II. La promenade, l'accident.

Un jour, Madeleine peignait sa poupée; Camille lui présentait les

peignes, rangeait les robes, les souliers, changeait de place les

lits de poupée, transportait les armoires, les commodes, les

chaises, les tables. Elle voulait, disait-elle, faire leur

déménagement: car ces dames (les poupées) avaient changé de

maison.

MADELEINE.--Je t'assure, Camille, que les poupées étaient mieux

logées dans leur ancienne maison; il y avait bien plus de place

pour leurs meubles.

CAMILLE.--Oui, c'est vrai, Madeleine; mais elles étaient

ennuyées de leur vieille maison. Elles trouvent d'ailleurs

qu'ayant une plus petite chambre elles y auront plus chaud.

MADELEINE.--Oh! quant à cela, elles se trompent bien, car elles

sont près de la porte, qui leur donnera du vent, et leurs lits

sont tout contre la fenêtre, qui ne leur donnera pas de chaleur

non plus.

CAMILLE.--Eh bien! quand elles auront demeuré quelque temps dans

cette nouvelle maison, nous tâcherons de leur en trouver une plus

commode. Du reste, cela ne te contrarie pas, Madeleine?

MADELEINE.--Oh! pas du tout, Camille, surtout si cela te fait

plaisir.»

Camille, ayant achevé le déménagement des poupées, proposa à

Madeleine, qui avait fini de son côté de les coiffer et de les

habiller, d'aller chercher leur bonne pour faire une longue

promenade. Madeleine y consentit avec plaisir; elles appelèrent

donc Élisa.

«Ma bonne, lui dit Camille, voulez-vous venir promener avec nous?

ÉLISA.--Je ne demande pas mieux, mes petites; de quel côté

irons-nous?

CAMILLE.--Du côté de la grande route, pour voir passer les

voitures; veux-tu, Madeleine?

MADELEINE.--Certainement; et si nous voyons de pauvres femmes et

de pauvres enfants, nous leur donnerons de l'argent. Je vais

emporter cinq sous.

CAMILLE.--Oh! oui, tu as raison, Madeleine; moi, j'emporterai

dix sous.»

Voilà les petites filles bien contentes; elles courent devant leur

bonne, et arrivent à la barrière qui les séparait de la route; en

attendant le passage des voitures, elles s'amusent à cueillir des

fleurs pour en faire des couronnes à leurs poupées.

«Ah! j'entends une voiture, s'écrie Madeleine.

--Oui. Comme elle va vite! nous allons bientôt la voir.

--Écoute donc, Camille; n'entends-tu pas crier?

--Non, je n'entends que la voiture qui roule.»

Madeleine ne s'était pas trompée: car, au moment où Camille

achevait de parler, on entendit bien distinctement des cris

perçants, et, l'instant d'après, les petites filles et la bonne,

qui étaient restées immobiles de frayeur, virent arriver une

voiture attelée de trois chevaux de poste lancés ventre à terre,

et que le postillon cherchait vainement à retenir.

Une dame et une petite fille de quatre ans, qui étaient dans la

voiture, poussaient les cris qui avaient alarmé Camille et

Madeleine.

À cent pas de la barrière, le postillon fut renversé de son siège,

et la voiture lui passa sur le corps; les chevaux, ne se sentant

plus retenus ni dirigés, redoublèrent de vitesse et s'élancèrent

vers un fossé très profond, qui séparait la route d'un champ

labouré. Arrivée en face de la barrière où étaient Camille,

Madeleine et leur bonne, toutes trois pâles d'effroi, la voiture

versa dans le fossé; les chevaux furent entraînés dans la chute;

on entendit un cri perçant, un gémissement plaintif, puis plus

rien.

Quelques instants se passèrent avant que la bonne fût assez

revenue de sa frayeur pour songer à secourir cette malheureuse

dame et cette pauvre enfant, qui probablement avaient été tuées

par la violence de la chute. Aucun cri ne se faisait plus

entendre. Et le malheureux postillon, écrasé par la voiture, ne

fallait-il pas aussi lui porter secours?

Enfin, elle se hasarda à s'approcher de la voiture culbutée dans

le fossé. Camille et Madeleine la suivirent en tremblant.

Un des chevaux avait été tué; un autre avait la cuisse cassée et

faisait des efforts impuissants pour se relever; le troisième,

étourdi et effrayé de sa chute, était haletant et ne bougeait pas.

«Je vais essayer d'ouvrir la portière, dit la bonne; mais

n'approchez pas, mes petites: si les chevaux se relevaient, ils

pourraient vous tuer.»

Elle ouvre, et voit la dame et l'enfant sans mouvement et

couvertes de sang.

«Ah! mon Dieu! la pauvre dame et la petite fille sont mortes ou

grièvement blessées.»

Camille et Madeleine pleuraient. Élisa, espérant encore que la

mère et l'enfant n'étaient qu'évanouies, essaya de détacher la

petite fille des bras de sa mère, qui la tenait fortement serrée

contre sa poitrine; après quelques efforts, elle parvient à

dégager l'enfant, qu'elle retire pâle et sanglante. Ne voulant pas

la poser sur la terre humide, elle demande aux deux soeurs si

elles auront la force et le courage d'emporter la pauvre petite

jusqu'au banc qui est de l'autre côté de la barrière.

«Oh! oui, ma bonne, dit Camille; donnez-la-nous, nous pourrons la

porter, nous la porterons. Pauvre petite, elle est couverte de

sang; mais elle n'est pas morte, j'en suis sûre. Oh non! non, elle

ne l'est pas. Donnez, donnez, ma bonne. Madeleine, aide-moi.

--Je ne peux pas, Camille, répondit Madeleine d'une voix faible

et tremblante. Ce sang, cette pauvre mère morte, cette pauvre

petite morte aussi, je crois, m'ôtent la force nécessaire pour

t'aider. Je ne puis... que pleurer.

--Je l'emporterai donc seule, dit Camille. J'en aurai la force,

car il le faut, le bon Dieu m'aidera.»

En disant ces mots elle relève la petite, la prend dans ses bras,

et malgré ce poids trop lourd pour ses forces et son âge, elle

cherche à gravir le fossé; mais son pied glisse, ses bras vont

laisser échapper son fardeau, lorsque Madeleine, surmontant sa

frayeur et sa répugnance, s'élance au secours de sa soeur et

l'aide à porter l'enfant; elles arrivent au haut du fossé,

traversent la route, et vont tomber épuisées sur le banc que leur

avait indiqué Élisa.

Camille étend la petite fille sur ses genoux; Madeleine apporte de

l'eau qu'elle a été chercher dans un fossé; Camille lave et essuie

avec son mouchoir le sang qui inonde le visage de l'enfant, et ne

peut retenir un cri de joie lorsqu'elle voit que la pauvre petite

n'a pas de blessure.

«Madeleine, ma bonne, venez vite; la petite fille n'est pas

blessée... elle vit! elle vit... elle vient de pousser un

soupir... Oui, elle respire, elle ouvre les yeux.»

Madeleine accourt; l'enfant venait en effet de reprendre

connaissance. Elle regarde autour d'elle d'un air effrayé.

«Maman! dit-elle, maman! je veux voir maman!

--Ta maman va venir, ma bonne petite, répond Camille en

l'embrassant. Ne pleure pas; reste avec moi et avec ma soeur

Madeleine.

--Non, non, je veux voir maman; ces méchants chevaux ont emporté

maman.

--Les méchants chevaux sont tombés dans un grand trou; ils n'ont

pas emporté ta maman, je t'assure. Tiens, vois-tu? Voilà ma bonne

Élisa; elle apporte ta maman qui dort.»

La bonne, aidée de deux hommes qui passaient sur la route, avait

retiré de la voiture la mère de la petite fille. Elle ne donnait

aucun signe de vie; elle avait à la tête une large blessure; son

visage, son cou, ses bras étaient inondés de sang. Pourtant son

coeur battait encore; elle n'était pas morte.

La bonne envoya l'un des hommes qui l'avaient aidée avertir bien

vite Mme de Fleurville d'envoyer du monde pour transporter au

château la dame et l'enfant, relever le postillon, qui restait

étendu sur la route, et dételer les chevaux qui continuaient à se

débattre et à ruer contre la voiture.

L'homme part. Un quart d'heure après, Mme de Fleurville arrive

elle-même avec plusieurs domestiques et une voiture, dans laquelle

on dépose la dame. On secourt le postillon, on relève la voiture

versée dans le fossé.

La petite fille, pendant ce temps, s'était entièrement remise:

elle n'avait aucune blessure; son évanouissement n'avait été causé

que par la peur et la secousse de la chute.

De crainte qu'elle ne s'effrayât à la vue du sang qui coulait

toujours de la blessure de sa mère, Camille et Madeleine

demandèrent à leur maman de la ramener à pied avec elles. La

petite, habituée déjà aux deux soeurs, qui la comblaient de

caresses, croyant sa mère endormie, consentit avec plaisir à faire

la course à pied.

Tout en marchant, Camille et Madeleine causaient avec elle.

MADELEINE.--Comment t'appelles-tu, ma chère petite?

MARGUERITE.--Je m'appelle Marguerite.

CAMILLE.--Et comment s'appelle ta maman?

MARGUERITE.--Ma maman s'appelle maman.

CAMILLE.--Mais son nom? Elle a un nom, ta maman?

MARGUERITE.--Oh oui! elle s'appelle maman.

CAMILLE, _riant_.--Mais les domestiques ne l'appellent pas

maman?

MARGUERITE.--Ils l'appellent madame.

MADELEINE.--Mais, madame qui?

MARGUERITE.--Non, non. Pas madame qui; seulement madame.

CAMILLE.--Laisse-la, Madeleine; tu vois bien qu'elle est trop

petite; elle ne sait pas. Dis-moi, Marguerite, où allais-tu avec

ces méchants chevaux qui t'ont fait tomber dans le trou?

MARGUERITE.--J'allais voir ma tante; je n'aime pas ma tante;

elle est méchante, elle gronde toujours. J'aime mieux rester avec

maman... et avec vous, ajouta-t-elle en baisant la main de Camille

et de Madeleine.

Camille et Madeleine embrassèrent la petite Marguerite.

MARGUERITE.--Comment vous appelle-t-on?

CAMILLE.--Moi, je m'appelle Camille, et ma soeur s'appelle

Madeleine.

MARGUERITE.--Eh bien! vous serez mes petites mamans. Maman

Camille et maman Madeleine.

Tout en causant, elles étaient arrivées au château.

Mme de Fleurville s'était empressée d'envoyer chercher un médecin

et avait fait coucher Mme de Rosbourg dans un bon lit. Son nom

était gravé sur une cassette qui se trouvait dans sa voiture, et

sur les malles attachées derrière. On avait bandé sa blessure pour

arrêter le sang, et elle reprenait connaissance par degrés. Au

bout d'une demi-heure, elle demanda sa fille, qu'on lui amena.

Marguerite entra bien doucement, car on lui avait dit que sa maman

était malade. Camille et Madeleine l'accompagnaient.

«Pauvre maman, dit-elle en entrant, vous avez mal à la tête?

--Oui, mon enfant, bien mal.

--Je veux rester avec vous, maman.

--Non, ma chère petite; embrasse-moi seulement, et puis tu t'en

iras avec ces bonnes petites filles; je vois à leur physionomie

qu'elles sont bien bonnes.

--Oh oui! maman, bien bonnes; Camille m'a donné sa poupée; une

bien jolie poupée!... et Madeleine m'a fait manger une tartine de

confiture.»

Mme de Rosbourg sourit de la joie de la petite Marguerite, qui

allait parler encore, lorsque Mme de Fleurville, trouvant que la

malade s'était déjà trop agitée, conseilla à Marguerite d'aller

jouer avec ses deux petites mamans, pour que sa grande maman pût

dormir.

Marguerite, après avoir encore embrassé Mme de Rosbourg, sortit

avec Camille et Madeleine.

Les petites filles modèles(#15059) · 第 5 / 32 题