Un jour, Madeleine peignait sa poupée; Camille lui présentait les
peignes, rangeait les robes, les souliers, changeait de place les
lits de poupée, transportait les armoires, les commodes, les
chaises, les tables. Elle voulait, disait-elle, faire leur
déménagement: car ces dames (les poupées) avaient changé de
maison.
MADELEINE.--Je t'assure, Camille, que les poupées étaient mieux
logées dans leur ancienne maison; il y avait bien plus de place
pour leurs meubles.
CAMILLE.--Oui, c'est vrai, Madeleine; mais elles étaient
ennuyées de leur vieille maison. Elles trouvent d'ailleurs
qu'ayant une plus petite chambre elles y auront plus chaud.
MADELEINE.--Oh! quant à cela, elles se trompent bien, car elles
sont près de la porte, qui leur donnera du vent, et leurs lits
sont tout contre la fenêtre, qui ne leur donnera pas de chaleur
non plus.
CAMILLE.--Eh bien! quand elles auront demeuré quelque temps dans
cette nouvelle maison, nous tâcherons de leur en trouver une plus
commode. Du reste, cela ne te contrarie pas, Madeleine?
MADELEINE.--Oh! pas du tout, Camille, surtout si cela te fait
plaisir.»
Camille, ayant achevé le déménagement des poupées, proposa à
Madeleine, qui avait fini de son côté de les coiffer et de les
habiller, d'aller chercher leur bonne pour faire une longue
promenade. Madeleine y consentit avec plaisir; elles appelèrent
donc Élisa.
«Ma bonne, lui dit Camille, voulez-vous venir promener avec nous?
ÉLISA.--Je ne demande pas mieux, mes petites; de quel côté
irons-nous?
CAMILLE.--Du côté de la grande route, pour voir passer les
voitures; veux-tu, Madeleine?
MADELEINE.--Certainement; et si nous voyons de pauvres femmes et
de pauvres enfants, nous leur donnerons de l'argent. Je vais
emporter cinq sous.
CAMILLE.--Oh! oui, tu as raison, Madeleine; moi, j'emporterai
dix sous.»
Voilà les petites filles bien contentes; elles courent devant leur
bonne, et arrivent à la barrière qui les séparait de la route; en
attendant le passage des voitures, elles s'amusent à cueillir des
fleurs pour en faire des couronnes à leurs poupées.
«Ah! j'entends une voiture, s'écrie Madeleine.
--Oui. Comme elle va vite! nous allons bientôt la voir.
--Écoute donc, Camille; n'entends-tu pas crier?
--Non, je n'entends que la voiture qui roule.»
Madeleine ne s'était pas trompée: car, au moment où Camille
achevait de parler, on entendit bien distinctement des cris
perçants, et, l'instant d'après, les petites filles et la bonne,
qui étaient restées immobiles de frayeur, virent arriver une
voiture attelée de trois chevaux de poste lancés ventre à terre,
et que le postillon cherchait vainement à retenir.
Une dame et une petite fille de quatre ans, qui étaient dans la
voiture, poussaient les cris qui avaient alarmé Camille et
Madeleine.
À cent pas de la barrière, le postillon fut renversé de son siège,
et la voiture lui passa sur le corps; les chevaux, ne se sentant
plus retenus ni dirigés, redoublèrent de vitesse et s'élancèrent
vers un fossé très profond, qui séparait la route d'un champ
labouré. Arrivée en face de la barrière où étaient Camille,
Madeleine et leur bonne, toutes trois pâles d'effroi, la voiture
versa dans le fossé; les chevaux furent entraînés dans la chute;
on entendit un cri perçant, un gémissement plaintif, puis plus
rien.
Quelques instants se passèrent avant que la bonne fût assez
revenue de sa frayeur pour songer à secourir cette malheureuse
dame et cette pauvre enfant, qui probablement avaient été tuées
par la violence de la chute. Aucun cri ne se faisait plus
entendre. Et le malheureux postillon, écrasé par la voiture, ne
fallait-il pas aussi lui porter secours?
Enfin, elle se hasarda à s'approcher de la voiture culbutée dans
le fossé. Camille et Madeleine la suivirent en tremblant.
Un des chevaux avait été tué; un autre avait la cuisse cassée et
faisait des efforts impuissants pour se relever; le troisième,
étourdi et effrayé de sa chute, était haletant et ne bougeait pas.
«Je vais essayer d'ouvrir la portière, dit la bonne; mais
n'approchez pas, mes petites: si les chevaux se relevaient, ils
pourraient vous tuer.»
Elle ouvre, et voit la dame et l'enfant sans mouvement et
couvertes de sang.
«Ah! mon Dieu! la pauvre dame et la petite fille sont mortes ou
grièvement blessées.»
Camille et Madeleine pleuraient. Élisa, espérant encore que la
mère et l'enfant n'étaient qu'évanouies, essaya de détacher la
petite fille des bras de sa mère, qui la tenait fortement serrée
contre sa poitrine; après quelques efforts, elle parvient à
dégager l'enfant, qu'elle retire pâle et sanglante. Ne voulant pas
la poser sur la terre humide, elle demande aux deux soeurs si
elles auront la force et le courage d'emporter la pauvre petite
jusqu'au banc qui est de l'autre côté de la barrière.
«Oh! oui, ma bonne, dit Camille; donnez-la-nous, nous pourrons la
porter, nous la porterons. Pauvre petite, elle est couverte de
sang; mais elle n'est pas morte, j'en suis sûre. Oh non! non, elle
ne l'est pas. Donnez, donnez, ma bonne. Madeleine, aide-moi.
--Je ne peux pas, Camille, répondit Madeleine d'une voix faible
et tremblante. Ce sang, cette pauvre mère morte, cette pauvre
petite morte aussi, je crois, m'ôtent la force nécessaire pour
t'aider. Je ne puis... que pleurer.
--Je l'emporterai donc seule, dit Camille. J'en aurai la force,
car il le faut, le bon Dieu m'aidera.»
En disant ces mots elle relève la petite, la prend dans ses bras,
et malgré ce poids trop lourd pour ses forces et son âge, elle
cherche à gravir le fossé; mais son pied glisse, ses bras vont
laisser échapper son fardeau, lorsque Madeleine, surmontant sa
frayeur et sa répugnance, s'élance au secours de sa soeur et
l'aide à porter l'enfant; elles arrivent au haut du fossé,
traversent la route, et vont tomber épuisées sur le banc que leur
avait indiqué Élisa.
Camille étend la petite fille sur ses genoux; Madeleine apporte de
l'eau qu'elle a été chercher dans un fossé; Camille lave et essuie
avec son mouchoir le sang qui inonde le visage de l'enfant, et ne
peut retenir un cri de joie lorsqu'elle voit que la pauvre petite
n'a pas de blessure.
«Madeleine, ma bonne, venez vite; la petite fille n'est pas
blessée... elle vit! elle vit... elle vient de pousser un
soupir... Oui, elle respire, elle ouvre les yeux.»
Madeleine accourt; l'enfant venait en effet de reprendre
connaissance. Elle regarde autour d'elle d'un air effrayé.
«Maman! dit-elle, maman! je veux voir maman!
--Ta maman va venir, ma bonne petite, répond Camille en
l'embrassant. Ne pleure pas; reste avec moi et avec ma soeur
Madeleine.
--Non, non, je veux voir maman; ces méchants chevaux ont emporté
maman.
--Les méchants chevaux sont tombés dans un grand trou; ils n'ont
pas emporté ta maman, je t'assure. Tiens, vois-tu? Voilà ma bonne
Élisa; elle apporte ta maman qui dort.»
La bonne, aidée de deux hommes qui passaient sur la route, avait
retiré de la voiture la mère de la petite fille. Elle ne donnait
aucun signe de vie; elle avait à la tête une large blessure; son
visage, son cou, ses bras étaient inondés de sang. Pourtant son
coeur battait encore; elle n'était pas morte.
La bonne envoya l'un des hommes qui l'avaient aidée avertir bien
vite Mme de Fleurville d'envoyer du monde pour transporter au
château la dame et l'enfant, relever le postillon, qui restait
étendu sur la route, et dételer les chevaux qui continuaient à se
débattre et à ruer contre la voiture.
L'homme part. Un quart d'heure après, Mme de Fleurville arrive
elle-même avec plusieurs domestiques et une voiture, dans laquelle
on dépose la dame. On secourt le postillon, on relève la voiture
versée dans le fossé.
La petite fille, pendant ce temps, s'était entièrement remise:
elle n'avait aucune blessure; son évanouissement n'avait été causé
que par la peur et la secousse de la chute.
De crainte qu'elle ne s'effrayât à la vue du sang qui coulait
toujours de la blessure de sa mère, Camille et Madeleine
demandèrent à leur maman de la ramener à pied avec elles. La
petite, habituée déjà aux deux soeurs, qui la comblaient de
caresses, croyant sa mère endormie, consentit avec plaisir à faire
la course à pied.
Tout en marchant, Camille et Madeleine causaient avec elle.
MADELEINE.--Comment t'appelles-tu, ma chère petite?
MARGUERITE.--Je m'appelle Marguerite.
CAMILLE.--Et comment s'appelle ta maman?
MARGUERITE.--Ma maman s'appelle maman.
CAMILLE.--Mais son nom? Elle a un nom, ta maman?
MARGUERITE.--Oh oui! elle s'appelle maman.
CAMILLE, _riant_.--Mais les domestiques ne l'appellent pas
maman?
MARGUERITE.--Ils l'appellent madame.
MADELEINE.--Mais, madame qui?
MARGUERITE.--Non, non. Pas madame qui; seulement madame.
CAMILLE.--Laisse-la, Madeleine; tu vois bien qu'elle est trop
petite; elle ne sait pas. Dis-moi, Marguerite, où allais-tu avec
ces méchants chevaux qui t'ont fait tomber dans le trou?
MARGUERITE.--J'allais voir ma tante; je n'aime pas ma tante;
elle est méchante, elle gronde toujours. J'aime mieux rester avec
maman... et avec vous, ajouta-t-elle en baisant la main de Camille
et de Madeleine.
Camille et Madeleine embrassèrent la petite Marguerite.
MARGUERITE.--Comment vous appelle-t-on?
CAMILLE.--Moi, je m'appelle Camille, et ma soeur s'appelle
Madeleine.
MARGUERITE.--Eh bien! vous serez mes petites mamans. Maman
Camille et maman Madeleine.
Tout en causant, elles étaient arrivées au château.
Mme de Fleurville s'était empressée d'envoyer chercher un médecin
et avait fait coucher Mme de Rosbourg dans un bon lit. Son nom
était gravé sur une cassette qui se trouvait dans sa voiture, et
sur les malles attachées derrière. On avait bandé sa blessure pour
arrêter le sang, et elle reprenait connaissance par degrés. Au
bout d'une demi-heure, elle demanda sa fille, qu'on lui amena.
Marguerite entra bien doucement, car on lui avait dit que sa maman
était malade. Camille et Madeleine l'accompagnaient.
«Pauvre maman, dit-elle en entrant, vous avez mal à la tête?
--Oui, mon enfant, bien mal.
--Je veux rester avec vous, maman.
--Non, ma chère petite; embrasse-moi seulement, et puis tu t'en
iras avec ces bonnes petites filles; je vois à leur physionomie
qu'elles sont bien bonnes.
--Oh oui! maman, bien bonnes; Camille m'a donné sa poupée; une
bien jolie poupée!... et Madeleine m'a fait manger une tartine de
confiture.»
Mme de Rosbourg sourit de la joie de la petite Marguerite, qui
allait parler encore, lorsque Mme de Fleurville, trouvant que la
malade s'était déjà trop agitée, conseilla à Marguerite d'aller
jouer avec ses deux petites mamans, pour que sa grande maman pût
dormir.
Marguerite, après avoir encore embrassé Mme de Rosbourg, sortit
avec Camille et Madeleine.