J’ai voulu rassembler dans un seul volume tous les détails de moyens
faciles fondés sur une longue expérience, qui, mis en usage, prouveront
à la jeunesse qu’il est très-possible de conserver tout ce qu’on doit à
l’éducation, et d’y joindre des connoissances nouvelles en remplissant
en même temps tous les devoirs essentiels de la société. J’ai réuni à
ces petites méthodes des définitions exactes de la véritable et de la
fausse gloire, et j’ai tâché de prémunir la jeunesse contre les préjugés
si souvent pernicieux, qui sont malheureusement reçus dans le grand
monde, et même érigés en maximes auxquelles il faut, dit-on, conformer
sa conduite. J’invite mes jeunes lecteurs à ne point passer les notes
qui sont à la fin du volume, elles contiennent des explications
nécessaires à l’intelligence de l’ouvrage, et d’autant plus
intéressantes qu’elles ne sont presque toutes que des extraits
d’excellens écrits dont plusieurs sont peu connus, et qui, à tous
égards, méritoient de l’être.
Il est aussi quelques préjugés littéraires excessivement dangereux, dont
je n’ai point parlé dans le cours de cet ouvrage, parce qu’en général,
tout ce qui a rapport à la littérature n’entroit point dans mon plan;
mais je puis placer ici quelques réflexions sur ce sujet, qui, je
l’espère, ne seront pas inutiles à ceux auxquels ce livre est
particulièrement destiné.
On croit généralement, surtout depuis trente ou quarante ans, que dans
les ouvrages d’imagination l’énergie, l’audace, l’extrême violence dans
les passions et dans les caractères, excusent les plus grandes fautes,
même les crimes, et méritent d’inspirer l’intérêt et l’admiration, et
surtout que quelques actions généreuses suffisent non-seulement pour
expier des forfaits, mais que le repentir est mille fois plus touchant
et plus beau que l’innocence!...
On trouve dans _l’Esprit des lois_, liv. 10, ch. 9, l’éloge le plus
passionné d’Alexandre-le-Grand, et l’on ose dire le plus exagéré. M. de
Montesquieu, après avoir élevé Alexandre au-dessus de tous les
politiques et de tous les héros de l’antiquité, termine ainsi son éloge:
«Il fit deux mauvaises actions: il brûla Persépolis, et tua Clitus. Il
les rendit célèbres par son repentir; de sorte qu’on oublia ses actions
criminelles pour se souvenir de son respect pour la vertu; de sorte
qu’elles furent considérées plutôt comme des malheurs que comme des
choses qui lui fussent propres; de sorte que la postérité trouve la
beauté de son âme presque à côté de ses emportemens et de ses
foiblesses; de sorte qu’il falloit le plaindre, et qu’il n’étoit plus
possible de le haïr.» C’est bien assez que le repentir soit une
expiation, sans prétendre encore qu’il puisse devenir plus avantageux à
notre gloire que l’innocence même. Si l’on admettoit cette idée, il n’y
auroit point de forfait qui ne pût ajouter un nouvel éclat à notre
réputation: quel renversement de tout principe et de toute morale[3]!...
[3] Il paroît certain qu’Alexandre-le-Grand a été fort calomnié par
cette poignée de Grecs qu’il emmena avec lui, et qui étoit fort
mécontente de la durée de ses expéditions. Ce qu’il y a de certain,
c’est qu’il a laissé chez les orientaux une réputation de
magnanimité qui dure encore, et que tous les livres orientaux lui
prodiguent les plus grands éloges, et dans ce genre, le témoignage
des vaincus n’est jamais suspect.
Alexandre adopta toujours les usages des nations conquises durant
tout le temps qu’il séjourna dans leurs villes. A son retour, les
Grecs dirent qu’il s’étoit fait adorer comme un Dieu en Perse, parce
qu’on se mettoit à genoux devant lui, et qu’il donnoit à cette
cérémonie le nom _d’adoration_; mais on sait par les livres saints
que dans toutes les langues orientales le mot _adoration_ signifie,
appliqué au prince, faire sa cour. On voit dans la Bible les
prophètes eux-mêmes allant parler à quelques rois, pour les
reprendre avec énergie de leurs déréglemens; on voit ces prophètes
dire, en se rendant au palais, qu’ils alloient _adorer_ le roi.
Quant aux genoux en terre, cette attitude n’étoit qu’une étiquette;
on le suivoit de nos jours pour les rois d’Espagne et d’Angleterre,
et l’on n’a jamais pris cette démonstration pour un culte semblable
à celui qu’on doit à la Divinité.
Un travail bien digne d’un littérateur savant dans l’histoire,
seroit d’y chercher tous les grands hommes calomniés et de les
justifier par des faits et des preuves irrécusables.
On a beaucoup reproché au grand Corneille le caractère de Félix, dans
l’admirable tragédie de _Polyeucte_, parce que ce caractère inspire le
plus profond mépris, et qu’il ne faut jamais, dit-on, présenter un
personnage vil et bas. Voilà encore un pernicieux préjugé, car il y a
toujours de la bassesse dans la perfidie, dans la trahison et dans
l’égoïsme, et rien n’est plus juste et plus moral que d’inspirer le
mépris pour de tels vices, et d’exciter l’indignation et l’horreur pour
l’orgueil, la violence, l’ambition et la férocité. On doit toujours,
sans doute, dans les ouvrages d’un grand genre, faire exprimer les
personnages avec noblesse, c’est ce qu’a fait Corneille dans le rôle de
_Félix_, qui parle toujours avec une sorte de dignité, alors même qu’il
ne cherche point à dissimuler sa lâcheté; mais le spectateur ne peut
jamais s’abuser sur la foiblesse et sur la pusillanimité de son
caractère.
On reproche à Racine, avec aussi peu de raison, la bassesse du caractère
de Narcisse, qui joint à toute la lâcheté du plus détestable égoïsme
toute la perfidie d’un scélérat; dans un siècle où l’on n’avoit point
bouleversé toutes les idées morales, on trouva généralement que ce
personnage étoit représenté sous ses véritables couleurs; mais, de nos
jours, on en est choqué, on veut bien frémir, être étonné par la
hardiesse, et par l’injustice et la barbarie; mais on ne veut pas
mépriser ce qui peut servir à l’ambition et conduire à la fortune, on
veut qu’une fausse grandeur puisse ôter à ces crimes ce qu’ils ont de
vil, c’est-à-dire, tout ce qu’ils ont de véritablement odieux à tous les
yeux et dans toutes les opinions, et c’est ainsi que l’on corrompt
insensiblement la morale publique. On a commencé par adoucir les
épithètes qui désignent les vices et les conduites coupables; on a donné
le nom de _foiblesse_ à des crimes, celui _d’égarement_ à l’adultère, de
_galanterie_ au libertinage; on a même appelé l’impudence _de la bonne
foi et de la sincérité_, etc., etc., et enfin, on a conçu le projet de
faire admirer dans presque tous les ouvrages d’imagination les
caractères les plus révoltans et les actions les plus criminelles.
Labruyère a dit: _Quand un livre vous élève l’âme et vous rend la vertu
plus chère, soyez sûr qu’il est fait de main de maître._
Par conséquent, lorsqu’un livre rend à vos yeux le vice et le crime
moins haïssables, soyez sûr qu’il n’est pas fait de _main de maître_,
et, cependant, tel a été le projet d’une infinité d’auteurs depuis
soixante ans et surtout depuis trente. Un livre n’est bon que lorsqu’il
est utile, et rien n’est utile en littérature que ce qui est moral et
parfaitement d’accord avec la religion. On s’est moqué d’un géomètre
qui, après avoir entendu la lecture d’un poëme, demandoit: _Qu’est-ce
que tout cela prouve?_ Il avoit pourtant raison si l’ouvrage n’étoit pas
moral, dans ses détails et par son but. Mais il ne suffit pas que
seulement, à la fin d’un ouvrage, le crime soit puni, si ce crime a
vivement intéressé durant une longue fiction. Un célèbre auteur de
l’antiquité, Quintilien, en détaillant toutes les qualités nécessaires à
un grand orateur, termine ainsi cette énumération: _Enfin, je le veux
tel qu’il n’y ait qu’un honnête homme qui puisse l’être._ On en doit
dire autant des auteurs en tout genre.
Nous invitons les jeunes gens qui annoncent du talent à ne s’attacher
qu’à la vérité, à suivre avec ardeur et persévérance les études qui
peuvent conduire à la bien connoître; alors ils n’admireront, ils ne
désireront que la véritable gloire; celle-là seule est durable, celle-là
seule immortalise les noms de ceux qui l’ont obtenue; en satisfaisant la
conscience, elle donne toujours la force de supporter avec calme les
injustices et la calomnie; les plus honorables suffrages la vengent de
l’envie, de l’intrigue et des persécutions; elle fait les délices de la
vieillesse, car un auteur, dont les intentions ont toujours été pures et
religieuses, loin de se dire comme J.-J. Rousseau: _qu’il ne peut
regarder un de ses livres sans frémir_, les revoit et les relit avec
satisfaction, en se rappelant les motifs qui les ont fait écrire.
Nous avons déjà exhorté la jeunesse dans tous nos écrits et
particulièrement dans celui-ci, à ne point se gâter l’esprit et le cœur
par de mauvaises lectures; nous ajouterons que même les livres
d’histoire des encyclopédistes du dernier siècle, outre les pernicieux
principes qui en forment la base, sont remplis des plus étranges bévues
historiques, de mensonges, de contradictions, de calomnies et de
faussetés de tout genre. Je n’en puis retracer ici qu’un petit nombre,
mais qui suffira pour donner une idée de leur ignorance et de leur
mauvaise foi: ils ont tous tâché de déifier la mémoire de l’empereur
Julien l’apostat dont ils ont loué avec emphase l’humanité, la raison,
la force d’âme et d’esprit, parce que ce prince haïssoit la religion
chrétienne qu’il persécuta avec fureur; d’ailleurs il eut la barbarie de
faire mourir Ursule, son gouverneur; de condamner lui-même de sa propre
bouche, siégeant à son tribunal, un soldat âgé de cent ans à avoir la
tête tranchée, ce qui fut exécuté sur-le-champ, et uniquement parce que
ce soldat étoit chrétien. Il envoya une infinité d’autres chrétiens à la
mort, et auxquels on fit souffrir les supplices les plus affreux. Ce
même prince, _d’une si grande force d’âme et d’esprit_, étoit livré aux
plus viles et aux plus abominables superstitions: par exemple, il
faisoit éventrer de vieilles femmes pour consulter l’avenir par
l’inspection de leurs entrailles palpitantes. Tous ces faits et beaucoup
d’autres du même genre sont consignés dans les auteurs païens; mais M.
de Voltaire et ses adhérons les ont prudemment passés sous silence.
Dans son Essai sur l’histoire générale, M. de Voltaire, en parlant des
Indes, fait un grand éloge d’un prétendu législateur qui n’a jamais
existé et qu’il confond avec un livre. Il n’a pas été plus heureux dans
ses citations de l’histoire moderne; il dit dans un de ses ouvrages que
Pétrarque n’a excellé que dans les vers que les Italiens appellent
_sciolti_, (c’est-à-dire, _vers blancs_), et que ces vers rimés sont
au-dessous du médiocre; et il se trouve que jamais Pétrarque n’a fait
des vers _sciolti_; toutes ses poésies sont rimées! et dans un autre
ouvrage, M. de Voltaire dit que l’invention des vers _sciolti_ est due
au Trissin, très-postérieur à Pétrarque. Dans ses anecdotes sur le
siècle de Louis XIV, le même auteur affirme gravement qu’à la mort de
l’usurpateur Cromwell, mademoiselle de Montpensier ne voulant point
prendre le deuil que prit toute la cour, _eut le courage d’aller au
cercle de la reine en habit de couleur_. Et mademoiselle de Montpensier
dit dans ses Mémoires ce qui suit:
«Cromwell mourut: la cour n’eut point la honte de prendre le deuil de
cet usurpateur, parce que tout naturellement elle étoit en deuil d’un
souverain étranger; sans cette circonstance, je crois que j’aurois eu le
courage de me dispenser ce soir-là, d’aller au cercle de la reine.»
C’est encore ce même auteur qui a constamment nié l’authenticité du
_Testament politique_ du cardinal de Richelieu, quoique le maréchal de
Richelieu, par écrit et de vive voix, lui eût répété sans cesse que ce
testament écrit de la propre main du cardinal étoit dans les archives de
sa maison et qu’il ne tenoit qu’à lui de le voir. Enfin, M. de Voltaire
a travesti la Bible d’un bout à l’autre; il n’a pas écrit une page
contre la religion dans laquelle il n’y ait au moins trois mensonges;
c’est un fait dont chacun peut se convaincre en confrontant ces impiétés
avec le texte sacré. Tous les chefs encyclopédistes ont imité cet
exemple, et suivi fidèlement le conseil de M. de Voltaire, qui leur
répétoit dans presque toutes ses lettres: _mentez, mentez mes amis,
mentez toujours; il n’y a que cela de bon[4]_. Aussi mandoit-il à
Damilaville, l’un de ses confidens intimes, en lui envoyant le manuscrit
d’un de ses livres d’histoire: _dites-moi s’il n’y a pas encore quelques
vérités qu’il soit bon d’immoler pour le bien de la bonne cause; vous
n’avez qu’à parler, je suis tout prêt[5]_.
[4] Voyez _Lettres de Voltaire à d’Alembert_.
[5] _Lettres de Voltaire_.
Soutenir _la bonne cause_, c’étoit de poursuivre avec ardeur le projet
de détruire la religion, les mœurs, et toute idée de dépendance et de
subordination, et c’est ce qu’ils ont préparé par l’ouvrage le plus
extravagant, le plus monstrueux, qui renferme le plus d’idées
incohérentes, scandaleuses et cyniques, enfin l’Encyclopédie; et qu’on
ne m’accuse pas d’en parler avec trop de mépris, puisque eux-mêmes en
ont porté le même jugement, entre autres M. Diderot qui dit
formellement: _que l’Encyclopédie fut un gouffre où l’on jeta pêle-mêle
le bon et le mauvais, etc.[6]_
[6] Voyez _les Dîners du baron d’Holbach_, où cette citation se trouve
beaucoup plus longue et beaucoup plus détaillée.
Robespierre même, quoique très-zélé partisan de la philosophie moderne,
dans un discours qu’il prononça publiquement, et qu’il fit imprimer par
ordre de la convention, _l’an 2 de la république_, et dans lequel il
annonçoit solennellement que _la Convention nationale reconnoissoit un
Etre suprême_; dans ce discours que nous avons sous les yeux,
Robespierre s’exprime ainsi: «Les coryphées de la secte encyclopédique
déclamoient quelquefois contre le despotisme, et ils étoient pensionnés
par les despotes; ils faisoient tantôt des livres contre la cour, et
tantôt des dédicaces aux rois, des discours pour les courtisans et des
madrigaux pour les courtisanes; ils étoient fiers dans leurs écrits, et
rampans dans les anti-chambres: cette secte propagea avec beaucoup de
zèle l’opinion du matérialisme qui prévalut parmi les grands[7] et parmi
les beaux-esprits. On lui doit en grande partie cette espèce de
philosophie pratique qui, réduisant l’égoïsme en système, regarde la
société humaine comme le centre d’une guerre de ruse, le succès comme la
règle du juste et de l’injuste, la probité comme une affaire de goût ou
de bienséance, le monde comme le patrimoine des fripons adroits.»
[7] Les _grands_, en général, n’adoptèrent nullement cette
extravagante opinion; mais elle prévalut en effet dans beaucoup
d’individus des classes roturières qui cultivoient la littérature,
où l’on n’obtenoit alors des succès qu’à ce prix.
Voilà encore les encyclopédistes jugés par l’un de leurs anciens
admirateurs, et même par un disciple, car Robespierre vouloit comme eux
l’entière _liberté de penser_, c’est-à-dire, de faire imprimer et de
publier partout sans aucun obstacle des libelles diffamatoires, et des
pamphlets de toute espèce contre la religion, les mœurs et le
gouvernement; voilà ce que la philosophie appeloit _la liberté de
penser_.
Robespierre censurant ainsi l’Encyclopédie et les encyclopédistes d’une
manière assez piquante, comme on vient de le voir, appelle néanmoins ce
monstrueux ouvrage _la Préface de notre révolution_, épithète heureuse
et très-juste, et qui assurément, dans son opinion, étoit le plus grand
de tous les éloges.
Après avoir professé l’athéisme pendant deux ans, Robespierre se
décidant enfin à reconnoître un _Etre suprême et la nature_, interroge
l’athée et lui dit: «Qui donc t’a donné la mission d’annoncer au peuple
que la divinité n’existe pas, ô toi qui te passionnes pour cette aride
doctrine, et qui ne te passionnes jamais pour la patrie? Quel avantage
trouves-tu à persuader à l’homme qu’une force aveugle préside à ses
destinées, et frappe au hasard le crime et la vertu; que son âme n’est
qu’un souffle léger qui s’éteint aux portes du tombeau? L’idée de son
néant lui inspirera-t-elle des sentimens plus purs et plus élevés que
celle de son immortalité? Lui inspirera-t-elle plus de respect pour ses
semblables et pour lui-même, plus de dévouement pour la patrie, plus
d’audace à braver la tyrannie, plus de mépris pour la mort ou pour la
volupté?...»
Après cet élan religieux (dont quelques phrases sont pillées de
plusieurs sermons), Robespierre saisi tout à coup d’une autre espèce
d’enthousiasme, s’écrie: «O toi, fille de la nature! mère du bonheur et
de la gloire! toi seule légitime souveraine du monde, détrônée par le
crime; toi à qui le peuple françois a rendu ton empire, et qui lui
donnes en échange une patrie et des mœurs, auguste liberté! tu
partageras nos sacrifices avec ta compagne immortelle, la douce et
sainte égalité!...»
A la suite de ces _transports patriotiques_, Robespierre fit
l’énumération des nouvelles fêtes nationales qu’il proposoit de célébrer
_à la place_, disoit-il, _de celles_ que les _circonstances ont
détruites_[8]. La première solennité qu’il proposa fut: _à l’Etre
suprême et à la nature_; il n’explique pas le genre de divinité de la
_nature_, il se contente de l’associer à l’Etre suprême. Ensuite
viennent les fêtes suivantes: _à l’humanité_ (qui, comme on sait, ne
suspendoit pas _les travaux sanglans_ de la guillotine), _aux
bienfaiteurs de l’humanité_ (ce qui veut dire: à ceux qui renversoient
les autels et les trônes), _à l’amour de la patrie_ (à ceux qui la
dépeuploient par les guerres et les massacres), _à la vérité_ (à ceux
qui soutenoient la cause de l’erreur et du mensonge), _à la justice_
(dont on violoit toutes les lois), _à la pudeur_ (lorsque toutes les
femmes se montroient en public légèrement drapées à la grecque), _au
bonheur_ (au milieu des échafauds), etc., etc.
[8] Il est remarquable qu’il n’ose dire: à la place des fêtes du
christianisme que nous avons détruit. M. de Laharpe, dans son Cours
de Littérature, observe que les Jacobins ont toujours eu, à l’égard
de la religion, ce genre de pudeur.
Il en cite plusieurs exemples: celui-ci lui étoit échappé; il ajoute
avec raison qu’un langage tout-à-fait franc, les expressions propres
employées par les impies, eût révolté tous les esprits.
Ces fêtes nationales n’exigeoient ni temples ni culte; elles se
passoient uniquement en réjouissances et en danses dans les rues et dans
les carrefours. Robespierre et ses complices savoient apparemment, par
une révélation particulière, que l’_Etre suprême_ n’en demandoit pas
davantage. La postérité ne pourra concevoir que tant de ridicule uni à
tant d’atrocité ait jamais pu séduire un moment une nation éminemment
humaine, loyale et spirituelle!...
On a long-temps agité cette question: _existe-t-il des athées de bonne
foi?_ Non, pour quiconque n’a pas le funeste pouvoir de s’interdire tout
raisonnement et toute espèce de réflexion. Car il est impossible de
regarder autour de soi dans les campagnes et même dans les villes sans
reconnoître par les arts, les sciences et seulement l’industrie humaine,
qu’il y a dans l’homme quelque chose d’absolument immatériel, qui n’a
rien de commun avec l’instinct routinier de la brute, et dès qu’on admet
cette faculté spirituelle, il faut admettre aussi qu’elle n’est pas due
à la matière qui en est privée, car on ne sauroit donner ce qu’on n’a
pas; il existe donc une puissance souveraine qui a créé l’homme; en se
contentant de la reconnoître, on n’est encore que déiste; mais qui a
révélé à ce déiste que l’Éternel qu’il ne peut nier, ne veut ni culte ni
hommages de ces créatures intelligentes et capables d’élever jusqu’à lui
leurs pensées et leurs âmes, et à supposer que ce simple raisonnement
laissât à cet égard quelque incertitude, que risqueroit-on à faire plus
que le souverain maître ne l’exigeroit, et que ne risque-t-on pas à ne
pas faire pour lui ce qu’il a droit de nous demander et ce qui s’accorde
avec toutes les notions de raison naturelle et d’équité? Enfin, s’il
faut une religion, comme tout doit nous en convaincre, sera-t-on puni
pour avoir adopté et pour suivre celle dont les préceptes seuls peuvent
conduire à la perfection morale. Ce caractère sublime de vérité
n’appartient qu’à la religion chrétienne, et indépendamment de tant
d’autres, il suffiroit pour donner toutes les lumières de la foi à ceux
qui ont conservé un _sens droit_, que la corruption du cœur fait
toujours perdre[9]. L’incrédulité peut commencer par le déisme; une
grande indolence de caractère, une extrême paresse d’esprit ne peuvent
prolonger cet état que superficiellement; on ne pense jamais à Dieu, on
agit en toute chose comme si on ne croyoit nullement à son existence,
cependant si l’on n’a pas des passions impétueuses, on répète qu’on est
déiste, parce que cet aveu est moins choquant que celui de l’athéisme,
mais au fond, on n’a aucune idée ni fixe ni vague sur cette matière la
plus importante de toutes, et l’on meurt sans savoir ce que l’on a cru.
Si le déiste novice a de la férocité dans le caractère ou seulement des
passions fougueuses, il se jette dans l’athéisme, il se bouche les yeux
pour ne pas voir la profondeur de l’abîme dans lequel il se précipite
avec un sentiment mêlé de fureur et de désespoir, car on arrive rarement
à l’athéisme par degrés, parce que les gradations demandent en général
un peu de raisonnement et de réflexion; c’est communément lorsqu’on est
violemment agité, bouleversé par un grand intérêt de cupidité, ou par
une inclination véhémente que l’on tombe de l’indolent déisme dans le
gouffre de l’athéisme. Alors, en s’enveloppant de ténèbres, en fuyant
avec horreur toutes les lumières bienfaisantes, on se livre à tous les
crimes (lorsqu’on est conséquent) lorsqu’on les juge nécessaires.
Plaignons cet aveuglement volontaire, parce qu’il porte à jamais avec
lui un supplice que les exécrables succès du crime ne sauroient adoucir;
l’athée consommé sait qu’il marche dans des routes ténébreuses parsemées
d’abîmes, remplies d’écueils épouvantables et de spectres menaçans;
c’est en frémissant qu’il avance dans cet horrible labyrinthe,
l’épouvante l’y poursuit sans relâche, avec d’autant plus de puissance
que toutes ses frayeurs sont aussi vagues que sinistres; il s’est
débarrassé des remords sans pouvoir se soustraire à la terreur; il a
rompu tous les liens sacrés de la religion, et sans cesse il est le
jouet déplorable des superstitions les plus insensées; son courage n’est
que de la fureur; et sur le bord de la tombe, la vérité formidable pour
lui, vient tout à coup le confondre en lui laissant entrevoir un de ses
rayons célestes; c’est pour lui l’éclair de la foudre vengeresse!... Il
expire dans les convulsions de la rage et du désespoir!...[10]
[9] _Tous ceux qui craignent le Seigneur, ont un sens droit._ (Ps.
110).
On prie, on invoque, on implore la puissance suprême, dont on doit
redouter la justice; ce sentiment, uni à celui de la reconnoissance
et de l’amour, exige donc nécessairement un culte?
[10] Telle sera toujours la fin de ceux qui meurent dans l’athéisme,
quoique le philosophe Naigeon, mort en 1810, dans les infâmes et
ridicules galimatias qu’il nous a laissés sous le titre de
_Mémoires_, nous dise gravement et solennellement que: _Il
n’appartient qu’à l’honnête homme d’être athée._
Ce même M. Naigeon, dans un autre passage de ses _Mémoires_,
déshonore sans le vouloir la philosophie moderne, en nous déclarant
sans détour que l’athéisme en est le sommet.
L’esprit saint a dit: _point de paix_ (par conséquent, point de joie)
_pour l’impie_. Cet oracle éternel s’accomplit dans tous les temps, il
n’est pas inutile de faire une remarque singulière: c’est que la
prétention universelle à la _mélancolie_ de tous les auteurs bien ou mal
intentionnés date des commencemens de la révolution, au milieu des fêtes
triomphales, des illuminations, des danses, des réjouissances, etc. Tous
les écrivains, tous les poètes, de quelque parti qu’ils fussent,
devinrent _mélancoliques_ et _misanthropes_. Le public, tout en
s’abandonnant aux bruyans éclats d’une gaîté factice et désordonnée,
voulut de la _mélancolie_ dans tous les ouvrages soit en vers soit en
prose; il voulut même dans les compositions dramatiques, des scènes
non-seulement tragiques, mais épouvantables; il lui falloit du sang, des
crimes atroces, des monstres, des vampires, etc. Ensuite, pour se
reposer de ces terribles images, il se replongeoit dans la _mélancolie_
qu’il retrouvoit dans des romans, dans de petits poëmes et des épîtres
en vers. Malgré tous les cris réitérés de triomphes et de victoires, la
sombre et noire impiété étendit sur la France un lugubre voile de crêpe,
qui fit tout-à-coup disparoître la gaîté nationale!...
Les philosophes jacobins n’en répétèrent pas moins les lieux communs
qu’ils avoient appris des encyclopédistes, leurs maîtres; ils
soutenoient toujours que _la religion est essentiellement triste, et que
son intolérable austérité ne peut s’accorder avec la gaîté_.
Oui, sans doute, quand l’apparence de gaîté n’est que de la malice
fondée sur la médisance, ou qu’elle s’abandonne à des transports
immodérés qui ne sont alors que de la folie; il est une joie céleste,
inaltérable dans toutes les situations que la religion seule peut
donner. L’apôtre en nous invitant _à pleurer avec ceux qui pleurent_,
nous exhorte en même temps _à nous réjouir avec ceux qui se
réjouissent_. Je n’ai point dans ce livre fait de chapitre particulier
sur ce sujet, parce qu’il existe un ouvrage admirable en un seul petit
volume et qui a pour titre: _Traité de la joie de l’âme chrétienne_, par
le père Ambroise de Lombez, capucin, imprimé avec approbation en 1779.
J’invite mes lecteurs à lire cet excellent livre, qui est à la fois
parfaitement orthodoxe, rempli de pensées neuves et touchantes, et dont
le style toujours élégant et pur, est digne du sujet et des sentimens
qu’il exprime. Pour en donner du moins une idée superficielle, je ne
puis me refuser au plaisir d’en citer quelques passages[11]:
[11] Les points indiquent les lacunes.
«Dieu vous a créés à son image, et il veut que vous lui ressembliez en
tout, autant que vous en êtes capables. Vous la défigureriez cette image
divine par la tristesse: Dieu est la joie, comme il est la charité.»
«Dieu veut être servi avec joie. C’est la gloire et le plaisir des bons
maîtres: la tristesse et le chagrin de leurs servitudes déshonoreroient
et décrieroient leurs services... Dieu vous couvre de ses ailes, comme
une poule couvre ses poussins, et vous ne savez pas même imiter ces
petits animaux, qui, tout joyeux de se sentir couverts, réchauffés,
protégés par cette bonne mère, font éclater leur joie par leurs petits
cris, et par leurs mouvemens; vous restez froids et indifférens, là où
le roi prophète tressailloit d’allégresse! ô insensibilité! ô stupidité
de l’homme charnel et terrestre, ou scrupuleux et timide, qui est
couvert de Dieu, et qui ne l’aperçoit pas; qui vit en Dieu, et qui ne le
connoît pas; qui est comblé des bienfaits de Dieu et qui ne s’en réjouit
pas et ne l’en remercie pas?»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Quoi! rire, dit ici une âme timide et scrupuleuse? Eh pourquoi non,
pourvu que ce soit sans ces éclats que la bienséance même ne permet pas,
et sans ces excès que la vertu condamne en tout genre; pourvu que la
modestie conserve tous ses droits et que la charité ne soit point
blessée; que les propos soient décens et honnêtes, et qu’une satyre
maligne ne réjouisse pas les autres en relevant les petits ridicules des
absens.»
«Rire est une propriété naturelle de l’homme, et par conséquent
l’ouvrage du Créateur. Le péché n’a gâté cet ouvrage que par l’excès;
ôtez l’excès et conservez l’ouvrage[12]».
[12] De tous les êtres vivans, l’homme est le seul qui connoisse le
rire; parmi les brutes, le cerf pleure, mais aucun animal ne rit.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«D’où vient que le seigneur a si fort embelli ce monde? Pourquoi tant de
créatures qui ne nous sont d’aucun usage, sinon, pour nous donner
l’agrément de la variété, dans le plaisir des recherches et le
délassement des récréations. Jouissons-en donc puis qu’il le veut bien;
mais jouissons-en dans les vues de sa sagesse, dans les sentimens d’une
tendre reconnoissance et dans les réserves de la sobriété.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Le monde entier est à nous, et la plus grande partie est plus pour
notre spectacle et pour nos récréations que pour nos usages.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Usez donc de la liberté que Dieu vous donne, et soyez toujours dans la
joie; vous vous porterez à son service avec plus de zèle, à vos devoirs
avec plus de goût, et à vos affaires avec plus de succès.»
«Vieillards respectables, vous ne serez pas de trop dans la compagnie
des jeunes gens, pourvu que vous ne soyez pas austères. Votre présence
contiendra leur légèreté excessive, et le feu de leur imagination
ranimera votre froideur. Parlez; il est juste que la jeunesse vous
écoute: mais ne l’empêchez pas de parler à son tour; donnez-lui une
entière confiance. Jouez et chantez avec elle, si vous le pouvez, ou du
moins voyez leurs jeux d’un œil complaisant, et écoutez leurs chants
d’un air satisfait, pourvu que rien n’y blesse la modestie, etc.,
etc.[13]»
[13] Tous les passages qu’on vient de lire sont appuyés sur l’autorité
de citations latines des saintes écritures.
Que la jeunesse ne soit donc ni effrayée ni intimidée par la sévérité de
la religion; sa loi divine interdit les foiblesses et les vices qui
abaissent, qui dégradent le plus bel ouvrage du Créateur, mais elle
donne le seul bien réel que l’on puisse goûter sur la terre, la paix du
cœur et la joie remplie de sérénité qui en est toujours le fruit. Enfin,
comme on le verra dans le cours de cet ouvrage, la religion qui étend
l’esprit, qui élève tous les sentimens, est amie des talens, des
sciences, des beaux-arts, qu’elle seule, en leur donnant un but utile
autant que noble, peut porter au plus haut degré de perfection.