brûlaient la moelle des os. La tête du Sauveur des hommes paraissait

sortir des ténèbres figurées par un fond noir; une auréole de rayons

étincelait vivement autour de sa chevelure d’où cette lumière voulait

sortir; sous le front, sous les chairs, il y avait une éloquente

conviction qui s’échappait de chaque trait par de pénétrantes effluves;

les lèvres vermeilles venaient de faire entendre la parole de vie, et

le spectateur en cherchait le retentissement sacré dans les airs, il

en demandait les ravissantes paraboles au silence, il l’écoutait dans

l’avenir, la retrouvait dans les enseignements du passé. L’Évangile

était traduit par la simplicité calme de ces adorables yeux où se

réfugiaient les âmes troublées; enfin sa religion se lisait tout

entière en un suave et magnifique sourire qui semblait exprimer ce

précepte où elle se résume: _Aimez-vous les uns les autres_! Cette

peinture inspirait une prière, recommandait le pardon, étouffait

l’égoïsme, réveillait toutes les vertus endormies. Partageant le

privilége des enchantements de la musique, l’œuvre de Raphaël vous

jetait sous le charme impérieux des souvenirs, et son triomphe était

complet, on oubliait le peintre. Le prestige de la lumière agissait

encore sur cette merveille; par moments il semblait que la tête

s’élevât dans le lointain, au sein de quelque nuage.

--J’ai couvert cette toile de pièces d’or, dit froidement le marchand.

--Eh! bien, il va falloir mourir, s’écria le jeune homme qui sortait

d’une rêverie dont la dernière pensée l’avait ramené vers sa fatale

destinée, en le faisant descendre, par d’insensibles déductions, d’une

dernière espérance à laquelle il s’était attaché.

--Ah! ah! j’avais donc raison de me méfier de toi, répondit le

vieillard en saisissant les deux mains du jeune homme qu’il serra par

les poignets dans l’une des siennes, comme dans un étau.

L’inconnu sourit tristement de cette méprise et dit d’une voix

douce:--Hé! monsieur, ne craignez rien, il s’agit de ma vie et non

de la vôtre. Pourquoi n’avouerais-je pas une innocente supercherie,

reprit-il après avoir regardé le vieillard inquiet. En attendant la

nuit, afin de pouvoir me noyer sans esclandre, je suis venu voir vos

richesses. Qui ne pardonnerait ce dernier plaisir à un homme de science

et de poésie?

Le soupçonneux marchand examina d’un œil sagace le morne visage de

son faux chaland tout en l’écoutant parler. Rassuré bientôt par

l’accent de cette voix douloureuse, ou lisant peut-être dans ces traits

décolorés les sinistres destinées qui naguère avaient fait frémir

les joueurs, il lâcha les mains; mais par un reste de suspicion qui

révéla une expérience au moins centenaire, il étendit nonchalamment

le bras vers un buffet comme pour s’appuyer, et dit en y prenant un

stylet:--Êtes-vous depuis trois ans surnuméraire au trésor, sans y

avoir touché de gratification?

L’inconnu ne put s’empêcher de sourire en faisant un geste négatif.

--Votre père vous a-t-il trop vivement reproché d’être venu au monde,

ou bien êtes-vous déshonoré?

--Si je voulais me déshonorer, je vivrais.

--Avez-vous été sifflé aux Funambules, ou vous trouvez-vous obligé

de composer des flons-flons pour payer le convoi de votre maîtresse?

N’auriez-vous pas plutôt la maladie de l’or? voulez-vous détrôner

l’ennui? Enfin, quelle erreur vous engage à mourir?

--Ne cherchez pas le principe de ma mort dans les raisons vulgaires qui

commandent la plupart des suicides. Pour me dispenser de vous dévoiler

des souffrances inouïes et qu’il est difficile l’exprimer en langage

humain, je vous dirai que je suis dans la plus profonde, la plus

ignoble, la plus perçante de toutes les misères. Et, ajouta-t-il d’un

ton de voix dont la fierté sauvage démentait ses paroles précédentes,

je ne veux mendier ni secours ni consolations.

--Eh! eh! Ces deux syllabes que d’abord le vieillard fit entendre pour

toute réponse ressemblèrent au cri d’une crécelle. Puis il reprit

ainsi:--Sans vous forcer à m’implorer, sans vous faire rougir, et sans

vous donner un centime de France, un parat du Levant, un tarain de

Sicile, un heller d’Allemagne, une seule des sesterces ou des oboles

de l’ancien monde, ni une piastre du nouveau, sans vous offrir quoi

que ce soit en or, argent, billon, papier, billet, je veux vous faire

plus riche, plus puissant et plus considéré que ne peut l’être un roi

constitutionnel.

Le jeune homme crut le vieillard en enfance, et resta comme engourdi,

sans oser répondre.

--Retournez-vous, dit le marchand en saisissant tout à coup la lampe

pour en diriger la lumière sur le mur qui faisait face au portrait, et

regardez cette PEAU DE CHAGRIN, ajouta-t-il.

Le jeune homme se leva brusquement et témoigna quelque surprise en

apercevant au-dessus du siége où il s’était assis un morceau de

_chagrin_ accroché sur le mur, et dont la dimension n’excédait pas

celle d’une peau de renard; mais, par un phénomène inexplicable au

premier abord, cette peau projetait au sein de la profonde obscurité

qui régnait dans le magasin des rayons si lumineux que vous eussiez

dit d’une petite comète. Le jeune incrédule s’approcha de ce prétendu

talisman qui devait le préserver du malheur, et s’en moqua par une

phrase mentale. Cependant, animé d’une curiosité bien légitime, il

se pencha pour la regarder alternativement sous toutes les faces, et

découvrit bientôt une cause naturelle à cette singulière lucidité:

les grains noirs du chagrin étaient si soigneusement polis et si bien

brunis, les rayures capricieuses en étaient si propres et si nettes

que, pareilles à des facettes de grenat, les aspérités de ce cuir

oriental formaient autant de petits foyers qui réfléchissaient vivement

la lumière. Il démontra mathématiquement la raison de ce phénomène au

vieillard, qui, pour toute réponse, sourit avec malice. Ce sourire de

supériorité fit croire au jeune savant qu’il était dupe en ce moment

de quelque charlatanisme. Il ne voulut pas emporter une énigme de plus

dans la tombe, et retourna promptement la peau comme un enfant pressé

de connaître les secrets de son jouet nouveau.

--Ah! ah! s’écria-t-il, voici l’empreinte du sceau que les Orientaux

nomment le cachet de Salomon.

--Vous le connaissez donc? demanda le marchand, dont les narines

laissèrent passer deux ou trois bouffées d’air qui peignirent plus

d’idées que n’en pouvaient exprimer les plus énergiques paroles.

--Existe-t-il au monde un homme assez simple pour croire à cette

chimère? s’écria le jeune homme, piqué d’entendre ce rire muet et

plein d’amères dérisions. Ne savez-vous pas, ajouta-t-il, que les

superstitions de l’Orient ont consacré la forme mystique et les

caractères mensongers de cet emblême qui représente une puissance

fabuleuse? Je ne crois pas devoir être plus taxé de niaiserie dans

cette circonstance que si je parlais des Sphinx ou des Griffons, dont

l’existence est en quelque sorte scientifiquement admise.

--Puisque vous êtes un orientaliste, reprit le vieillard, peut-être

lirez-vous cette sentence.

Il apporta la lampe près du talisman que le jeune homme tenait à

l’envers, et lui fit apercevoir des caractères incrustés dans le tissu

cellulaire de cette peau merveilleuse, comme s’ils eussent été produits

par l’animal auquel elle avait jadis appartenu.

--J’avoue, s’écria l’inconnu, que je ne devine guère le procédé dont on

se sera servi pour graver si profondément ces lettres sur la peau d’un

onagre.

Et, se retournant avec vivacité vers les tables chargées de curiosités,

ses yeux parurent y chercher quelque chose.

--Que voulez-vous? demanda le vieillard.

--Un instrument pour trancher le chagrin, afin de voir si les lettres y

sont empreintes ou incrustées.

Le vieillard présenta son stylet à l’inconnu, qui le prit et tenta

d’entamer la peau à l’endroit où les paroles se trouvaient écrites;

mais, quand il eut enlevé une légère couche de cuir, les lettres y

reparurent si nettes et tellement conformes à celles qui étaient

imprimées sur la surface, que, pendant un moment, il crut n’en avoir

rien ôté.

--L’industrie du Levant a des secrets qui lui sont réellement

particuliers, dit-il en regardant la sentence orientale avec une sorte

d’inquiétude.

--Oui, répondit le vieillard, il vaut mieux s’en prendre aux hommes

qu’à Dieu!

Les paroles mystérieuses étaient disposées de la manière suivante:

لو ملكتنى ملكت آلكلّ

و لكن عمرك ملكى

واراد الله هكذا

اطلب و ستننال مطالبك

و لكن قسن مطالبك على عمرك

و هى هاهنا

فبكل مرامك استسنزل ايامك

أتريد فىّ

الله مجيبك

آمين

Ce qui voulait dire en français:

SI TU ME POSSÈDES, TU POSSÉDERAS TOUT.

MAIS TA VIE M’APPARTIENDRA. DIEU L’A

VOULU AINSI. DÉSIRE, ET TES DÉSIRS

SERONT ACCOMPLIS. MAIS RÈGLE

TES SOUHAITS SUR TA VIE.

ELLE EST LA. A CHAQUE

VOULOIR JE DÉCROITRAI

COMME TES JOURS.

ME VEUX-TU?

PRENDS. DIEU

T’EXAUCERA.

SOIT!

--Ah! vous lisez couramment le sanscrit, dit le vieillard. Peut-être

avez-vous voyagé en Perse ou dans le Bengale?

--Non, monsieur, répondit le jeune homme en tâtant avec curiosité cette

peau symbolique, assez semblable à une feuille de métal par son peu de

flexibilité.

Le vieux marchand remit la lampe sur la colonne où il l’avait prise,

en lançant au jeune homme un regard empreint d’une froide ironie qui

semblait dire: Il ne pense déjà plus à mourir.

--Est-ce une plaisanterie, est-ce un mystère? demanda le jeune inconnu.

Le vieillard hocha de la tête et dit gravement:--Je ne saurais vous

répondre. J’ai offert le terrible pouvoir que donne ce talisman à des

hommes doués de plus d’énergie que vous ne paraissiez en avoir; mais,

tout en se moquant de la problématique influence qu’il devait exercer

sur leurs destinées futures, aucun n’a voulu se risquer à conclure ce

contrat si fatalement proposé par je ne sais quelle puissance. Je pense

comme eux, j’ai douté, je me suis abstenu, et...

--Et vous n’avez pas même essayé? dit le jeune homme en l’interrompant.

--Essayer! dit le vieillard. Si vous étiez sur la colonne de la place

Vendôme, essaieriez-vous de vous jeter dans les airs? Peut-on arrêter

le cours de la vie? L’homme a-t-il jamais pu scinder la mort? Avant

d’entrer dans ce cabinet, vous aviez résolu de vous suicider; mais tout

à coup un secret vous occupe et vous distrait de mourir. Enfant! Chacun

de vos jours ne vous offrira-t-il pas une énigme plus intéressante

que ne l’est celle-ci? Écoutez-moi. J’ai vu la cour licencieuse du

régent. Comme vous, j’étais alors dans la misère, j’ai mendié mon

pain; néanmoins j’ai atteint l’âge de cent deux ans, et je suis

devenu millionnaire: le malheur m’a donné la fortune, l’ignorance m’a

instruit. Je vais vous révéler en peu de mots un grand mystère de la

vie humaine. L’homme s’épuise par deux actes instinctivement accomplis

qui tarissent les sources de son existence. Deux verbes expriment

toutes les formes que prennent ces deux causes de mort: VOULOIR et

POUVOIR. Entre ces deux termes de l’action humaine il est une autre

formule dont s’emparent les sages, et je lui dois le bonheur et ma

longévité. _Vouloir_ nous brûle et _Pouvoir_ nous détruit; mais SAVOIR

laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme.

Ainsi le désir ou le vouloir est mort en moi, tué par la pensée; le

mouvement ou le pouvoir s’est résolu par le jeu naturel de mes organes.

En deux mots, j’ai placé ma vie, non dans le cœur qui se brise, non

dans les sens qui s’émoussent; mais dans le cerveau qui ne s’use pas et

qui survit à tout. Rien d’excessif n’a froissé ni mon âme ni mon corps.

Cependant j’ai vu le monde entier: mes pieds ont foulé les plus hautes

montagnes de l’Asie et de l’Amérique, j’ai appris tous les langages

humains, et j’ai vécu sous tous les régimes: j’ai prêté mon argent à

un Chinois en prenant pour gage le corps de son père, j’ai dormi sous

la tente de l’Arabe sur la foi de sa parole, j’ai signé des contrats

dans toutes les capitales européennes, et j’ai laissé sans crainte mon

or dans le wigham des sauvages, enfin j’ai tout obtenu parce que j’ai

tout su dédaigner. Ma seule ambition a été de voir. Voir n’est-ce pas

savoir? Oh! savoir, jeune homme, n’est-ce pas jouir intuitivement?

n’est-ce pas découvrir la substance même du fait et s’en emparer

essentiellement? Que reste-t-il d’une possession matérielle? une idée.

Jugez alors combien doit être belle la vie d’un homme qui, pouvant

empreindre toutes les réalités dans sa pensée, transporte en son âme

les sources du bonheur, en extrait mille voluptés idéales dépouillées

des souillures terrestres. La pensée est la clef de tous les trésors,

elle procure les joies de l’avare sans donner ses soucis. Aussi ai-je

plané sur le monde, où mes plaisirs ont toujours été des jouissances

intellectuelles. Mes débauches étaient la contemplation des mers, des

peuples, des forêts, des montagnes! J’ai tout vu, mais tranquillement,

sans fatigue; je n’ai jamais rien désiré, j’ai tout attendu; je me

suis promené dans l’univers comme dans le jardin d’une habitation qui

m’appartenait. Ce que les hommes appellent chagrins, amours, ambitions,

revers, tristesse, sont pour moi des idées que je change en rêveries;

au lieu de les sentir, je les exprime, je les traduis; au lieu de

leur laisser dévorer ma vie, je les dramatise, je les développe, je

m’en amuse comme de romans que je lirais par une vision intérieure.

N’ayant jamais lassé mes organes, je jouis encore d’une santé robuste;

mon âme ayant hérité de toute la force dont je n’abusais pas, cette

tête est encore mieux meublée que ne le sont mes magasins. Là, dit-il

en se frappant le front, là sont les vrais millions. Je passe des

journées délicieuses en jetant un regard intelligent dans le passé,

j’évoque des pays entiers, des sites, des vues de l’Océan, des figures

historiquement belles! J’ai un sérail imaginaire où je possède toutes

les femmes que je n’ai pas eues. Je revois souvent vos guerres, vos

révolutions, et je les juge. Oh! comment préférer de fébriles, de

légères admirations pour quelques chairs plus ou moins colorées, pour

des formes plus ou moins rondes! comment préférer tous les désastres

de vos volontés trompées à la faculté sublime de faire comparaître en

soi l’univers, au plaisir immense de se mouvoir sans être garrotté

par les liens du temps ni par les entraves de l’espace, au plaisir de

tout embrasser, de tout voir, de se pencher sur le bord du monde pour

interroger les autres sphères, pour écouter Dieu! Ceci, dit-il d’une

voix éclatante en montrant la Peau de chagrin, est le _pouvoir_ et le

_vouloir_ réunis. Là sont vos idées sociales, vos désirs excessifs,

vos intempérances, vos joies qui tuent, vos douleurs qui font trop

vivre; car le mal n’est peut-être qu’un violent plaisir. Qui pourrait

déterminer le point où la volupté devient un mal et celui où le mal

est encore la volupté? Les plus vives lumières du monde idéal ne

caressent-elles pas la vue, tandis que les plus douces ténèbres du

monde physique la blessent toujours; le mot de Sagesse ne vient-il pas

de savoir? et qu’est-ce que la folie, sinon l’excès d’un vouloir ou

d’un pouvoir?

--Eh! bien, oui, je veux vivre avec excès, dit l’inconnu en saisissant

la Peau de chagrin.

--Jeune homme, prenez garde, s’écria le vieillard avec une incroyable

vivacité.

--J’avais résolu ma vie par l’étude et par la pensée; mais elles ne

m’ont même pas nourri, répliqua l’inconnu. Je ne veux être la dupe ni

d’une prédication digne de Swedenborg, ni de votre amulette orientale,

ni des charitables efforts que vous faites, monsieur, pour me retenir

dans un monde où mon existence est désormais impossible. Voyons!

ajouta-t-il en serrant le talisman d’une main convulsive et regardant

le vieillard. Je veux un dîner royalement splendide, quelque bacchanale

digne du siècle où tout s’est, dit-on, perfectionné! Que mes convives

soient jeunes, spirituels et sans préjugés, joyeux jusqu’à la folie!

que les vins se succèdent toujours plus incisifs, plus pétillants, et

soient de force à nous enivrer pour trois jours! Que la nuit soit parée

de femmes ardentes! Je veux que la Débauche en délire et rugissante

nous emporte dans son char à quatre chevaux, par-delà les bornes du

monde, pour nous verser sur des plages inconnues: que les âmes montent

dans les cieux ou se plongent dans la boue, je ne sais si alors elles

s’élèvent ou s’abaissent; peu m’importe! Donc je commande à ce pouvoir

sinistre de me fondre toutes les joies dans une joie. Oui, j’ai besoin

d’embrasser les plaisirs du ciel et de la terre dans une dernière

étreinte pour en mourir. Aussi souhaité-je et des priapées antiques

après boire, et des chants à réveiller les morts, et de triples

baisers, des baisers sans fin dont le bruit passe sur Paris comme un

craquement d’incendie, y réveille les époux et leur inspire une ardeur

cuisante qui rajeunisse même les septuagénaires!

Un éclat de rire, parti de la bouche du petit vieillard, retentit

dans les oreilles du jeune fou comme un bruissement de l’enfer, et

l’interdit si despotiquement qu’il se tut.

--Croyez-vous, dit le marchand, que mes planchers vont s’ouvrir tout à

coup pour donner passage à des tables somptueusement servies et à des

convives de l’autre monde? Non, non, jeune étourdi. Vous avez signé le

pacte: tout est dit. Maintenant vos volontés seront scrupuleusement

satisfaites, mais aux dépens de votre vie. Le cercle de vos jours,

figuré par cette peau, se resserrera suivant la force et le nombre

de vos souhaits, depuis le plus léger jusqu’au plus exorbitant.

Le brachmane auquel je dois ce talisman m’a jadis expliqué qu’il

s’opérerait un mystérieux accord entre les destinées et les souhaits du

possesseur. Votre premier désir est vulgaire, je pourrais le réaliser;

mais j’en laisse le soin aux événements de votre nouvelle existence.

Après tout, vous vouliez mourir? hé! bien, votre suicide n’est que

retardé.

L’inconnu, surpris et presque irrité de se voir toujours plaisanté par

ce singulier vieillard dont l’intention demi-philanthropique lui parut

clairement démontrée dans cette dernière raillerie, s’écria:--Je verrai

bien, monsieur, si ma fortune changera pendant le temps que je vais

mettre à franchir la largeur du quai. Mais, si vous ne vous moquez pas

d’un malheureux, je désire, pour me venger d’un si fatal service, que

vous tombiez amoureux d’une danseuse! Vous comprendrez alors le bonheur

d’une débauche, et peut-être deviendrez-vous prodigue de tous les biens

que vous avez si philosophiquement ménagés.

La Comédie humaine - Volume 14. Études philosophiques · 第 2 / 48 段