Au lecteur.
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ŒUVRES COMPLÈTES
DE
H. DE BALZAC
LA
COMÉDIE HUMAINE
QUATORZIÈME VOLUME
DEUXIÈME PARTIE
ÉTUDES PHILOSOPHIQUES
PARIS.--IMPRIMERIE DE PILLET FILS AINÉ
RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5.
[Illustration: LE MARCHAND DE CURIOSITÉS.
Une barbe grise et taillée en pointe cachait le menton de cet être
bizarre.
(LA PEAU DE CHAGRIN.)]
ÉTUDES
PHILOSOPHIQUES
TOME I
LA PEAU DE CHAGRIN
JÉSUS-CHRIST EN FLANDRE.--MELMOTH RÉCONCILIÉ.
LE CHEF-D’ŒUVRE INCONNU.--LA RECHERCHE DE L’ABSOLU.
PARIS
V{e} ALEXANDRE HOUSSIAUX, ÉDITEUR
RUE DU JARDINET SAINT-ANDRÉ DES ARTS, 3.
1870
ÉTUDES
PHILOSOPHIQUES.
LA PEAU DE CHAGRIN.
A MONSIEUR SAVARY,
MEMBRE DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES.
[Illustration: STERNE (Tristram Shandy, ch. CCCXXII.)]
LE TALISMAN.
Vers la fin du mois d’octobre dernier, un jeune homme entra dans le
Palais-Royal au moment où les maisons de jeu s’ouvraient, conformément
à la loi qui protége une passion essentiellement imposable. Sans trop
hésiter, il monta l’escalier du tripot désigné sous le nom de numéro 36.
--Monsieur, votre chapeau, s’il vous plaît? lui cria d’une voix sèche
et grondeuse un petit vieillard blême, accroupi dans l’ombre, protégé
par une barricade, et qui se leva soudain en montrant une figure moulée
sur un type ignoble.
Quand vous entrez dans une maison de jeu, la loi commence par vous
dépouiller de votre chapeau. Est-ce une parabole évangélique et
providentielle? N’est-ce pas plutôt une manière de conclure un contrat
infernal avec vous en exigeant je ne sais quel gage? Serait-ce pour
vous obliger à garder un maintien respectueux devant ceux qui vont
gagner votre argent? Est-ce la police tapie dans tous les égouts
sociaux qui tient à savoir le nom de votre chapelier ou le vôtre, si
vous l’avez inscrit sur la coiffe? Est-ce enfin pour prendre la mesure
de votre crâne et dresser une statistique instructive sur la capacité
cérébrale des joueurs? Sur ce point l’administration garde un silence
complet. Mais, sachez-le bien, à peine avez-vous fait un pas vers le
tapis vert, déjà votre chapeau ne vous appartient pas plus que vous ne
vous appartenez à vous-même: vous êtes au jeu, vous, votre fortune,
votre coiffe, votre canne et votre manteau. A votre sortie, le JEU
vous démontrera, par une atroce épigramme en action, qu’il vous laisse
encore quelque chose en vous rendant votre bagage. Si toutefois vous
avez une coiffure neuve, vous apprendrez à vos dépens qu’il faut se
faire un costume de joueur. L’étonnement manifesté par l’étranger
quand il reçut une fiche numérotée en échange de son chapeau, dont
heureusement les bords étaient légèrement pelés, indiquait assez une
âme encore innocente. Le petit vieillard, qui sans doute avait croupi
dès son jeune âge dans les bouillants plaisirs de la vie des joueurs,
lui jeta un coup d’œil terne et sans chaleur, dans lequel un philosophe
aurait vu les misères de l’hôpital, les vagabondages des gens ruinés,
les procès-verbaux d’une foule d’asphyxies, les travaux forcés à
perpétuité, les expatriations au Guazacoalco. Cet homme, dont la longue
face blanche n’était plus nourrie que par les soupes gélatineuses de
d’Arcet, présentait la pâle image de la passion réduite à son terme le
plus simple. Dans ses rides il y avait trace de vieilles tortures, il
devait jouer ses maigres appointements le jour même où il les recevait;
semblable aux rosses sur qui les coups de fouet n’ont plus de prise,
rien ne le faisait tressaillir; les sourds gémissements des joueurs qui
sortaient ruinés, leurs muettes imprécations, leurs regards hébétés,
le trouvaient toujours insensible. C’était le Jeu incarné. Si le jeune
homme avait contemplé ce triste Cerbère, peut-être se serait-il dit: Il
n’y a plus qu’un jeu de cartes dans ce cœur-là! L’inconnu n’écouta pas
ce conseil vivant, placé là sans doute par la Providence, comme elle a
mis le dégoût à la porte de tous les mauvais lieux; il entra résolument
dans la salle où le son de l’or exerçait une éblouissante fascination
sur les sens en pleine convoitise. Ce jeune homme était probablement
poussé là par la plus logique de toutes les éloquentes phrases de J.-J.
Rousseau, et dont voici, je crois, la triste pensée: _Oui, je conçois
qu’un homme aille au Jeu; mais c’est lorsque entre lui et la mort il ne
voit plus que son dernier écu_.
Le soir, les maisons de jeu n’ont qu’une poésie vulgaire, mais dont
l’effet est assuré comme celui d’un drame sanguinolent. Les salles sont
garnies de spectateurs et de joueurs, de vieillards indigents qui s’y
traînent pour s’y réchauffer, de faces agitées, d’orgies commencées
dans le vin et prêtes à finir dans la Seine; la passion y abonde,
mais le trop grand nombre d’acteurs vous empêche de contempler face à
face le démon du jeu. La soirée est un véritable morceau d’ensemble
où la troupe entière crie, où chaque instrument de l’orchestre module
sa phrase. Vous verriez là beaucoup de gens honorables qui viennent
y chercher des distractions et les payent comme ils payeraient le
plaisir du spectacle, de la gourmandise, ou comme ils iraient dans une
mansarde acheter à bas prix de cuisants regrets pour trois mois. Mais
comprenez-vous tout ce que doit avoir de délire et de vigueur dans
l’âme un homme qui attend avec impatience l’ouverture d’un tripot?
Entre le joueur du matin et le joueur du soir il existe la différence
qui distingue le mari nonchalant de l’amant pâmé sous les fenêtres
de sa belle. Le matin seulement arrivent la passion palpitante et le
besoin dans sa franche horreur. En ce moment vous pourrez admirer un
véritable joueur, un joueur qui n’a pas mangé, dormi, vécu, pensé,
tant il était rudement flagellé par le fouet de sa martingale; tant il
souffrait travaillé par le prurit d’un coup de _trente et quarante_. A
cette heure maudite, vous rencontrerez des yeux dont le calme effraie,
des visages qui vous fascinent, des regards qui soulèvent les cartes
et les dévorent. Aussi les maisons de jeu ne sont-elles sublimes
qu’à l’ouverture de leurs séances. Si l’Espagne a ses combats de
taureaux, si Rome a eu ses gladiateurs, Paris s’enorgueillit de son
Palais-Royal, dont les agaçantes roulettes donnent le plaisir de voir
couler le sang à flots, sans que les pieds du parterre risquent d’y
glisser. Essayez de jeter un regard furtif sur cette arène, entrez...
Quelle nudité! Les murs, couverts d’un papier gras à hauteur d’homme,
n’offrent pas une seule image qui puisse rafraîchir l’âme; il ne s’y
trouve même pas un clou pour faciliter le suicide. Le parquet est
usé, malpropre. Une table oblongue occupe le centre de la salle. La
simplicité des chaises de paille pressées autour de ce tapis usé par
l’or annonce une curieuse indifférence du luxe chez ces hommes qui
viennent périr là pour la fortune et pour le luxe. Cette antithèse
humaine se découvre partout où l’âme réagit puissamment sur elle-même.
L’amoureux veut mettre sa maîtresse dans la soie, la revêtir d’un
moelleux tissu d’Orient, et la plupart du temps il la possède sur un
grabat. L’ambitieux se rêve au faîte du pouvoir, tout en s’aplatissant
dans la boue du servilisme. Le marchand végète au fond d’une boutique
humide et malsaine, en élevant un vaste hôtel, d’où son fils, héritier
précoce, sera chassé par une licitation fraternelle. Enfin, existe-t-il
chose plus déplaisante qu’une maison de plaisir? Singulier problème!
Toujours en opposition avec lui-même, trompant ses espérances par ses
maux présents, et ses maux par un avenir qui ne lui appartient pas,
l’homme imprime à tous ses actes le caractère de l’inconséquence et de
la faiblesse. Ici-bas rien n’est complet que le malheur. Au moment où
le jeune homme entra dans le salon, quelques joueurs s’y trouvaient
déjà. Trois vieillards à têtes chauves étaient nonchalamment assis
autour du tapis vert; leurs visages de plâtre, impassibles comme ceux
des diplomates, révélaient des âmes blasées, des cœurs qui depuis
long-temps avaient désappris de palpiter, même en risquant les biens
paraphernaux d’une femme. Un jeune Italien aux cheveux noirs, au
teint olivâtre, était accoudé tranquillement au bout de la table, et
paraissait écouter ces pressentiments secrets qui crient fatalement
à un joueur:--Oui.--Non! Cette tête méridionale respirait l’or et le
feu. Sept ou huit spectateurs, debout, rangés de manière à former une
galerie, attendaient les scènes que leur préparaient les coups du
sort, les figures des acteurs, le mouvement de l’argent et celui des
râteaux. Ces désœuvrés étaient là, silencieux, immobiles, attentifs
comme l’est le peuple à la Grève quand le bourreau tranche une tête. Un
grand homme sec, en habit râpé, tenait un registre d’une main, et de
l’autre une épingle pour marquer les passes de la Rouge ou de la Noire.
C’était un de ces Tantales modernes qui vivent en marge de toutes les
jouissances de leur siècle, un de ces avares sans trésor qui jouent
une mise imaginaire; espèce de fou raisonnable qui se consolait de ses
misères en caressant une chimère, qui agissait enfin avec le vice et le
danger comme les jeunes prêtres avec l’Eucharistie, quand ils disent
des messes blanches. En face de la banque, un ou deux de ces fins
spéculateurs, experts des chances du jeu, et semblables à d’anciens
forçats qui ne s’effraient plus des galères, étaient venus là pour
hasarder trois coups et remporter immédiatement le gain probable duquel
ils vivaient. Deux vieux garçons de salle se promenaient nonchalamment
les bras croisés, et de temps en temps regardaient le jardin par les
fenêtres, comme pour montrer aux passants leurs plates figures, en
guise d’enseigne. Le _tailleur_ et le _banquier_ venaient de jeter
sur les ponteurs ce regard blême qui les tue, et disaient d’une voix
grêle:--Faites le jeu! quand le jeune homme ouvrit la porte. Le silence
devint en quelque sorte plus profond, et les têtes se tournèrent
vers le nouveau venu par curiosité. Chose inouïe! les vieillards
émoussés, les employés pétrifiés, les spectateurs, et jusqu’au
fanatique Italien, tout en voyant l’inconnu éprouvèrent je ne sais
quel sentiment épouvantable. Ne faut-il pas être bien malheureux pour
obtenir de la pitié, bien faible pour exciter une sympathie, ou d’un
bien sinistre aspect pour faire frissonner les âmes dans cette salle
où les douleurs doivent être muettes, la misère gaie, le désespoir
décent! Eh bien! il y avait de tout cela dans la sensation neuve qui
remua ces cœurs glacés quand le jeune homme entra. Mais les bourreaux
n’ont-ils pas quelquefois pleuré sur les vierges dont les blondes
têtes devaient être coupées à un signal de la Révolution? Au premier
coup d’œil les joueurs lurent sur le visage du novice quelque horrible
mystère: ses jeunes traits étaient empreints d’une grâce nébuleuse,
son regard attestait des efforts trahis, mille espérances trompées!
La morne impassibilité du suicide donnait à son front une pâleur mate
et maladive, un sourire amer dessinait de légers plis dans les coins
de sa bouche, et sa physionomie exprimait une résignation qui faisait
mal à voir. Quelque secret génie scintillait au fond de ses yeux,
voilés peut-être par les fatigues du plaisir. Était-ce la débauche qui
marquait de son sale cachet cette noble figure jadis pure et brûlante,
maintenant dégradée? Les médecins auraient sans doute attribué à des
lésions au cœur ou à la poitrine le cercle jaune qui encadrait les
paupières, et la rougeur qui marquait les joues, tandis que les poètes
eussent voulu reconnaître à ces signes les ravages de la science, les
traces de nuits passées à la lueur d’une lampe studieuse. Mais une
passion plus mortelle que la maladie, une maladie plus impitoyable
que l’étude et le génie, altéraient cette jeune tête, contractaient
ces muscles vivaces, tordaient ce cœur qu’avaient seulement effleuré
les orgies, l’étude et la maladie. Comme, lorsqu’un célèbre criminel
arrive au bagne, les condamnés l’accueillent avec respect, ainsi tous
ces démons humains, experts en tortures, saluèrent une douleur inouïe,
une blessure profonde que sondait leur regard, et reconnurent un de
leurs princes à la majesté de sa muette ironie, à l’élégante misère de
ses vêtements. Le jeune homme avait bien un frac de bon goût, mais la
jonction de son gilet et de sa cravate était trop savamment maintenue
pour qu’on lui supposât du linge. Ses mains, jolies comme des mains de
femme, étaient d’une douteuse propreté; enfin depuis deux jours il ne
portait plus de gants! Si le tailleur et les garçons de salle eux-mêmes
frissonnèrent, c’est que les enchantements de l’innocence florissaient
par vestiges dans ses formes grêles et fines, dans ses cheveux blonds
et rares, naturellement bouclés. Cette figure avait encore vingt-cinq
ans, et le vice paraissait n’y être qu’un accident. La verte vie de la
jeunesse y luttait encore avec les ravages d’une impuissante lubricité.
Les ténèbres et la lumière, le néant et l’existence s’y combattaient en
produisant tout à la fois de la grâce et de l’horreur. Le jeune homme
se présentait là comme un ange sans rayons, égaré dans sa route. Aussi
tous ces professeurs émérites de vice et d’infamie, semblables à une
vieille femme édentée, prise de pitié à l’aspect d’une belle fille qui
s’offre à la corruption, furent-ils prêts à crier au novice:--Sortez!
Celui-ci marcha droit à la table, s’y tint debout, jeta sans calcul sur
le tapis une pièce d’or qu’il avait à la main, et qui roula sur Noir;
puis, comme les âmes fortes, abhorrant de chicanières incertitudes,
il lança sur le tailleur un regard tout à la fois turbulent et calme.
L’intérêt de ce coup était si grand que les vieillards ne firent pas
de mise; mais l’Italien saisit avec le fanatisme de la passion une
idée qui vint lui sourire, et ponta sa masse d’or en opposition au
jeu de l’inconnu. Le banquier oublia de dire ces phrases qui se sont
à la longue converties en un cri rauque et inintelligible: Faites
le jeu!--Le jeu est fait!--Rien ne va plus. Le tailleur étala les
cartes, et sembla souhaiter bonne chance au dernier venu, indifférent
qu’il était à la perte ou au gain fait par les entrepreneurs de ces
sombres plaisirs. Chacun des spectateurs voulut voir un drame et la
dernière scène d’une noble vie dans le sort de cette pièce d’or; leurs
yeux arrêtés sur les cartons fatidiques étincelèrent; mais, malgré
l’attention avec laquelle ils regardèrent alternativement et le jeune
homme et les cartes, ils ne purent apercevoir aucun symptôme d’émotion
sur sa figure froide et résignée.
--Rouge, pair, passe, dit officiellement le tailleur.
Une espèce de râle sourd sortit de la poitrine de l’Italien lorsqu’il
vit tomber un à un les billets pliés que lui lança le banquier. Quant
au jeune homme, il ne comprit sa ruine qu’au moment où le râteau
s’allongea pour ramasser son dernier napoléon. L’ivoire fit rendre un
bruit sec à la pièce, qui, rapide comme une flèche, alla se réunir au
tas d’or étalé devant la caisse. L’inconnu ferma les yeux doucement,
ses lèvres blanchirent; mais il releva bientôt ses paupières, sa bouche
reprit une rougeur de corail, il affecta l’air d’un Anglais pour qui la
vie n’a plus de mystères, et disparut sans mendier une consolation par
un de ces regards déchirants que les joueurs au désespoir lancent assez
souvent sur la galerie. Combien d’événements se pressent dans l’espace
d’une seconde, et que de choses dans un coup de dé!
--Voilà sans doute sa dernière cartouche, dit en souriant le croupier
après un moment de silence pendant lequel il tint cette pièce d’or
entre le pouce et l’index pour la montrer aux assistants.
--C’est un cerveau brûlé qui va se jeter à l’eau, répondit un habitué
en regardant autour de lui les joueurs qui se connaissaient tous.
--Bah! s’écria le garçon de chambre, en prenant une prise de tabac.
--Si nous avions imité monsieur? dit un des vieillards à ses collègues
en désignant l’Italien.
Tout le monde regarda l’heureux joueur dont les mains tremblaient en
comptant ses billets de banque.
--J’ai entendu, dit-il, une voix qui me criait dans l’oreille: Le Jeu
aura raison contre le désespoir de ce jeune homme.
--Ce n’est pas un joueur, reprit le banquier, autrement il aurait
groupé son argent en trois masses pour se donner plus de chances.
Le jeune homme passait sans réclamer son chapeau; mais le vieux
molosse, ayant remarqué le mauvais état de cette guenille, la lui
rendit sans proférer une parole; le joueur restitua la fiche par un
mouvement machinal, et descendit les escaliers en sifflant _di
tanti palpiti_ d’un souffle si faible, qu’il en entendit à peine
lui-même les notes délicieuses. Il se trouva bientôt sous les galeries
du Palais-Royal, alla jusqu’à la rue Saint-Honoré, prit le chemin
des Tuileries et traversa le jardin d’un pas irrésolu. Il marchait
comme au milieu d’un désert, coudoyé par des hommes qu’il ne voyait
pas, n’écoutant à travers les clameurs populaires qu’une seule voix,
celle de la mort; enfin perdu dans une engourdissante méditation,
semblable à celle dont jadis étaient saisis les criminels qu’une
charrette conduisait du Palais à la Grève, vers cet échafaud, rouge
de tout le sang versé depuis 1793. Il existe je ne sais quoi de grand
et d’épouvantable dans le suicide. Les chutes d’une multitude de gens
sont sans danger, comme celles des enfants qui tombent de trop bas
pour se blesser; mais quand un grand homme se brise, il doit venir de
bien haut, s’être élevé jusqu’aux cieux, avoir entrevu quelque paradis
inaccessible. Implacables doivent être les ouragans qui le forcent
à demander la paix: de l’âme à la bouche d’un pistolet. Combien de
jeunes talents confinés dans une mansarde s’étiolent et périssent
faute d’un ami, faute d’une femme consolatrice, au sein d’un million
d’êtres, en présence d’une foule lassée d’or et qui s’ennuie. A cette
pensée, le suicide prend des proportions gigantesques. Entre une mort
volontaire et la féconde espérance dont la voix appelait un jeune homme
à Paris, Dieu seul sait combien se heurtent de conceptions, de poésies
abandonnées, de désespoirs et de cris étouffés, de tentatives inutiles
et de chefs-d’œuvre avortés. Chaque suicide est un poème sublime de
mélancolie. Où trouverez-vous, dans l’océan des littératures, un
livre surnageant qui puisse lutter de génie avec ces lignes: _Hier, à
quatre heures, une jeune femme s’est jetée dans la Seine du haut du
Pont-des-Arts_. Devant ce laconisme parisien, les drames, les romans,
tout pâlit, même ce vieux frontispice: _Les lamentations du glorieux
roi de Kaërnavan, mis en prison par ses enfants_; dernier fragment
d’un livre perdu, dont la seule lecture faisait pleurer ce Sterne, qui
lui-même délaissait sa femme et ses enfants. L’inconnu fut assailli
par mille pensées semblables, qui passaient en lambeaux dans son âme,
comme des drapeaux déchirés voltigent au milieu d’une bataille. S’il
déposait pendant un moment le fardeau de son intelligence et de ses
souvenirs pour s’arrêter devant quelques fleurs dont les têtes étaient
mollement balancées par la brise parmi les massifs de verdure, bientôt
saisi par une convulsion de la vie qui regimbait encore sous la pesante
idée du suicide, il levait les yeux au ciel: là, des nuages gris, des
bouffées de vent chargées de tristesse, une atmosphère lourde, lui
conseillaient encore de mourir. Il s’achemina vers le pont Royal en
songeant aux dernières fantaisies de ses prédécesseurs. Il souriait en
se rappelant que lord Castelreagh avait satisfait le plus humble de
nos besoins avant de se couper la gorge, et que l’académicien Auger
avait été chercher sa tabatière pour priser tout en marchant à la mort.
Il analysait ces bizarreries et s’interrogeait lui-même, quand, en se
serrant contre le parapet du pont, pour laisser passer un fort de la
halle, celui-ci ayant légèrement blanchi la manche de son habit, il
se surprit à en secouer soigneusement la poussière. Arrivé au point
culminant de la voûte, il regarda l’eau d’un air sinistre.--Mauvais
temps pour se noyer, lui dit en riant une vieille femme vêtue de
haillons. Est-elle sale et froide, la Seine! Il répondit par un sourire
plein de naïveté qui attestait le délire de son courage, mais il
frissonna tout à coup en voyant de loin, sur le port des Tuileries, la
baraque surmontée d’un écriteau où ces paroles sont tracées en lettres
hautes d’un pied: SECOURS AUX ASPHYXIÉS. M. Dacheux lui apparut armé de
sa philanthropie, réveillant et faisant mouvoir ces vertueux avirons
qui cassent la tête aux noyés, quand malheureusement ils remontent sur
l’eau: il l’aperçut ameutant les curieux, quêtant un médecin, apprêtant
des fumigations; il lut les doléances des journalistes, écrites entre
les joies d’un festin et le sourire d’une danseuse; il entendit sonner
les écus comptés à des bateliers pour sa tête par le préfet de la
Seine. Mort, il valait cinquante francs, mais vivant il n’était qu’un
homme de talent sans protecteurs, sans amis, sans paillasse, sans
tambour, un véritable zéro social, inutile à l’État, qui n’en avait
aucun souci. Une mort en plein jour lui parut ignoble, il résolut de
mourir pendant la nuit, afin de livrer un cadavre indéchiffrable à
cette société qui méconnaissait la grandeur de sa vie. Il continua donc
son chemin, et se dirigea vers le quai Voltaire, en prenant la démarche
indolente d’un désœuvré qui veut tuer le temps. Quand il descendit
les marches qui terminent le trottoir du pont, à l’angle du quai, son
attention fut excitée par les bouquins étalés sur le parapet; peu s’en
fallut qu’il n’en marchandât quelques-uns. Il se prit à sourire, remit
philosophiquement les mains dans ses goussets, et allait reprendre son
allure d’insouciance où perçait un froid dédain, quand il entendit
avec surprise quelques pièces retentir d’une manière véritablement
fantastique au fond de sa poche. Un sourire d’espérance illumina son
visage, glissa de ses lèvres sur ses traits, sur son front, fit briller
de joie ses yeux et ses joues sombres. Cette étincelle de bonheur
ressemblait à ces feux qui courent dans les vestiges d’un papier déjà
consumé par la flamme: mais le visage eut le sort des cendres noires;
il redevint triste quand l’inconnu, ayant vivement retiré la main de
son gousset, aperçut trois gros sous.
--Ah! mon bon monsieur, _la carita! la carita! catarina_! Un petit
sou pour avoir du pain! Un jeune ramoneur dont la figure bouffie
était noire, le corps brun de suie, les vêtements déguenillés, tendit
la main à cet homme pour lui arracher ses derniers sous. A deux pas
du petit Savoyard, un vieux pauvre honteux, maladif, souffreteux,
ignoblement vêtu d’une tapisserie trouée, lui dit d’une grosse voix
sourde:--Monsieur, donnez-moi ce que vous voulez, je prierai Dieu pour
vous... Mais quand l’homme jeune eut regardé le vieillard, celui-ci
se tut et ne demanda plus rien, reconnaissant peut-être sur ce visage
funèbre la livrée d’une misère plus âpre que n’était la sienne.--_La
carita! la carita!_ L’inconnu jeta sa monnaie à l’enfant et au vieux
pauvre en quittant le trottoir pour aller vers les maisons, il ne
pouvait plus supporter le poignant aspect de la Seine.--Nous prierons
Dieu pour la conservation de vos jours, lui dirent les deux mendiants.
En arrivant à l’étalage d’un marchand d’estampes, cet homme presque
mort rencontra une jeune femme qui descendait d’un brillant équipage.
Il contempla délicieusement cette charmante personne dont la blanche
figure était harmonieusement encadrée dans le satin d’un élégant
chapeau; il fut séduit par une taille svelte, par de jolis mouvements;
la robe, légèrement relevée par le marchepied, lui laissa voir une
jambe dont les fins contours étaient dessinés par un bas blanc et bien
tiré. La jeune femme entra dans le magasin, y marchanda des albums,
des collections de lithographies; elle en acheta pour plusieurs pièces
d’or qui étincelèrent et sonnèrent sur le comptoir. Le jeune homme,
en apparence occupé sur le seuil de la porte à regarder les gravures
exposées dans la montre, échangea vivement avec la belle inconnue
l’œillade la plus perçante que puisse lancer un homme, contre un de
ces coups d’œil insouciants jetés au hasard sur les passants. C’était,
de sa part, un adieu à l’amour, à la femme! mais cette dernière et
puissante interrogation ne fut pas comprise, ne remua pas ce cœur de
femme frivole, ne la fit pas rougir, ne lui fit pas baisser les yeux.
Qu’était-ce pour elle? une admiration de plus, un désir inspiré qui
le soir lui suggérait cette douce parole: J’étais _bien_ aujourd’hui.
Le jeune homme passa promptement à un autre cadre, et ne se retourna
point quand l’inconnue remonta dans sa voiture. Les chevaux partirent,
cette dernière image du luxe et de l’élégance s’éclipsa comme allait
s’éclipser sa vie. Il se mit à marcher d’un pas mélancolique le long
des magasins, en examinant sans beaucoup d’intérêt les échantillons
de marchandises. Quand les boutiques lui manquèrent, il étudia le
Louvre, l’Institut, les tours de Notre-Dame, celles du Palais, le
Pont-des-Arts. Ces monuments paraissaient prendre une physionomie
triste en reflétant les teintes grises du ciel, dont les rares clartés
prêtaient un air menaçant à Paris, qui, pareil à une jolie femme, est
soumis à d’inexplicables caprices de laideur et de beauté. Ainsi, la
nature elle-même conspirait à le plonger dans une extase douloureuse.
En proie à cette puissance malfaisante dont l’action dissolvante trouve
un véhicule dans le fluide qui circule en nos nerfs, il sentait son
organisme arriver insensiblement aux phénomènes de la fluidité. Les
tourments de cette agonie lui imprimaient un mouvement semblable à
celui des vagues, et lui faisaient voir les bâtiments, les hommes, à
travers un brouillard où tout ondoyait. Il voulut se soustraire aux
titillations que produisaient sur son âme les réactions de la nature
physique, et se dirigea vers un magasin d’antiquités dans l’intention
de donner une pâture à ses sens, ou d’y attendre la nuit en marchandant
des objets d’art. C’était, pour ainsi dire, quêter du courage et
demander un cordial, comme les criminels qui se défient de leurs forces
en allant à l’échafaud; mais la conscience de sa prochaine mort rendit
pour un moment au jeune homme l’assurance d’une duchesse qui a deux
amants, et il entra chez le marchand de curiosités d’un air dégagé,
laissant voir sur ses lèvres un sourire fixe comme celui d’un ivrogne.
N’était-il pas ivre de la vie, ou peut-être de la mort. Il retomba
bientôt dans ses vertiges, et continua d’apercevoir les choses sous
d’étranges couleurs, ou animées d’un léger mouvement dont le principe
était sans doute dans une irrégulière circulation de son sang, tantôt
bouillonnant comme une cascade, tantôt tranquille et fade comme l’eau
tiède. Il demanda simplement à visiter les magasins pour chercher s’ils
ne renfermaient pas quelques singularités à sa convenance. Un jeune
garçon à figure fraîche et joufflue, à chevelure rousse, et coiffé
d’une casquette de loutre, commit la garde de la boutique à une vieille
paysanne, espèce de _Caliban_ femelle occupée à nettoyer un poêle dont
les merveilles étaient dues au génie de Bernard de Palissy; puis il dit
à l’étranger d’un air insouciant:--Voyez, monsieur, voyez! Nous n’avons
en bas que des choses assez ordinaires; mais si vous voulez prendre
la peine de monter au premier étage, je pourrai vous montrer de fort
belles momies du Caire, plusieurs poteries incrustées, quelques ébènes
sculptés, _vraie renaissance_, récemment arrivés, et qui sont de toute
beauté.
Dans l’horrible situation où se trouvait l’inconnu, ce babil de
cicérone, ces phrases sottement mercantiles furent pour lui comme les
taquineries mesquines par lesquelles des esprits étroits assassinent
un homme de génie. Portant sa croix jusqu’au bout, il parut écouter
son conducteur et lui répondit par gestes ou par monosyllabes; mais
insensiblement il sut conquérir le droit d’être silencieux, et put se
livrer sans crainte à ses dernières méditations, qui furent terribles.
Il était poète, et son âme rencontra fortuitement une immense pâture:
il devait voir par avance les ossements de vingt mondes. Au premier
coup d’œil, les magasins lui offrirent un tableau confus, dans lequel
toutes les œuvres humaines et divines se heurtaient. Des crocodiles,
des singes, des boas empaillés souriaient à des vitraux d’église,
semblaient vouloir mordre des bustes, courir après des laques, ou
grimper sur des lustres. Un vase de Sèvres, où madame Jacotot avait
peint Napoléon, se trouvait auprès d’un sphinx dédié à Sésostris. Le
commencement du monde et les événements d’hier se mariaient avec une
grotesque bonhomie. Un tournebroche était posé sur un ostensoir, un
sabre républicain sur une hacquebute du Moyen-âge. Madame Dubarry
peinte au pastel par Latour, une étoile sur la tête, nue et dans un
nuage, paraissait contempler avec concupiscence une chibouque indienne,
en cherchant à deviner l’utilité des spirales qui serpentaient vers
elle. Les instruments de mort, poignards, pistolets curieux, armes à
secret, étaient jetés pêle-mêle avec des instruments de vie: soupières
en porcelaine, assiettes de Saxe, tasses orientales venues de Chine,
salières antiques, drageoirs féodaux. Un vaisseau d’ivoire voguait
à pleines voiles sur le dos d’une immobile tortue. Une machine
pneumatique éborgnait l’empereur Auguste, majestueusement impassible.
Plusieurs portraits d’échevins français, de bourgmestres hollandais,
insensibles alors comme pendant leur vie, s’élevaient au-dessus de ce
chaos d’antiquités, en y lançant un regard pâle et froid. Tous les pays
de la terre semblaient avoir apporté là un débris de leurs sciences, un
échantillon de leurs arts. C’était une espèce de fumier philosophique
auquel rien ne manquait, ni le calumet du sauvage, ni la pantoufle
vert et or du sérail, ni le yatagan du Maure, ni l’idole des Tartares;
il y avait jusqu’à la blague à tabac du soldat, jusqu’au ciboire du
prêtre, jusqu’aux plumes d’un trône. Ces monstrueux tableaux étaient
encore assujettis à mille accidents de lumière, par la bizarrerie d’une
multitude de reflets dus à la confusion des nuances, à la brusque
opposition des jours et des noirs. L’oreille croyait entendre des cris
interrompus, l’esprit saisir des drames inachevés, l’œil apercevoir
des lueurs mal étouffées. Enfin une poussière obstinée avait jeté son
léger voile sur tous ces objets, dont les angles multipliés et les
sinuosités nombreuses produisaient les effets les plus pittoresques.
L’inconnu compara d’abord ces trois salles gorgées de civilisation,
de cultes, de divinités, de chefs-d’œuvre, de royautés, de débauches,
de raison et de folie, à un miroir plein de facettes dont chacune
représentait un monde. Après cette impression brumeuse, il voulut
choisir ses jouissances; mais à force de regarder, de penser, de rêver,
il tomba sous la puissance d’une fièvre due peut-être à la faim qui
rugissait dans ses entrailles. La vue de tant d’existences nationales
ou individuelles, attestées par ces gages humains qui leur survivaient,
acheva d’engourdir les sens du jeune homme; le désir qui l’avait
poussé dans le magasin fut exaucé: il sortit de la vie réelle, monta
par degrés vers un monde idéal, arriva dans les palais enchantés de
l’extase où l’univers lui apparut par bribes et en traits de feu, comme
l’avenir passa jadis flamboyant aux yeux de saint Jean dans Pathmos.
Une multitude de figures endolories, gracieuses et terribles, obscures
et lucides, lointaines et rapprochées, se leva par masses, par
myriades, par générations. L’Égypte, roide, mystérieuse, se dressa de
ses sables, représentée par une momie qu’enveloppaient des bandelettes
noires: les Pharaons ensevelissant des peuples pour se construire
une tombe; Moïse, les Hébreux, le désert: il entrevit tout un monde
antique et solennel. Fraîche et suave, une statue de marbre assise
sur une colonne torse et rayonnant de blancheur lui parla des mythes
voluptueux de la Grèce et de l’Ionie. Ah! qui n’aurait souri comme
lui, de voir sur un fond rouge, la jeune fille brune dansant dans la
fine argile d’un vase étrusque devant le dieu Priape qu’elle saluait
d’un air joyeux? en regard, une reine latine caressait sa chimère avec
amour! Les caprices de la Rome impériale respiraient là tout entiers
et révélaient le bain, la couche, la toilette d’une Julie indolente,
songeuse, attendant son Tibulle. Armée du pouvoir des talismans
arabes, la tête de Cicéron évoquait les souvenirs de la Rome libre
et lui déroulait les pages de Tite-Live: le jeune homme contempla
_Senatus Populusque romanus_: le consul, les licteurs, les toges
bordées de pourpre, les luttes du Forum, le peuple courroucé défilaient
lentement devant lui comme les vaporeuses figures d’un rêve. Enfin la
Rome chrétienne dominait ces images. Une peinture ouvrait les cieux: il
y voyait la Vierge Marie plongée dans un nuage d’or, au sein des anges,
éclipsant la gloire du soleil, écoutant les plaintes des malheureux
auxquels cette Ève régénérée souriait d’un air doux. En touchant une
mosaïque faite avec les différentes laves du Vésuve et de l’Etna, son
âme s’élançait dans la chaude et fauve Italie: il assistait aux orgies
des Borgia, courait dans les Abruzzes, aspirait aux amours italiennes,
se passionnait pour les blancs visages aux longs yeux noirs. Il
frémissait des dénoûments nocturnes interrompus par la froide épée
d’un mari, en apercevant une dague du Moyen-âge dont la poignée était
travaillée comme l’est une dentelle, et dont la rouille ressemblait
à des taches de sang. L’Inde et ses religions revivaient dans un
magot chinois coiffé de son chapeau pointu, à losanges relevés, paré
de clochettes, vêtu d’or et de soie. Près du magot, une natte, jolie
comme la bayadère qui s’y était roulée, exhalait encore les odeurs du
sandal. Un monstre du Japon dont les yeux restaient tordus, la bouche
contournée, les membres torturés, réveillait l’âme par les inventions
d’un peuple qui, fatigué du beau toujours unitaire, trouve d’ineffables
plaisirs dans la fécondité des laideurs. Une salière sortie des
ateliers de Benvenuto Cellini le reportait au sein de la renaissance,
au temps où les arts et la licence fleurissaient, où les souverains se
divertissaient à des supplices, où les conciles couchés dans les bras
des courtisanes décrétaient la chasteté pour les simples prêtres. Il
vit les conquêtes d’Alexandre sur un camée, les massacres de Pizarre
dans une arquebuse à mèche, les guerres de religion échevelées,
bouillantes, cruelles, au fond d’un casque. Puis, les riantes images
de la chevalerie sourdirent d’une armure de Milan supérieurement
damasquinée, bien fourbie, et sous la visière de laquelle brillaient
encore les yeux d’un paladin.
Cet océan de meubles, d’inventions, de modes, d’œuvres, de ruines, lui
composait un poème sans fin. Formes, couleurs, pensées, tout revivait
là; mais rien de complet ne s’offrait à l’âme. Le poète devait achever
les croquis du grand peintre qui avait fait cette immense palette où
les innombrables accidents de la vie humaine étaient jetés à profusion,
avec dédain. Après s’être emparé du monde, après avoir contemplé des
pays, des âges, des règnes, le jeune homme revint à des existences
individuelles. Il se repersonnifia, s’empara des détails en repoussant
la vie des nations comme trop accablante pour un seul homme.
Là dormait un enfant en cire, sauvé du cabinet de Ruysch, et cette
ravissante créature lui rappelait les joies de son jeune âge. Au
prestigieux aspect du pagne virginal de quelque jeune fille d’Otaïti,
sa brûlante imagination lui peignait la vie simple de la nature,
la chaste nudité de la vraie pudeur, les délices de la paresse si
naturelle à l’homme, toute une destinée calme au bord d’un ruisseau
frais et rêveur, sous un bananier, qui dispensait une manne savoureuse,
sans culture. Mais tout à coup il devenait corsaire, et revêtait la
terrible poésie empreinte dans le rôle de Lara, vivement inspiré
par les couleurs nacrées de mille coquillages, exalté par la vue
de quelques madrépores qui sentaient le varech, les algues et les
ouragans atlantiques. Admirant plus loin les délicates miniatures, les
arabesques d’azur et d’or qui enrichissaient quelque précieux missel
manuscrit, il oubliait les tumultes de la mer. Mollement balancé dans
une pensée de paix, il épousait de nouveau l’étude et la science,
souhaitait la grasse vie des moines exempte de chagrins, exempte de
plaisirs, et se couchait au fond d’une cellule, en contemplant par
sa fenêtre en ogive les prairies, les bois, les vignobles de son
monastère. Devant quelques Teniers, il endossait la casaque d’un soldat
ou la misère d’un ouvrier; il désirait porter le bonnet sale et enfumé
des Flamands, s’enivrait de bière, jouait aux cartes avec eux, et
souriait à une grosse paysanne d’un attrayant embonpoint. Il grelottait
en voyant une tombée de neige de Miéris, ou se battait en regardant un
combat de Salvator Rosa. Il caressait un tomhawk d’Illinois, et sentait
le scalpel d’un Chérokée qui lui enlevait la peau du crâne. Émerveillé
à l’aspect d’un rebec, il le confiait à la main d’une châtelaine dont
il écoutait la romance mélodieuse en lui déclarant son amour, le soir,
auprès d’une cheminée gothique, dans la pénombre où se perdait un
regard de consentement. Il s’accrochait à toutes les joies, saisissait
toutes les douleurs, s’emparait de toutes les formules d’existence
en éparpillant si généreusement sa vie et ses sentiments sur les
simulacres de cette nature plastique et vide, que le bruit de ses pas
retentissait dans son âme comme le son lointain d’un autre monde, comme
la rumeur de Paris arrive sur les tours de Notre-Dame.
En montant l’escalier intérieur qui conduisait aux salles situées
au premier étage, il vit des boucliers votifs, des panoplies, des
tabernacles sculptés, des figures en bois pendues aux murs, posées sur
chaque marche. Poursuivi par les formes les plus étranges, par des
créations merveilleuses assises sur les confins de la mort et de la
vie, il marchait dans les enchantements d’un songe; enfin, doutant de
son existence, il était comme ces objets curieux, ni tout à fait mort,
ni tout à fait vivant. Quand il entra dans les nouveaux magasins, le
jour commençait à pâlir; mais la lumière semblait inutile aux richesses
resplendissantes d’or et d’argent qui s’y trouvaient entassées. Les
plus coûteux caprices de dissipateurs morts sous des mansardes après
avoir possédé plusieurs millions, étaient dans ce vaste bazar des
folies humaines. Une écritoire payée cent mille francs et rachetée pour
cent sous, gisait auprès d’une serrure à secret dont le prix aurait
suffi jadis à la rançon d’un roi. Là, le génie humain apparaissait dans
toutes les pompes de sa misère, dans toute la gloire de ses petitesses
gigantesques. Une table d’ébène, véritable idole d’artiste, sculptée
d’après les dessins de Jean Goujon et qui coûta jadis plusieurs années
de travail, avait été peut-être acquise au prix du bois à brûler. Des
coffrets précieux, des meubles faits par la main des fées, y étaient
dédaigneusement amoncelés.
--Vous avez des millions ici, s’écria le jeune homme en arrivant à
la pièce qui terminait une immense enfilade d’appartements dorés et
sculptés par des artistes du siècle dernier.
--Dites des milliards, répondit le gros garçon joufflu. Mais ce n’est
rien encore; montez au troisième étage, et vous verrez!
L’inconnu suivit son conducteur et parvint à une quatrième galerie où
successivement passèrent devant ses yeux fatigués plusieurs tableaux
du Poussin, une sublime statue de Michel-Ange, quelques ravissants
paysages de Claude Lorrain, un Gérard Dow qui ressemblait à une page
de Sterne, des Rembrandt, des Murillo, des Velasquez sombres et
colorés comme un poème de lord Byron; puis des bas-reliefs antiques,
des coupes d’agate, des onyx merveilleux; enfin c’était des travaux à
dégoûter du travail, des chefs-d’œuvre accumulés à faire prendre en
haine les arts et à tuer l’enthousiasme. Il arriva devant une vierge
de Raphaël, mais il était las de Raphaël; une figure de Corrège qui
voulait un regard ne l’obtint même pas; un vase inestimable en porphyre
antique et dont les sculptures circulaires représentaient, de toutes
les priapées romaines, la plus grotesquement licencieuse, délice de
quelque Corinne, eut à peine un sourire. Il étouffait sous les débris
de cinquante siècles évanouis, il était malade de toutes ces pensées
humaines, assassiné par le luxe et les arts, oppressé sous ces formes
renaissantes qui, pareilles à des monstres enfantés sous ses pieds par
quelque malin génie, lui livraient un combat sans fin. Semblable en ses
caprices à la chimie moderne qui résume la création par un gaz, l’âme
ne compose-t-elle pas de terribles poisons par la rapide concentration
de ses jouissances, de ses forces ou de ses idées? Beaucoup d’hommes
ne périssent-ils pas sous le foudroiement de quelque acide moral
soudainement épandu dans leur être intérieur?
--Que contient cette boîte? demanda-t-il en arrivant à un grand
cabinet, dernier monceau de gloire, d’efforts humains, d’originalités,
de richesses, parmi lesquelles il montra du doigt une grande caisse
carrée, construite en acajou, suspendue à un clou par une chaîne
d’argent.
--Ah! monsieur en a la clef, dit le gros garçon avec un air de mystère.
Si vous désirez voir ce portrait, je me hasarderai volontiers à le
prévenir.
--Vous hasarder? reprit le jeune homme. Votre maître est-il un prince?
--Mais, je ne sais pas, répondit le garçon.
Ils se regardèrent pendant un moment aussi étonnés l’un que l’autre.
L’apprenti interpréta le silence de l’inconnu comme un souhait, et le
laissa seul dans le cabinet.
Vous êtes-vous jamais lancé dans l’immensité de l’espace et du temps,
en lisant les œuvres géologiques de Cuvier? Emporté par son génie,
avez-vous plané sur l’abîme sans bornes du passé, comme soutenu par la
main d’un enchanteur? En découvrant de tranche en tranche, de couche
en couche, sous les carrières de Montmartre ou dans les schistes de
l’Oural, ces animaux dont les dépouilles fossilisées appartiennent
à des civilisations antédiluviennes, l’âme est effrayée d’entrevoir
des milliards d’années, des millions de peuples que la faible mémoire
humaine, que l’indestructible tradition divine ont oubliés et dont la
cendre, poussée à la surface de notre globe, y forme les deux pieds
de terre qui nous donnent du pain et des fleurs. Cuvier n’est-il pas
le plus grand poète de notre siècle? Lord Byron a bien reproduit par
des mots quelques agitations morales; mais notre immortel naturaliste
a reconstruit des mondes avec des os blanchis, a rebâti comme Cadmus
des cités avec des dents, a repeuplé mille forêts de tous les mystères
de la zoologie avec quelques fragments de houille, a retrouvé des
populations de géants dans le pied d’un mammouth. Ces figures se
dressent, grandissent et meublent des régions en harmonie avec
leurs statures colossales. Il est poète avec des chiffres, il est
sublime en posant un zéro près d’un sept. Il réveille le néant sans
prononcer des paroles grandement magiques; il fouille une parcelle
de gypse, y aperçoit une empreinte, et vous crie: Voyez! Soudain les
marbres s’animalisent, la mort se vivifie, le monde se déroule! Après
d’innombrables dynasties de créatures gigantesques, après des races
de poissons et des clans de mollusques, arrive enfin le genre humain,
produit dégénéré d’un type grandiose, brisé peut-être par le Créateur.
Échauffés par son regard rétrospectif, ces hommes chétifs, nés d’hier,
peuvent franchir le chaos, entonner un hymne sans fin et se configurer
le passé de l’univers dans une sorte d’Apocalypse rétrograde. En
présence de cette épouvantable résurrection due à la voix d’un seul
homme, la miette dont l’usufruit nous est concédé dans cet infini sans
nom, commun à toutes les sphères et que nous avons nommé LE TEMPS,
cette minute de vie nous fait pitié. Nous nous demandons, écrasés que
nous sommes sous tant d’univers en ruines, à quoi bon nos gloires,
nos haines, nos amours; et si, pour devenir un point intangible dans
l’avenir, la peine de vivre doit s’accepter? Déracinés du présent, nous
sommes morts jusqu’à ce que notre valet de chambre entre et vienne nous
dire: Madame la comtesse a répondu qu’elle attendait monsieur.