«Mes chères enfants, dit un jour Mme de Fleurville, allons faire
une longue promenade. Le temps est magnifique, il ne fait pas
chaud; nous irons dans la forêt qui mène au moulin.»
MARGUERITE.--Et cette fois je n'emporterai certainement pas ma
jolie poupée.
MADAME DE ROSBOURG.--Je crois que tu feras bien.
CAMILLE, _souriant.--_À propos du moulin, savez-vous, maman, ce
qu'est devenue Jeannette?
MADAME DE FLEURVILLE.--Le maître d'école est venu m'en parler il
y a peu de jours; il en est très mécontent; elle ne travaille pas,
ne l'écoute pas; elle cherche à entraîner les autres petites
filles à mal faire. Ce qui est pis encore, c'est qu'elle vole tout
ce qu'elle peut attraper; les mouchoirs de ses petites compagnes,
leurs provisions, les plumes, le papier, tout ce qui est à sa
portée.
MADELEINE.--Mais comment sait-on que c'est Jeannette qui vole?
Les petites filles perdent peut-être elles-mêmes leurs affaires.
MADAME DE FLEURVILLE.--On l'a surprise déjà trois fois pendant
qu'elle volait, ou qu'elle emportait sous ses jupons les objets
qu'elle avait volés! Depuis ce temps, la maîtresse d'école la
fouille tous les soirs avant de la laisser partir.
MARGUERITE.--Et sa mère, qui l'a tant fouettée l'année dernière
pour la poupée, ne la punit donc pas?
MADAME DE FLEURVILLE.--Sa mère l'a fouettée sévèrement pour la
poupée parce que ce vol lui avait fait perdre les présents que je
devais lui donner; mais il paraît qu'elle l'élève très mal, et
qu'elle lui donne de mauvais exemples.
SOPHIE.--Est-ce que sa mère vole aussi?
MADAME DE FLEURVILLE.--Elle vole dans un autre genre que sa
fille; ainsi quand on lui apporte du grain à moudre, elle en cache
une partie. Elle va la nuit avec son mari voler du bois dans la
forêt qui m'appartient; elle vole du poisson de mes étangs et elle
va le vendre au marché. Jeannette voit tout cela, et elle fait
comme ses parents. C'est un grand malheur: le bon Dieu les punira
un jour, et personne ne les plaindra.
La promenade fut très agréable. On suivit un chemin qui entrait
dans le bois; les enfants virent de loin Jeannette qui se sauva
dans le moulin aussitôt qu'elle les aperçut.
MARGUERITE.--Regarde, Sophie; vois-tu la tête de Jeannette qui
passe par la lucarne du grenier?
SOPHIE.--Ah! elle la rentre! la voici qui reparaît à l'autre
bout du grenier.
CAMILLE.--Prenez garde, Jeannette nous lance des pierres!
En effet, cette méchante fille cherchait à attraper les enfants
avec des pierres tranchantes qu'elle lançait de toute sa force.
Mme de Fleurville en fut très mécontente, et promit qu'en rentrant
elle ferait venir le père de Jeannette pour se plaindre de sa
méchante fille.
On continua la promenade, et l'on finit par s'asseoir à l'ombre
des vieux chênes chargés de glands. Pendant que les enfants
s'amusaient à en ramasser et à remplir leurs poches, elles crurent
entendre un léger bruit; elles s'arrêtèrent et écoutèrent: des
gémissements et des sanglots arrivèrent distinctement à leurs
oreilles.
«Allons voir qui est-ce qui pleure», dit Camille.
Et toutes quatre s'élancèrent dans le bois, du côté où elles
entendaient gémir. À peine eurent-elles fait quelques pas,
qu'elles virent une petite fille de douze à treize ans, couverte
de haillons, assise par terre; sa tête était cachée dans ses
mains; les sanglots soulevaient sa poitrine, et elle était si
absorbée dans son chagrin, qu'elle n'entendit pas venir les
enfants.
«Pauvre petite, dit Madeleine, comme elle pleure!»
La petite fille releva la tête et parut effrayée à la vue des
quatre enfants qui l'entouraient; elle se leva et fit un mouvement
pour s'enfuir.
CAMILLE.--Ne te sauve pas, ma petite fille; n'aie pas peur, nous
ne te ferons pas de mal.
MADELEINE.--Pourquoi pleures-tu, ma pauvre petite?
Le son de voix si plein de douceur et de pitié avec lequel avaient
parlé Camille et Madeleine attendrit la petite fille, qui
recommença à sangloter plus fort qu'auparavant. Marguerite et
Sophie, touchées jusqu'aux larmes, s'approchèrent de la pauvre
enfant, la caressèrent, l'encouragèrent et réussirent enfin,
aidées de Camille et de Madeleine, à sécher ses pleurs et à
obtenir d'elle quelques paroles.
LA PETITE FILLE.--Mes bonnes petites demoiselles, nous sommes
dans le pays depuis un mois: ma pauvre maman est tombée malade en
arrivant; elle ne peut plus travailler. J'ai vendu tout ce que
nous avions pour avoir du pain, je n'ai plus rien; j'avais
pourtant bien espéré qu'on m'achèterait au moulin ma pauvre robe
qui cache mes haillons, mais on n'en a pas voulu; j'ai été
chassée, et même une petite fille m'a lancé des pierres.
MARGUERITE.--Je suis sûre que c'est la méchante Jeannette.
LA PETITE FILLE.--Oui, tout juste; sa mère l'a appelée de ce nom
et lui a dit de finir, mais elle m'a encore attrapée au bras, si
fort que j'en ai saigné. Ce ne serait rien si j'avais pu avoir
quelque argent pour rapporter du pain à ma pauvre maman; elle est
si faible, et elle n'a rien mangé depuis hier!
SOPHIE.--Rien mangé!... Mais alors... toi aussi, ma pauvre
petite, tu n'as rien mangé!
LA PETITE FILLE.--Oh moi! mademoiselle, je ne suis pas malade:
je puis bien supporter la faim; d'ailleurs, en allant au moulin,
j'ai ramassé et mangé quelques glands.
CAMILLE.--Des glands! Pauvre, pauvre enfant! attends-nous un
instant, ma petite; nous avons dans un panier du pain et des
prunes, nous allons t'en apporter.
--Oui, oui, s'écrièrent tout d'une voix Madeleine, Marguerite et
Sophie, donnons-lui notre goûter, et demandons de l'argent à nos
mamans pour elle.
Elles coururent rejoindre leurs mamans; elles arrivèrent toutes
haletantes, et, pendant que Camille et Madeleine racontaient ce
que leur avait dit la petite fille, Sophie et Marguerite couraient
lui porter le panier qui renfermait les provisions; elles virent
bientôt arriver Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg. La petite
fille n'avait pas encore touché au pain ni aux fruits.
MADAME DE FLEURVILLE.--Mange, ma petite fille; tu nous diras
ensuite où tu demeures et qui tu es.
LA PETITE FILLE, _faisant une révérence.--_Je vous remercie
bien, madame, vous êtes bien bonne; j'aime mieux garder le pain et
les fruits pour les donner à maman; je vais tout de suite les lui
porter.
MADAME DE ROSBOURG.--Et toi, ma petite, tu n'en mangeras donc
pas?
LA PETITE FILLE.--Oh! madame, merci bien, je n'en ai pas besoin;
je ne suis pas malade, je suis forte.
En disant ces mots, la petite fille, pâle, maigre et à peine assez
forte pour se soutenir, essaya de porter le panier et fléchit sous
son poids; elle se retint au buisson, rougit et répéta d'une voix
faible et éteinte:
«Je suis forte, mesdemoiselles, ne vous inquiétez pas de moi.»
MADAME DE ROSBOURG, _se mettant en marche.--_Donne-moi ce
panier, ma pauvre enfant, je le porterai jusque chez toi; où
demeures-tu?
LA PETITE FILLE.--Ici, tout près, madame, sur la lisière du
bois.
MADAME DE FLEURVILLE.--Comment s'appelle ta maman?
LA PETITE FILLE.--On l'appelle la mère la Frégate, mais son vrai
nom est Françoise Lecomte.
MADAME DE FLEURVILLE.--Et pourquoi donc, mon enfant, l'appelle-t-on
la mère la Frégate?
LA PETITE FILLE.--Parce qu'elle est la femme d'un marin.
MADAME DE ROSBOURG, _avec intérêt.--_Où est ton père? N'est-il
pas avec vous?
LA PETITE FILLE.--Hélas! non, madame, et c'est pour cela que
nous sommes si malheureuses. Mon père est parti il y a quelques
années; on dit que son vaisseau a péri; nous n'en avons plus
entendu parler; maman en a eu tant de chagrin qu'elle a fini par
tomber malade. Nous avons vendu tout ce que nous avions pour
acheter du pain, et maintenant nous n'avons plus rien à vendre.
Que va devenir ma pauvre mère? Que pourrais-je faire pour la
sauver?
Et la petite fille recommença à sangloter.
Mme de Rosbourg avait été fort émue et fort agitée par ce récit.
«Sur quel vaisseau était monté ton père, demanda-t-elle d'une voix
tremblante, et comment s'appelait le commandant?»
LA PETITE FILLE.--C'était la frégate la _Sibylle, _commandant de
Rosbourg.
Mme de Rosbourg poussa un cri et saisit dans ses bras la petite
fille effrayée.
«Mon mari!... son vaisseau!... répétait-elle. Pauvre enfant, toi
aussi, tu es restée orpheline comme ma pauvre Marguerite! Ta
pauvre mère pleure comme moi un mari perdu, mais vivant peut-être.
Ah! ne t'inquiète plus de ta mère ni de ton avenir; vite, conduis-moi
près d'elle, que je la voie, que je la console!»
Et elle pressa le pas, tenant par la main, la petite Lucie
(c'était son nom); Mme de Fleurville et les enfants suivaient en
silence. Lucie n'avait pas bien compris l'exclamation et les
promesses de Mme de Rosbourg, mais elle sentait que c'était du
bonheur qui lui arrivait et que sa mère serait secourue; elle
marchait aussi vite que le lui permettait sa faiblesse; en peu
d'instants elles arrivèrent à une vieille masure.
C'était une cabane, une hutte de bûcheron, abandonnée et délabrée.
Le toit était percé de tous côtés; il n'y avait pas de fenêtre; la
porte était si peu élevée que Mme de Rosbourg dut se baisser pour
y entrer; l'obscurité ne lui permit pas au premier moment de
distinguer, au fond de la cabane, une femme, à peine couverte de
mauvais haillons, étendue sur un tas de mousse: c'était le lit de
la mère et de la fille. Aucun meuble, aucun ustensile de ménage ne
garnissait la cabane; aucun vêtement n'était accroché aux murs.
Mme de Rosbourg eut peine à retenir ses larmes à la vue d'une si
profonde misère; elle s'approcha de la malheureuse femme pâle,
amaigrie, qui attendait avec anxiété le retour de Lucie et la
nourriture qu'elle devait acheter avec le prix de sa pauvre
vieille robe. Mme de Rosbourg comprit que la faim était en ce
moment la plus cruelle souffrance de la mère et de la fille; elle
fit approcher Lucie, ouvrit le panier et partagea entre elles le
pain et les fruits, qu'elles dévorèrent avec avidité. Elle
attendit la fin de ce petit repas pour expliquer à la pauvre femme
qu'elle était Mme de Rosbourg, femme du commandant de la _Sibylle,
_et que la petite Lucie lui avait raconté leur misère, leur
chagrin depuis la perte du vaisseau que montait son mari.
«Je me charge de votre avenir, ma pauvre Françoise, ajouta-t-elle;
ne vous inquiétez ni de votre petite Lucie ni de vous-même. En
rentrant à Fleurville, je vais immédiatement vous envoyer une
charrette qui vous amènera au village. Je m'occuperai de vous
loger, de vous faire soigner, de vous procurer tout ce qui vous
est nécessaire. Dans deux heures vous aurez quitté cette
habitation malsaine et misérable.»
Mme de Rosbourg ne donna ni à Françoise ni à Lucie le temps de
revenir de leur surprise; elle sortit précipitamment, emmenant
avec elle Mme de Fleurville et les enfants, qui étaient restés à
la porte de la cabane. Aucune d'elles ne parla; Mme de Rosbourg
était absorbée dans ses tristes souvenirs, Mme de Fleurville et
les enfants respectaient sa douleur. En approchant du village,
Mme de Rosbourg proposa à Mme de Fleurville de venir avec elle
visiter une maison qui était à louer depuis quelque temps et qui
pouvait convenir à la pauvre femme. Mme de Fleurville accepta la
proposition avec empressement, et l'on se dirigea vers une maison
petite, mais propre, et entièrement mise à neuf. Il y avait trois
pièces, une cave et un grenier, un joli jardin et un potager
planté d'arbres fruitiers; les chambres étaient claires, assez
grandes pour servir, l'une de cuisine et de salle à manger,
l'autre de chambre pour la mère Françoise et sa fille, la
troisième de pièce de réserve.
«Chère amie, dit Mme de Rosbourg à Mme de Fleurville, pendant que
j'irai chez le propriétaire de cette maison, ayez la bonté de
rentrer au château et d'envoyer une charrette qui ramènera la
femme Lecomte, et une seconde voiture qui apportera ici les
meubles et les effets indispensables pour ce soir. La pauvre femme
pourra dès aujourd'hui passer la nuit dans un bon lit, en
attendant que je lui achète de quoi se meubler convenablement.»
Mme de Fleurville et les enfants partirent sans plus attendre. Les
enfants, aidés d'Élisa, se chargèrent de rassembler tout ce qu'il
fallait pour le coucher et le dîner de Françoise et de Lucie.
Mais, quand chacune d'elles eut fait apporter les objets qu'elle
croyait absolument nécessaires, il y en avait une telle quantité,
qu'une seule charrette n'aurait pu en contenir même la moitié.
C'étaient des tables, des chaises, des fauteuils, des tabourets,
des flambeaux, des vases, des casseroles, des cafetières, des
tasses, des verres, des assiettes, des carafes, des balais, des
brosses, des tapis, un pain de sucre, deux pains de six livres
chacun, une marmite pleine de viande, une cruche de lait, une
motte de beurre, un panier d'oeufs, dix bouteilles de vin, toutes
sortes de provisions en légumes en fruits, en saucissons, jambons,
etc..., etc.
Quand Élisa vit cet amas d'objets inutiles, elle se mit à rire si
fort que Marguerite et Sophie se fâchèrent, pendant que Camille et
Madeleine rougissaient de contrariété.
ÉLISA, _riant encore.--_Et vous croyez que votre maman enverra
tout cet amas de choses inutiles?
SOPHIE, _piquée.--_Il n'y a rien que de très utile dans ce que
nous avons fait apporter.
ÉLISA.--Utile pour une maison comme la nôtre; mais pour une
pauvre femme qui n'a pas seulement un lit à elle, que voulez-vous
qu'elle fasse de tout cela? Et comment viendrait-elle à bout de
ranger et de nettoyer tous ces meubles? et comment mangerait-elle
tout ce pain, qui serait dur comme une pierre avant qu'elle
arrivât à la dernière bouchée? cette viande, qui serait gâtée
avant qu'elle en eût mangé la moitié? ce beurre, ces oeufs, ces
légumes? Tout serait perdu, vous le voyez bien.
CAMILLE.--Mais toi-même, Élisa, tu as préparé des matelas, des
oreillers, des draps, des couvertures.
ÉLISA.--Certainement, parce que c'est nécessaire pour le coucher
de la mère Lecomte et de sa fille. Mais tout cela?... Allons,
laissez-moi faire; je vais arranger les choses pour le mieux.
Joseph, venez nous aider à ranger nos affaires dans la charrette
pour la petite maison blanche du village. Tenez, voilà Nicaise qui
passe; appelez-le, qu'il nous donne un coup de main... Bon...;
prenez les matelas... c'est cela...; à présent, le paquet de
couvertures, de draps et d'oreillers..., très bien... Placez dans
un coin ce pain, ce petit pot de beurre, ces six oeufs...; bon...
et puis la petite marmite de bouillon..., une bouteille de vin à
présent..., un paquet de chandelles et un flambeau. Là..., ajoutez
cette petite table, deux chaises de paille, deux verres, deux
assiettes..., et c'est tout. Allez, maintenant, et attendez madame
pour décharger la voiture.