Depuis un an que Sophie était à Fleurville, elle n'avait encore
aucune nouvelle de sa belle-mère; loin de s'en inquiéter, ce
silence la laissait calme et tranquille; être oubliée de sa belle-mère
lui semblait l'état le plus désirable. Elle vivait heureuse
chez ses amies; chaque journée passée avec ces enfants modèles la
rendait meilleure et développait en elle tous les bons sentiments
que l'excessive sévérité de sa belle-mère avait comprimés et
presque détruits. Mme de Fleurville et son amie Mme de Rosbourg
étaient très bonnes, très tendres pour leurs enfants, mais sans
les gâter; constamment occupées du bonheur et du plaisir de leurs
filles, elles n'oubliaient pas leur perfectionnement, et elles
avaient su, tout en les rendant très heureuses, les rendre bonnes
et toujours disposées à s'oublier pour se dévouer au bien-être des
autres. L'exemple des mères n'avait pas été perdu pour leurs
enfants, et Sophie en profitait comme les autres.
Un jour Mme de Fleurville entra chez Sophie; elle tenait une
lettre.
«Chère enfant, dit-elle, voici une lettre de ta belle-mère...»
Sophie saute de dessus sa chaise, rougit, puis pâlit; elle retombe
sur son siège, cache sa figure dans ses mains et retient avec
peine ses larmes.
Mme de Fleurville, qui avait interrompu sa phrase au mouvement de
Sophie, voit son agitation et lui dit: «Ma pauvre Sophie, tu crois
sans doute que ta belle-mère va arriver et te reprendre; rassure-toi:
elle m'écrit au contraire que son absence doit se prolonger
indéfiniment; qu'elle est à Naples, où elle s'est remariée avec un
comte Blagowski, et qu'une des conditions du mariage a été que tu
n'habiterais plus chez elle. En conséquence, ta belle-mère me
demande de te mettre dans une pension quelconque (Sophie rougit
encore et regarde Mme de Fleurville d'un air suppliant et
effrayé); à moins, continue Mme de Fleurville en souriant, que je
ne préfère garder près de moi un si mauvais garnement. Qu'en dis-tu,
ma petite Sophie? Veux-tu aller en pension ou aimes-tu mieux
rester avec nous, être ma fille et la soeur de tes amies?
--Chère, chère madame, dit Sophie en se jetant dans ses bras et
en l'embrassant tendrement, gardez-moi près de vous, continuez-moi
votre affectueuse bonté, permettez-moi de vous aimer comme une
mère, de vous obéir, de vous respecter comme si j'étais vraiment
votre fille, et de m'appliquer à devenir digne de votre tendresse
et de celle de mes amies.»
MADAME DE FLEURVILLE, _la serrant contre son coeur.--_C'est donc
convenu, chère petite: tu resteras chez moi; tu seras ma fille
comme Camille, Madeleine et Marguerite. Je savais bien que tu nous
préférerais à la meilleure, à la plus agréable pension de Paris.
SOPHIE.--Chère madame, je vous remercie de m'avoir si bien
devinée. Je crains seulement de vous causer une dépense
considérable...
MADAME DE FLEURVILLE.--Sois sans inquiétude là-dessus, chère
enfant; ton père a laissé une grande fortune qui est à toi et qui
suffirait à une dépense dix fois plus considérable que la tienne.
Après avoir embrassé encore Mme de Fleurville, Sophie courut chez
ses amies pour leur annoncer ces grandes nouvelles. Ce fut une
joie générale; elles se mirent à danser une ronde si bruyante,
accompagnée de tels cris de joie, qu'Élisa accourut au bruit.
ÉLISA.--Qu'est-ce? Qu'y a-t-il, mon Dieu? Quoi! c'est une danse!
des cris de joie! Ah bien! une autre fois je ne serais pas si
bête: vous aurez beau crier, je resterai bien tranquillement chez
moi! Mais a-t-on jamais vu des petites filles crier et se démener
ainsi, comme de petits démons?
MARGUERITE, _sautant toujours. _--Si tu savais, ma chère Élisa,
si tu savais quel bonheur! Viens danser avec nous. Quel bonheur!
quel bonheur!
ÉLISA.--Mais quoi donc? Pour quoi, pour qui faut-il que je me
démène comme un lutin? M'expliquerez-vous enfin?...
MARGUERITE.--Sophie reste avec nous toujours! toujours!
Mme Fichini s'est mariée. Ha! ha! ha! elle s'est mariée avec un
comte Blagowski! ils ne veulent plus de Sophie... quel bonheur!
quel bonheur!
Et la ronde, les sauts, les cris recommencèrent de plus belle.
Élisa s'était mise de la partie, et le tapage devint tel, que
successivement toute la maison vint savoir la cause de ce bruit
sans pareil. Chacun s'en allait heureux de la bonne nouvelle, car
tous aimaient Sophie et la plaignaient d'avoir une si méchante
belle-mère.
Enfin les petites filles se lassèrent de danser; toutes quatre
tombèrent sur des chaises; Élisa s'y laissa tomber comme elles.
«Mes enfants, dit-elle, vous savez que pour les grandes fêtes on
fait des illuminations: faisons-en une ce soir en l'honneur de
Sophie.»
CAMILLE.--Comment cela? Il faudrait des lampions.
ÉLISA.--Eh! nous allons en faire.
MADELEINE.--Avec quoi? comment?
ÉLISA.--Avec des coquilles de noix et de noisettes, de la cire
jaune et de la chandelle.
MARGUERITE.--Bravo, Élisa! Que d'esprit tu as! Viens que je
t'embrasse.
Et Marguerite se jeta sur Élisa pour l'embrasser; Camille,
Madeleine, Sophie en firent autant, de sorte qu'Élisa, enlacée,
étouffée, chercha à esquiver ces élans de reconnaissance; elle
voulut se sauver: les quatre petites se pendirent après elle, et
ce ne fut qu'après bien des courses qu'elle parvint à leur
échapper. On l'entendit s'enfermer dans sa chambre: impossible d'y
entrer, la porte était solidement verrouillée.
MARGUERITE.--Élisa! Élisa! ouvre-nous, je t'en prie.
CAMILLE.--Élisa! ma bonne Élisa, nous ne t'embrasserons plus que
cent cinquante fois.
MADELEINE.--Élisa, excellente Élisa, ouvre; nous avons à te
parler.
SOPHIE.--Élisa, Élisa, une petite ronde encore, et c'est fini.
ÉLISA.--C'est bon, c'est bon; cassez-vous le nez à ma porte,
pendant que je casse autre chose.
En effet, les enfants entendaient un bruit sec extraordinaire, qui
ne discontinuait pas. Crac, crac, crac.
«Qu'est-ce qu'elle fait là-dedans? dit tout bas Sophie; on dirait
qu'elle fait frire des marrons qui éclatent.»
MARGUERITE.--Attends, attends, je vais regarder par le trou de
la serrure... Je ne vois rien; elle est debout; elle nous tourne
le dos et elle paraît très occupée, mais je ne vois pas ce qu'elle
fait.
CAMILLE.--J'ai une idée; sortons tout doucement, faisons le tour
par dehors, et regardons par la fenêtre, qui n'est pas bien haute.
Comme elle ne s'y attend pas, elle n'aura pas le temps de se
cacher.
SOPHIE.--C'est une bonne idée, mais pas de bruit; allons toutes
sur la pointe des pieds, et pas un mot.
En effet, elles se retirèrent tout doucement, sortirent, firent le
tour de la maison sur la pointe des pieds, et arrivèrent ainsi
sous la fenêtre d'Élisa. Quoique cette fenêtre fût au rez-de-chaussée,
elle était encore trop haute pour les petites filles. À
un signe de Camille, elles s'élancèrent sur le treillage qui
garnissait les murs, et en une seconde leurs quatre têtes se
trouvèrent à la hauteur de la fenêtre. Élisa poussa un cri et jeta
promptement son tablier sur la commode devant laquelle elle
travaillait. Il était trop tard, les petites avaient vu.
«Des noix, des noix! crièrent-elles toutes ensemble; Élisa casse
des noix, c'est pour l'illumination de ce soir.
--Allons, voyons, puisque vous m'avez découverte, venez m'aider à
préparer les lampions.»
Les enfants sautèrent à bas du treillage, refirent en courant, et
cette fois pas sur la pointe des pieds, le tour de la maison, et
se précipitèrent dans la chambre d'Élisa, dont la porte n'était
plus fermée. Elles trouvèrent déjà une centaine de coquilles de
noix toutes prêtes à être remplies de cire ou de graisse. Chacune
des petites tira son couteau, et elles se mirent à l'ouvrage avec
un zèle si ardent, qu'en moins d'une heure, elles préparèrent deux
cents lampions.
«Bon, dit Élisa; à présent, allons chercher un pot de graisse, une
boîte de veilleuses, une casserole à bec et un réchaud.»
Elles coururent avec Élisa à la cuisine et à l'antichambre pour
demander les objets nécessaires à leur illumination. En revenant
chez Élisa, Camille prit avec une cuiller de la graisse, qu'elle
mit dans la casserole; Madeleine entassa du charbon dans le
réchaud; Élisa alluma et souffla le feu; Sophie et Marguerite
rangèrent les coquilles de noix sur la commode. Quand la graisse
fut fondue, Élisa en remplit les coquilles, et, pendant qu'elle
était encore chaude et liquide, les enfants mirent une mèche de
veilleuse dans chacun des petits lampions.
Cette opération leur prit une bonne heure. Elles attendirent que
la graisse fût bien refroidie et durcie, puis elles mirent tous
les lampions dans deux paniers.
«Allons, dit Élisa, voilà notre ouvrage terminé; il ne nous reste
plus qu'à placer tous ces petits lampions sur les croisées, sur
les cheminées, sur les tables, et nous les allumerons après dîner,
quand il fera nuit.»
Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg travaillaient dans le salon
quand les enfants et Élisa entrèrent avec leurs paniers.
MADAME DE ROSBOURG.--Qu'apportez-vous là, mes enfants?
CAMILLE.--Des lampions, madame, pour célébrer ce soir par une
illumination le mariage de Mme Fichini et l'abandon qu'elle nous
fait de Sophie.
MADAME DE FLEURVILLE.--Mais c'est très joli, tous ces petits
lampions; où les avez-vous eus?
MADELEINE.--Nous les avons faits, maman; Élisa nous en a donné
l'idée et nous a aidées à les faire.
Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg trouvèrent l'idée très bonne;
elles aidèrent les enfants à placer les lampions. L'heure du dîner
étant arrivée, Élisa emmena les petites filles pour les laver et
les arranger. Le dîner leur parut bien long; elles étaient
impatientes de voir l'effet de leur illumination. Après dîner il
fallut encore attendre qu'il fît nuit. Elles firent une très
petite promenade avec leurs mamans, jusqu'au moment où l'obscurité
vint. Enfin Marguerite s'écria qu'elle voyait une étoile, ce qui
prouvait bien qu'il faisait assez sombre pour commencer leur
illumination. Tout le monde rentra un peu en courant; les mamans
comme les petites filles se mirent à allumer les lampions.
Quand ils furent tous allumés, les enfants se mirent au milieu du
salon pour juger de l'effet.
Tous ces cordons de lumière formaient un coup d'oeil charmant. Les
petites étaient enchantées; elles battaient des mains, sautaient;
les mamans leur proposèrent une partie de cache-cache, qui fut
acceptée avec des cris de joie; Élisa, Mme de Fleurville et
Mme de Rosbourg jouèrent avec elles, on se cachait dans toutes les
chambres, on courait dans les corridors, dans les escaliers, on
trichait un peu, on riait beaucoup, et l'on était heureux.
Après deux heures de courses et de rires il fallut pourtant finir
cette bonne journée. Mais, avant de se coucher, les enfants eurent
un petit souper de gâteaux, de crèmes, de fruits. Élisa fut
invitée à souper avec les petites filles. Comme elle était fort
modeste, elle s'en défendit un peu; mais les enfants, qui voyaient
dans ses yeux que toutes ces bonnes choses lui faisaient envie,
l'entourèrent, la traînèrent vers la table, la firent asseoir, et
lui servirent de tout en telle quantité qu'elle déclara ne plus
pouvoir avaler. Alors les enfants firent un grand tas de gâteaux
et de fruits, qu'elles enveloppèrent dans une immense feuille de
papier, et la forcèrent à emporter le tout chez elle. Élisa
remercia, les embrassa et alla préparer leur coucher.
Sophie, de son côté, remercia Camille, Madeleine et Marguerite de
leur amitié, et se retira le coeur rempli de reconnaissance et de
bonheur.