Suite du précédent.
Si l’on abuse des talens, ils deviennent nuisibles à la société; il en
est de même des sciences qui, dans les hommes irréligieux, ne produisent
que de vains systèmes et des erreurs plus ou moins dangereuses. La
religion qui épure tous nos sentimens peut seule diriger nos
connoissances et nos actions vers le bien: comme elle doit toujours
servir de guide, elle est toujours une lumière.
Non-seulement les impies n’ont aucune connoissance de la religion, mais
ils ont à cet égard, puisé dans les livres imposteurs des
philosophistes, une infinité d’idées fausses et de préjugés absurdes;
ils croient fermement qu’un roi _dévot_ est toujours persécuteur,
foible, borné, sans courage, et l’ennemi des talens, des lettres et des
arts. C’est pourtant ce que l’histoire dément à chaque page[71].
[71] L’histoire générale et l’histoire particulière de chacun des
arts.
On trouve dans les saintes écritures, avec un détail admirable, des
règles de conduite pour les hommes de toutes les classes de la société;
le souverain ainsi que le pauvre, reçoit, de ce livre divin, toutes les
instructions qui lui sont nécessaires. Quand la flatterie encense les
rois et les trompe pour les corrompre, l’éternelle vérité leur dit: _Le
prince qui foule les peuples excite des séditions et des révoltes. La
miséricorde et la vérité sont la garde des rois, et la justice est le
soutien du trône... Un roi juste rend ses états florissans, un peuple
nombreux fait la gloire du souverain... Le prince qui écoute
favorablement les faux rapports, n’aura que des méchans pour
ministres[72]._ (Proverbes.)
[72] Et tout rapport qui accuse sans preuves positives,
incontestables, non-seulenent _peut être_, mais est
vraisemblablement faux.
Tous les souverains qui seront pénétrés de ces divines maximes régneront
avec gloire; ainsi, un saint placé sur le trône sera toujours un grand
roi, et cette vérité est prouvée par des faits irrécusables.
Les incrédules se sont toujours plu à ne juger les dévots que d’après la
conduite des hypocrites et des ignorans de bonne foi qui, faute de
lumières et d’instruction, tombent dans des excès que la religion
réprouve formellement; et voilà ce qui produit le fanatisme dont le plus
sûr préservatif est l’instruction religieuse, que tout chrétien doit
acquérir et qu’il est très-criminel de négliger. On ne peut abuser que
des affections humaines et non de la religion: les crimes commis en son
nom, loin d’être des _abus_, ne sont que de monstrueux écarts.
L’évangile a tout prévu; ses préceptes admirables, s’ils sont suivis,
arrachent jusqu’à la racine du mal: quand ils prescrivent la véracité,
ils défendent le mensonge officieux et même celui qui ne nuit à
personne; ils font un crime des desseins et des pensées coupables; ils
purifient à la fois l’esprit, le cœur et l’imagination; ils ordonnent le
sacrifice de la vie s’il le faut pour des sentimens et des causes
légitimes; ils nous dépouillent de tout égoïsme, ils nous donnent le
courage héroïque, la charité sans bornes; et en nous rendant d’une
excessive sévérité pour nous-mêmes, ils nous commandent par-dessus
toutes choses le pardon, sans restriction, des plus mortelles injures.
Quel citoyen pourroit ne pas désirer que ses parens, ses enfans, ses
amis, ses supérieurs, son souverain, conformassent leurs mœurs et leur
conduite à ces salutaires et divins commandemens!
Un préjugé _philosophique_, très-commun encore, est celui qui persuade
que la dévotion ôte le goût des arts; au contraire, la piété les fait
naturellement aimer, car l’industrie humaine, et seulement une maison
ordinaire renfermant des meubles, des pendules, des glaces, des
tableaux, etc., aura toujours une incontestable supériorité sur les
maisons des castors. Les arts concourent donc à prouver l’immortalité de
l’âme? Aussi, il est remarquable que l’on doit à la religion la
conservation et la renaissance des lettres et des arts: ce furent en
France des ecclésiastiques qui conservèrent les plus précieux
manuscrits; en Italie, les papes furent les restaurateurs de tous les
beaux arts, et parmi nos rois, les plus zélés pour la religion, et ceux
que l’église a mis au rang des saints, les ont protégés avec éclat: le
premier roi chrétien, Clovis, demanda à Théodoric un chanteur
italien[73] pour qu’il enseignât son art aux peuples qu’il régissoit. Ce
fut un moine (Gui d’Arezzo) qui inventa les notes de musique. Les
premiers chrétiens conservèrent secrètement la musique dans Rome. Néron
avoit profané la musique par ses orgies et en se faisant louer
publiquement par des chœurs de musiciens, ce qui inspira au peuple
romain tant d’horreur pour la musique, qu’aussitôt après la mort du
tyran, tous les musiciens furent chassés de Rome; ils se réfugièrent
chez les premiers chrétiens qui purifièrent leurs talens dégradés en les
consacrant au vrai Dieu. Cet art fut ainsi rappelé à son antique et
primitive destination. Constantin-le-Grand, premier empereur chrétien,
protégea particulièrement la musique; Saint-Ambroise et Saint-Grégoire
la réformèrent; Saint-Augustin et Saint-Boniface furent envoyés par ce
grand pontife, le premier en Angleterre, le second en Allemagne, pour y
établir des écoles de plain-chant, et en 680, le pape Agathon envoya
aussi en Angleterre un des premiers chanteurs de sa chapelle.
Charlemagne demanda aussi au pape des chantres pour enseigner la musique
ecclésiastique dans toute la France. Les musiciens françois se
révoltèrent contre les Italiens, et présentèrent une requête à
l’empereur pour le supplier de soutenir la prééminence de la musique
nationale sur l’étrangère; mais Charlemagne, avec l’impartialité qu’il
avoit en toutes choses, se déclara sans ménagement pour la musique
italienne, dont il fonda deux écoles principales, l’une à Metz, et
l’autre à Soissons. Le saint roi Louis IX protégea de même tous les
arts. Saint-Robert, évêque de Chartres, s’appliqua particulièrement à
donner plus de perfection à la manière de chanter en France. Jean de
Muris, docteur de Sorbonne, donna une foule de préceptes utiles à
l’harmonie renaissante; c’est lui qui, pour la première fois, employa le
terme de _contre-point_ au lieu de celui de _déchant_.
[73] Ce fut le chanteur _Acorède_, dit l’auteur du savant et
intéressant ouvrage intitulé: _Histoire de la musique en Italie_.
Dans les pays étrangers, la religion fit aussi renaître les beaux arts,
les soutint avec persévérance, et les perfectionna. Notker, bénédictin,
abbé de Saint-Galle, en Suisse, fit faire un pas nouveau à la musique,
en perfectionnant la manière de la noter inventée par Gui d’Arezzo.
L’abbé Benoit, de la ville de Milan, profita de sa faveur auprès de
l’empereur Othon II, pour propager la musique en Allemagne.
Saint-Dimstan, archevêque de Cantorbéry, introduisit dans sa patrie la
méthode de chant à plusieurs voix inventée par le pape Vitellien; il
donna même des règles de composition vocale et instrumentale à ses
concitoyens[74]. Regino, abbé dans le consistoire de Clave, écrivit
plusieurs ouvrages sur la musique. Le savant prêtre Gerbert a fait aussi
de bons ouvrages sur la musique. Nous pourrions citer encore, parmi les
saints et les ecclésiastiques, une foule d’autres musiciens ou de
protecteurs zélés de cet art: nous dirons seulement que l’on doit encore
à la religion les conservatoires de musique établis dans toute l’Italie,
et d’où sont sortis les plus grands compositeurs de l’Europe[75].
[74] Saint-Wulfran, dans le même pays, fit aussi plusieurs écrits sur
la musique.
[75] Nous avons tiré la plus grande partie de ces citations de
l’ouvrage de M. le comte Grégoire Orloff, sénateur de l’empire de
Russie, intitulé: _Essai sur l’Histoire de la musique en Italie_. On
trouve aussi dans cet excellent livre une infinité de traits
intéressans, entre autres celui-ci:
«Théodulphe, évêque d’Orléans, fut, sous le règne de
Louis-le-Débonnaire, condamné injustement à une prison perpétuelle.
Il y composa le cantique _Gloria laus et honor tibi Christe
redemptor_, et le chanta le dimanche des rameaux au moment où le
prince (qui pouvoit l’entendre) passoit processionnellement. Le
chant inattendu d’une belle voix, une mélodie nouvelle, pure,
simple, touchante, et surtout les paroles saintes du cantique,
émurent profondément le cœur du prince, et le portèrent à la
clémence. Il fit aussitôt briser les fers de Théodulphe.»
Enfin, les pèlerinages à la Terre-Sainte furent aussi très-favorables à
la musique: inspirés par la vue du Saint-Sépulcre, les pèlerins
composoient, à Jérusalem, des cantiques touchans qu’ils apportoient
ensuite en Europe. Ces pèlerins, à leur retour, recevoient l’hospitalité
dans tous les châteaux; ils y faisoient entendre leurs chants religieux
que les jeunes _chastelaines_ s’empressoient de recueillir et de
répandre. Voyez l’_Essai sur la Musique_, par M. le comte Orloff.