CHAPITRE XVIII.

Suite du précédent.

Si l’on abuse des talens, ils deviennent nuisibles à la société; il en

est de même des sciences qui, dans les hommes irréligieux, ne produisent

que de vains systèmes et des erreurs plus ou moins dangereuses. La

religion qui épure tous nos sentimens peut seule diriger nos

connoissances et nos actions vers le bien: comme elle doit toujours

servir de guide, elle est toujours une lumière.

Non-seulement les impies n’ont aucune connoissance de la religion, mais

ils ont à cet égard, puisé dans les livres imposteurs des

philosophistes, une infinité d’idées fausses et de préjugés absurdes;

ils croient fermement qu’un roi _dévot_ est toujours persécuteur,

foible, borné, sans courage, et l’ennemi des talens, des lettres et des

arts. C’est pourtant ce que l’histoire dément à chaque page[71].

[71] L’histoire générale et l’histoire particulière de chacun des

arts.

On trouve dans les saintes écritures, avec un détail admirable, des

règles de conduite pour les hommes de toutes les classes de la société;

le souverain ainsi que le pauvre, reçoit, de ce livre divin, toutes les

instructions qui lui sont nécessaires. Quand la flatterie encense les

rois et les trompe pour les corrompre, l’éternelle vérité leur dit: _Le

prince qui foule les peuples excite des séditions et des révoltes. La

miséricorde et la vérité sont la garde des rois, et la justice est le

soutien du trône... Un roi juste rend ses états florissans, un peuple

nombreux fait la gloire du souverain... Le prince qui écoute

favorablement les faux rapports, n’aura que des méchans pour

ministres[72]._ (Proverbes.)

[72] Et tout rapport qui accuse sans preuves positives,

incontestables, non-seulenent _peut être_, mais est

vraisemblablement faux.

Tous les souverains qui seront pénétrés de ces divines maximes régneront

avec gloire; ainsi, un saint placé sur le trône sera toujours un grand

roi, et cette vérité est prouvée par des faits irrécusables.

Les incrédules se sont toujours plu à ne juger les dévots que d’après la

conduite des hypocrites et des ignorans de bonne foi qui, faute de

lumières et d’instruction, tombent dans des excès que la religion

réprouve formellement; et voilà ce qui produit le fanatisme dont le plus

sûr préservatif est l’instruction religieuse, que tout chrétien doit

acquérir et qu’il est très-criminel de négliger. On ne peut abuser que

des affections humaines et non de la religion: les crimes commis en son

nom, loin d’être des _abus_, ne sont que de monstrueux écarts.

L’évangile a tout prévu; ses préceptes admirables, s’ils sont suivis,

arrachent jusqu’à la racine du mal: quand ils prescrivent la véracité,

ils défendent le mensonge officieux et même celui qui ne nuit à

personne; ils font un crime des desseins et des pensées coupables; ils

purifient à la fois l’esprit, le cœur et l’imagination; ils ordonnent le

sacrifice de la vie s’il le faut pour des sentimens et des causes

légitimes; ils nous dépouillent de tout égoïsme, ils nous donnent le

courage héroïque, la charité sans bornes; et en nous rendant d’une

excessive sévérité pour nous-mêmes, ils nous commandent par-dessus

toutes choses le pardon, sans restriction, des plus mortelles injures.

Quel citoyen pourroit ne pas désirer que ses parens, ses enfans, ses

amis, ses supérieurs, son souverain, conformassent leurs mœurs et leur

conduite à ces salutaires et divins commandemens!

Un préjugé _philosophique_, très-commun encore, est celui qui persuade

que la dévotion ôte le goût des arts; au contraire, la piété les fait

naturellement aimer, car l’industrie humaine, et seulement une maison

ordinaire renfermant des meubles, des pendules, des glaces, des

tableaux, etc., aura toujours une incontestable supériorité sur les

maisons des castors. Les arts concourent donc à prouver l’immortalité de

l’âme? Aussi, il est remarquable que l’on doit à la religion la

conservation et la renaissance des lettres et des arts: ce furent en

France des ecclésiastiques qui conservèrent les plus précieux

manuscrits; en Italie, les papes furent les restaurateurs de tous les

beaux arts, et parmi nos rois, les plus zélés pour la religion, et ceux

que l’église a mis au rang des saints, les ont protégés avec éclat: le

premier roi chrétien, Clovis, demanda à Théodoric un chanteur

italien[73] pour qu’il enseignât son art aux peuples qu’il régissoit. Ce

fut un moine (Gui d’Arezzo) qui inventa les notes de musique. Les

premiers chrétiens conservèrent secrètement la musique dans Rome. Néron

avoit profané la musique par ses orgies et en se faisant louer

publiquement par des chœurs de musiciens, ce qui inspira au peuple

romain tant d’horreur pour la musique, qu’aussitôt après la mort du

tyran, tous les musiciens furent chassés de Rome; ils se réfugièrent

chez les premiers chrétiens qui purifièrent leurs talens dégradés en les

consacrant au vrai Dieu. Cet art fut ainsi rappelé à son antique et

primitive destination. Constantin-le-Grand, premier empereur chrétien,

protégea particulièrement la musique; Saint-Ambroise et Saint-Grégoire

la réformèrent; Saint-Augustin et Saint-Boniface furent envoyés par ce

grand pontife, le premier en Angleterre, le second en Allemagne, pour y

établir des écoles de plain-chant, et en 680, le pape Agathon envoya

aussi en Angleterre un des premiers chanteurs de sa chapelle.

Charlemagne demanda aussi au pape des chantres pour enseigner la musique

ecclésiastique dans toute la France. Les musiciens françois se

révoltèrent contre les Italiens, et présentèrent une requête à

l’empereur pour le supplier de soutenir la prééminence de la musique

nationale sur l’étrangère; mais Charlemagne, avec l’impartialité qu’il

avoit en toutes choses, se déclara sans ménagement pour la musique

italienne, dont il fonda deux écoles principales, l’une à Metz, et

l’autre à Soissons. Le saint roi Louis IX protégea de même tous les

arts. Saint-Robert, évêque de Chartres, s’appliqua particulièrement à

donner plus de perfection à la manière de chanter en France. Jean de

Muris, docteur de Sorbonne, donna une foule de préceptes utiles à

l’harmonie renaissante; c’est lui qui, pour la première fois, employa le

terme de _contre-point_ au lieu de celui de _déchant_.

[73] Ce fut le chanteur _Acorède_, dit l’auteur du savant et

intéressant ouvrage intitulé: _Histoire de la musique en Italie_.

Dans les pays étrangers, la religion fit aussi renaître les beaux arts,

les soutint avec persévérance, et les perfectionna. Notker, bénédictin,

abbé de Saint-Galle, en Suisse, fit faire un pas nouveau à la musique,

en perfectionnant la manière de la noter inventée par Gui d’Arezzo.

L’abbé Benoit, de la ville de Milan, profita de sa faveur auprès de

l’empereur Othon II, pour propager la musique en Allemagne.

Saint-Dimstan, archevêque de Cantorbéry, introduisit dans sa patrie la

méthode de chant à plusieurs voix inventée par le pape Vitellien; il

donna même des règles de composition vocale et instrumentale à ses

concitoyens[74]. Regino, abbé dans le consistoire de Clave, écrivit

plusieurs ouvrages sur la musique. Le savant prêtre Gerbert a fait aussi

de bons ouvrages sur la musique. Nous pourrions citer encore, parmi les

saints et les ecclésiastiques, une foule d’autres musiciens ou de

protecteurs zélés de cet art: nous dirons seulement que l’on doit encore

à la religion les conservatoires de musique établis dans toute l’Italie,

et d’où sont sortis les plus grands compositeurs de l’Europe[75].

[74] Saint-Wulfran, dans le même pays, fit aussi plusieurs écrits sur

la musique.

[75] Nous avons tiré la plus grande partie de ces citations de

l’ouvrage de M. le comte Grégoire Orloff, sénateur de l’empire de

Russie, intitulé: _Essai sur l’Histoire de la musique en Italie_. On

trouve aussi dans cet excellent livre une infinité de traits

intéressans, entre autres celui-ci:

«Théodulphe, évêque d’Orléans, fut, sous le règne de

Louis-le-Débonnaire, condamné injustement à une prison perpétuelle.

Il y composa le cantique _Gloria laus et honor tibi Christe

redemptor_, et le chanta le dimanche des rameaux au moment où le

prince (qui pouvoit l’entendre) passoit processionnellement. Le

chant inattendu d’une belle voix, une mélodie nouvelle, pure,

simple, touchante, et surtout les paroles saintes du cantique,

émurent profondément le cœur du prince, et le portèrent à la

clémence. Il fit aussitôt briser les fers de Théodulphe.»

Enfin, les pèlerinages à la Terre-Sainte furent aussi très-favorables à

la musique: inspirés par la vue du Saint-Sépulcre, les pèlerins

composoient, à Jérusalem, des cantiques touchans qu’ils apportoient

ensuite en Europe. Ces pèlerins, à leur retour, recevoient l’hospitalité

dans tous les châteaux; ils y faisoient entendre leurs chants religieux

que les jeunes _chastelaines_ s’empressoient de recueillir et de

répandre. Voyez l’_Essai sur la Musique_, par M. le comte Orloff.

De l'emploi du temps · 第 24 / 40 题