le requin entre tous les monstres marins, par sa férocité insatiable. Vous
savez que ces infâmes pirates buvaient le sang de leurs victimes dans des
crânes humains, afin de s'aguerrir contre toute pitié. Quand ils
recevaient un transfuge et l'enrôlaient à leur bord, ils le soumettaient à
cette atroce cérémonie, afin d'éprouver s'il lui restait quelque instinct
d'humanité; et, s'il hésitait devant cette abomination, on le jetait à la
mer. On sait qu'en un mot la manière de faire la flibuste est, pour les
uscoques, de couler bas leurs prises, et de ne faire grâce ni merci à qui
que ce soit. Jusqu'ici les Missolonghis s'étaient bornés, dans leurs
pirateries, à piller les navires; et, quand les prisonniers se rendaient,
ils les emmenaient en captivité et spéculaient sur leur rançon.
Aujourd'hui les choses se passent autrement: quand un navire tombe dans
leurs mains, tous les passagers, jusqu'aux enfants et aux femmes, sont
massacrés sur place, et il ne reste même pas une planche flottant sur
l'eau pour aller porter la nouvelle du désastre à nos rivages. Nous voyons
bien les navires partis de la côte d'Italie passer dans nos eaux; mais on
ne les voit point débarquer sur celles du Levant, et ceux que la Grèce
envoie vers l'Occident n'arrivent jamais à la hauteur de nos îles.
Soyez-en certain, seigneur comte, le terrible pirate au turban rouge, que
l'on voit rôder d'écueil en écueil, et que les pêcheurs du promontoire
d'Azio ont nommé l'Uscoque, est bien un véritable uscoque, de la pure race
des égorgeurs et des buveurs de sang.
--Que le chef de bandits que j'ai vu aujourd'hui soit uscoque ou de tout
autre sang, dit le jeune comte, je lui ai arrangé la main droite _à la
vénitienne_, comme on dit. Au premier abord, il m'avait paru déterminé à
prendre ma vie ou à me laisser la sienne; cependant cette blessure l'a
fait reculer, et cet homme invincible a pris la fuite.
--A-t-il pris vraiment la fuite? dit Soranzo avec une incroyable
indifférence. Ne pensez-vous pas plutôt qu'il allait chercher du renfort?
Quant à moi, je crois que votre seigneurie a très-bien fait de venir
mettre sa galère à l'abri de la nôtre; car les pirates sont à cette heure
un fléau terrible, inévitable.
--Je m'étonne, dit Ezzelin, que messer Francesco Morosini, connaissant la
gravité de ce mal, n'ait point songé encore à y porter remède. Je ne
comprends pas que l'amiral, sachant les pertes considérables que votre
seigneurie a éprouvées, n'ait point envoyé une galère pour remplacer celle
qu'elle a perdue, et pour la mettre à même de faire cesser d'un coup ces
affreux brigandages.»
Orio haussa les épaules à demi, et d'un air aussi dédaigneux que pouvait
le permettre l'exquise politesse dont il se piquait:
«Quand même l'amiral nous enverrait douze galères, dit-il, ses douze
galères ne pourraient rien contre des adversaires insaisissables. Nous
aurions encore ici tout ce qu'il nous faudrait pour les réduire, si nous
étions dans une situation qui nous permît de faire usage de nos forces.
Mais quand mon digne oncle m'a envoyé ici, il n'a pas prévu que j'y serais
captif au milieu des écueils, et que je ne pourrais exécuter aucun
mouvement sur des bas-fonds parmi lesquels de minces embarcations peuvent
seules se diriger. Nous n'avons ici qu'une manoeuvre possible: c'est de
gagner le large et d'aller promener nos navires sur des eaux où jamais les
pirates ne se hasardent à nous attendre. Quand ils ont fait leur coup, ils
disparaissent comme des mouettes; et pour les poursuivre parmi les récifs,
il faudrait non-seulement connaître cette navigation difficile comme eux
seuls peuvent la connaître, mais encore être équipés comme eux, c'est
à-dire avoir une flottille de chaloupes et de caïques légères, et leur
faire une guerre de partisans, semblable à celle qu'ils nous font.
Croyez-vous que ce soit une chose bien aisée, et que du jour au lendemain
on puisse s'emparer d'un essaim d'ennemis qui ne se poste nulle part?
--Peut-être votre seigneurie le pourrait-elle si elle le voulait bien, dit
Ezzelino avec un entraînement douloureux; n'est-elle pas habituée à
réussir du jour au lendemain dans toutes ses entreprises?
--Giovanna, dit Orio avec un sourire un peu amer, ceci est un trait dirigé
contre vous au travers de ma poitrine. Soyez moins pâle et moins triste,
je vous en supplie; car le noble comte, notre ami, croira que c'est moi
qui vous empêche de lui témoigner l'affection que vous lui devez et que
vous lui portez. Mais, pour en revenir à ce que nous disions, ajouta-t-il
d'un ton plein d'aménité, croyez, mon cher comte, que je ne m'endors pas
dans le danger, et que je ne m'oublie point ici aux pieds de la beauté.
Les pirates verront bientôt que je n'ai point perdu mon temps, et que j'ai
étudié à fond leur tactique et exploré leurs repaires. Oui, grâce au ciel
et à ma bonne petite barque, à l'heure qu'il est, je suis le meilleur
pilote de l'archipel d'Ionie, et... Mais, ajouta Soranzo en affectant de
regarder autour de lui, comme s'il eût craint la présence de quelque
serviteur indiscret, vous comprenez, seigneur comte, que le secret est
absolument nécessaire à mes desseins. On ne sait pas quelles accointances
les pirates peuvent avoir dans cette île avec les pêcheurs et avec les
petits trafiquants qui nous apportent leurs denrées des côtes de Morée et
d'Étolie. Il ne faut que l'imprudence d'un domestique fidèle, mais
inintelligent, pour que nos bandits, avertis à temps, déguerpissent; et
j'ai grand intérêt à les conserver pour voisins, car nulle part ailleurs
j'ose jurer qu'ils ne seront si bien traqués et si infailliblement pris
dans leur propre nasse.»
En écoutant ces aveux, les convives furent agités d'émotions diverses. Le
front de Giovanna s'éclaircit, comme si elle eût attribué aux absences et
aux préoccupations de son mari quelque cause funeste, et comme si un poids
eût été ôté de sa poitrine. Léontio leva les yeux au ciel assez niaisement,
et commença d'exprimer son admiration par des exclamations qu'un regard
froid et sévère de Soranzo réprima brusquement. Quant à Ezzelin, ses
regards se portaient alternativement sur ces trois personnages, et
cherchaient à saisir ce qu'il restait pour lui d'inexpliqué dans leurs
relations. Rien dans Soranzo ne pouvait justifier l'interprétation
gratuite de folie dont il avait plu au commandant de se servir pour
expliquer sa conduite; mais aussi rien dans les traits, dans les discours
ni dans les manières de Soranzo ne réussissait à captiver la confiance ou
la sympathie du jeune comte. Il ne pouvait détacher ses yeux de ceux de
cet homme, dont le regard passait pour fascinateur; et il trouvait dans
ces yeux, d'une beauté remarquable quant à la forme et à la transparence,
une expression indéfinissable qui lui déplaisait de plus en plus. Il y
régnait un mélange d'effronterie et de couardise; parfois ils frappaient
Ezzelin droit au visage, comme s'ils eussent voulu le faire trembler; mais
dès qu'ils avaient manqué leur effet, ils devenaient timides comme ceux
d'une jeune fille, ou flottants comme ceux d'un homme pris en faute. Tout
en le regardant ainsi, Ezzelin remarqua que sa main droite n'était pas
sortie de sa poitrine une seule fois. Appuyé sur le coude gauche avec une
nonchalance élégante et superbe, il cachait son autre bras, presque
jusqu'au coude, dans les larges plis que formait sur sa poitrine une
magnifique robe de soie brochée d'or, dans le goût oriental. Je ne sais
quelle pensée traversa l'esprit d'Ezzelin.
«Votre seigneurie ne mange pas?» dit-il d'un ton un peu brusque.
Il lui sembla qu'Orio se troublait. Néanmoins il répondit avec assurance:
«Votre seigneurie prend trop d'intérêt à ma personne. Je ne mange point à
cette heure-ci.
--Vous paraissez souffrant,» reprit Ezzelin en le regardant très-fixement
et sans aucun détour.»
Cette insistance déconcerta visiblement Orio.
«Vous avez trop de bonté, répondit-il avec une sorte d'amertume; l'air de
la mer m'excite beaucoup le sang.
--Mais votre seigneurie est blessée à cette main, si je ne me trompe? dit
Ezzelin, qui avait vu les yeux d'Orio se porter involontairement sur son
propre bras droit.
Blessé! s'écria Giovanna en se levant à demi avec anxiété.
Eh! mon Dieu, madame, vous le savez bien, répondit Orio en lui lançant un
de ces coups d'oeil qu'elle craignait si fort. Voilà deux mois que vous me
voyez souffrir de cette main.»
Giovanna retomba sur sa chaise, pâle comme la mort, et Ezzelin vit dans sa
physionomie qu'elle n'avait jamais entendu parler de cette blessure.
«Cet accident date de loin? dit-il d'un ton indifférent, mais ferme.
--De mon expédition de Patras, seigneur comte.»
Ezzelin examina Léontio. Il avait la tête penchée sur son verre et
paraissait savourer un vin de Chypre d'exquise qualité. Le comte lui
trouva une attitude sournoise, et un air de duplicité qu'il avait pris
jusque-là pour de la pauvreté d'esprit.
Il persista à embarrasser Orio.
«Je n'avais pas ouï dire, reprit-il, que vous eussiez été blessé à cette
affaire; et je me réjouissais de ce qu'au milieu de tant de malheurs
celui-là, du moins, vous eût été épargné.»
Le feu de la colère s'alluma enfin sur le front d'Orio. «Je vous demande
pardon, seigneur comte, dit-il d'un air ironique, si j'ai oublié de vous
envoyer un courrier pour vous faire part d'une catastrophe qui paraît vous
toucher plus que moi-même. En vérité, je suis _marié_ dans toute la force
du terme, car mon rival est devenu mon meilleur ami.
--Je ne comprends pas cette plaisanterie, messer, répondit Giovanna d'un
ton plus digne et plus ferme que son état d'abattement physique et moral
ne semblait le permettre.
--Vous êtes susceptible aujourd'hui, mon âme,» lui dit Orio d'un air
moqueur; et, étendant sa main gauche sur la table, il attira celle de
Giovanna vers lui et la baisa.
Ce baiser ironique fut pour elle comme un coup de poignard. Une larme
roula sur sa joue.
«Misérable! pensa Ezzelin en voyant l'insolence d'Orio avec elle. Lâche,
qui recule devant un homme, et qui se plaît à briser une femme!»
Il était tellement pénétré d'indignation qu'il ne put s'empêcher de le
faire paraître. Les convenances lui prescrivaient de ne point intervenir
dans ces discussions conjugales; mais sa figure exprima si vivement ce qui
se passait en lui que Soranzo fut forcé d'y faire attention.
«Seigneur comte, lui dit-il, s'efforçant de montrer du sang-froid et de la
hauteur, vous seriez-vous adonné à la peinture depuis quelque temps? Vous
me contemplez comme si vous aviez envie de faire mon portrait.
--Si votre seigneurie m'autorise à lui dire pourquoi je la regarde ainsi,
répondit vivement le comte, je le ferai.
--Ma seigneurie, dit Orio d'un ton railleur, supplie humblement la vôtre
de le faire.
--Eh bien! messer, reprit Ezzelin, je vous avouerai qu'en effet je me suis
adonné quelque peu à la peinture, et qu'en ce moment je suis frappé d'une
ressemblance prodigieuse entre votre seigneurie....
--Et quelqu'une des fresques de cette salle? interrompit Orio.
--Non, messer: avec le chef des pirates à qui j'ai eu affaire ce matin,
avec l'Uscoque, puisqu'il faut l'appeler par son nom.
--Par saint Théodose! s'écria Soranzo d'une voix tremblante, comme si la
terreur ou la colère l'eussent pris à la gorge, est-ce dans le dessein de
répondre à mon hospitalité par une insulte et un défi que vous me tenez de
pareils discours, monsieur le comte? Parlez librement.»
En même temps il essaya de dégager sa main de sa poitrine, comme pour la
mettre sur le fourreau de son épée, par un mouvement instinctif; mais il
n'était point armé, et sa main était de plomb. D'ailleurs Giovanna
épouvantée, et craignant une de ces scènes de violence auxquelles elle
avait trop souvent assisté lorsque Orio était irrité contre ses inférieurs,
s'élança sur lui et lui saisit le bras. Dans ce mouvement, elle toucha
sans doute à sa blessure; car il la repoussa avec une fureur brutale et
avec un blasphème épouvantable. Elle tomba presque sur le sein d'Ezzelin,
qui, de son côté, allait s'élancer furieux sur Orio. Mais celui-ci, vaincu
par la douleur, venait de tomber en défaillance, et son page arabe le
soutenait dans ses bras.
Ce fut l'affaire d'un instant. Orio lui dit un mot dans sa langue; et ce
jeune garçon, ayant rempli une coupe de vin, la lui présenta et lui en fit
avaler une partie. Il reprit aussitôt ses forces, et fit à Giovanna les
plus hypocrites excuses sur son emportement. Il en fit aussi à Ezzelin,
prétendant que les souffrances qu'il ressentait pouvaient seules lui
expliquer à lui-même ses fréquents accès de colère.
«Je suis bien certain, dit-il, que votre seigneurie ne peut pas avoir eu
l'intention de m'offenser en me trouvant une ressemblance avec le pirate
uscoque.
--Au point de vue de l'art, répondit Ezzelin d'un ton acerbe, cette
ressemblance ne peut qu'être flatteuse; j'ai bien regardé cet uscoque,
c'est un fort bel homme.
--Et un hardi compère! repartit Soranzo en achevant de vider sa coupe, un
effronté coquin qui vient jusque sous mes yeux me narguer, mais avec qui
je me mesurerai bientôt, comme avec un adversaire digne de moi.
--Non pas, messer, reprit Ezzelin. Permettez-moi de n'être pas de votre
avis. Votre seigneurie a fait ses preuves de valeur à la guerre, et
l'Uscoque a fait aujourd'hui devant moi ses preuves de lâcheté.»
Orio eut comme un frisson; puis il tendit sa coupe de nouveau à Léontio,
qui la remplit jusqu'aux bords d'un air respectueux, en
disant:
«C'est la première fois de ma vie que j'entends faire un pareil reproche à
l'Uscoque.
--Vous êtes tout à fait plaisant, vous, dit Orio d'un air de raillerie
méprisante. Vous admirez les hauts faits de l'Uscoque? Vous en feriez
volontiers votre ami et votre frère d'armes, je gage? Noble sympathie
d'une âme belliqueuse!»
Léontio parut très-confus; mais Ezzelin, qui ne voulait pas lâcher prise,
intervint.
«Je déclare que cette sympathie serait mal placée, dit-il. J'ai eu l'an
dernier, dans le golfe de Lépante, affaire à des pirates missolonghis qui
se firent couper en morceaux plutôt que de se rendre. Aujourd'hui, j'ai vu
ce terrible Uscoque reculer pour une blessure et se sauver comme un lâche
quand il a vu couler son sang.»
La main d'Orio serra convulsivement sa coupe. L'Arabe la lui retira au
moment où il la portait à sa bouche.
«Qu'est-ce!» s'écria Orio d'une voix terrible. Mais, s'étant retourné et
ayant reconnu Naama, il se radoucit et dit en riant:
«Voici l'enfant du prophète qui veut m'arracher à la damnation! Aussi bien,
ajouta-t-il en se levant, il me rend service. Le vin me fait mal et
aggrave l'irritation de cette maudite plaie qui, depuis deux mois, ne
vient pas à bout de se fermer.
--J'ai quelques connaissances en chirurgie, dit Ezzelin; j'ai guéri
beaucoup de plaies à mes amis et leur ai rendu service à la guerre en les
retirant des mains des empiriques. Si votre seigneurie veut me montrer sa
blessure, je me fais fort de lui donner un bon avis.
--Votre seigneurie a des connaissances universelles et un dévouement
infatigable, repondit Orio sèchement. Mais cette main est fort bien pansée,
et sera bientôt en état de défendre celui qui la porte contre toute
méchante interprétation et contre toute accusation calomnieuse.»
En parlant ainsi, Orio se leva, et, renouvelant ses offres de service à
Ezzelin d'un ton qui cette fois semblait l'avertir qu'il les accepterait
en pure perte, il lui demanda quelles étaient ses intentions pour le
lendemain.
«Mon intention, répondit le comte, est de partir dès le point du jour pour
Corfou, et je rends grâce à votre seigneurie de ses offres. Je n'ai besoin
d'aucune escorte, et ne crains pas une nouvelle attaque des pirates. J'ai
vu aujourd'hui ce que je devais attendre d'eux, et, tels que je les
connais, je les brave.
--Vous me ferez du moins l'honneur, dit Soranzo, d'accepter pour cette
nuit l'hospitalité dans ce château; mon propre appartement vous a été
préparé...
--Je ne l'accepterai pas, messer, répondit le comte. Je ne me dispense
jamais de coucher à mon bord quand je voyage sur les galères de la
république.»
Orio insista vainement. Ezzelin crut devoir ne point céder. Il prit congé
de Giovanna, qui lui dit à voix basse, tandis qu'il lui baisait la
main:
«Prenez garde à mon rêve! soyez prudent?»
Puis elle ajouta tout haut:
«Faites mon message fidèlement auprès d'Argiria.»
Ce fut la dernière parole qu'Ezzelin entendit sortir de sa bouche. Orio
voulut l'accompagner jusqu'à la poterne du donjon, et il lui donna un
officier et plusieurs hommes pour le conduire à son bord. Toutes ces
formalités accomplies, tandis que le comte remontait sur sa galère, Orio
Soranzo se traîna dans son appartement, et tomba épuisé de fatigue et de
souffrance sur son lit.
Naam ferma les portes avec soin, et se mit à panser sa main brisée.
* * * * *
L'abbé s'arrêta, fatigué d'avoir parlé si longtemps. Zuzuf prit la parole
à son tour, et, dans un style plus rapide, il continua à peu près en ces
termes l'histoire de l'Uscoque:
«Laisse-moi, Naam, laisse-moi! Tu épuiserais en vain sur cette blessure
maudite le suc de toutes les plantes précieuses de l'Arabie, et tu dirais
en vain toutes les paroles cabalistiques dont une science inconnue t'a
révélé les secrets: la fièvre est dans mon sang, la fièvre du désespoir et
de la fureur! Eh quoi! ce misérable, après m'avoir ainsi mutilé, ose
encore me braver en face et me jeter l'insulte de son ironie! et je ne
puis aller moi-même châtier son insolence, lui arracher la vie et baigner
mes deux bras jusqu'au coude dans son sang! Voilà le topique qui guérirait
ma blessure et qui calmerait ma fièvre!
--Ami! tiens-toi tranquille, prends du repos, si tu ne veux mourir. Voici
que mes conjurations opèrent. Le sang que j'ai tiré de mes veines et que
j'ai versé dans cette coupe commence à obéir à la formule sacrée; il bout,
il fume! Maintenant je vais l'appliquer sur ta plaie...»
Soranzo se laisse panser avec la soumission d'un enfant; car il craint la
mort comme étant le terme de ses entreprises et la perte de ses richesses.
Si parfois il la brave avec un courage de lion, c'est quand il combat pour
sa fortune. A ses yeux, la vie n'est rien sans l'opulence, et si, dans ses
jours de ruine et de détresse, la voix du destin lui annonçait qu'il est
condamné pour toujours à la misère, il précipiterait, du haut de son
donjon, dans la mer noire et profonde, ce corps tant choyé pour lequel
aucun aromate d'Asie n'est assez exquis, aucune étoffe de Smyrne assez
riche ou assez moelleuse.
Quand l'Arabe a fini ses maléfices, Soranzo le presse de partir.
«Va, lui dit-il, sois aussi prompt que mon désir, aussi ferme que ma
volonté. Remets à Hussein cette bague qui t'investit de ma propre
puissance. Voici mes ordres: Je veux qu'avant le jour il soit à la pointe
de Natolica, à l'endroit que je lui ai désigné ce matin, et qu'il se
tienne là avec ses quatre caïques pour engager l'attaque; que le renégat
Fremio se poste aux grottes de la Cigogne avec sa chaloupe pour prendre
l'ennemi en flanc, et que la tartane albanaise, bien munie de ses
pierriers, se tienne là où je l'ai laissée, afin de barrer la sortie des
écueils. Le Vénitien quittera notre crique avec le jour; une heure après
le lever du soleil, il sera en vue des pirates. Deux heures après le lever
du soleil, il doit être aux prises avec Hussein; trois heures après le
lever du soleil, il faut que les pirates aient vaincu. Et dis-leur ceci
encore: Si cette proie leur échappe, dans huit jours Morosini sera ici
avec une flotte; car le Vénitien me soupçonne et va m'accuser. S'il arrive
à Corfou, dans quinze jours il n'y aura plus un rocher où les pirates
puissent cacher leurs barques, pas une grève où ils osent tracer
l'empreinte de leurs pieds, pas un toit de pêcheur où ils puissent abriter
leurs têtes. Et dis-leur ceci surtout: Si on épargnait la vie d'un seul
Vénitien de cette galère, et si Hussein, se laissant séduire par l'espoir
d'une forte rançon, consentait à emmener leur chef en captivité, dis-lui
que mon alliance avec lui serait rompue sur-le-champ, et que je me
mettrais moi-même à la tête des forces de la république pour l'exterminer,
lui et toute sa race. Il sait que je connais les ruses de son métier mieux
que lui-même; il sait que sans moi il ne peut rien. Qu'il songe donc à ce
qu'il pourrait contre moi, et qu'il se souvienne de ce qu'il doit
craindre! Va; dis-lui que je compterai les heures, les minutes; lorsqu'il
sera maître de la galère, il tirera trois coups de canon pour m'avertir;
puis il la coulera bas, après l'avoir dépouillée entièrement... Demain
soir il sera ici pour me rendre ses comptes. S'il ne me présente un gage
certain de la mort du chef vénitien, sa tête! je le ferai pendre aux
créneaux de ma grande tour. Va, telle est ma volonté. N'en omets pas une
syllabe... Maudit trois fois soit l'infâme qui m'a mis hors de combat! Eh
quoi! n'aurais-je pas la force de me traîner jusqu'à cette barque?
Aide-moi, Naam! si je puis seulement me sentir ballotter par la vague, mes
forces reviendront! Rien ne réussit à ces maudits pirates quand je ne suis
pas avec eux...»
Orio essaye de se traîner jusqu'au milieu de sa chambre; mais le frisson
de la fièvre fait claquer ses dents; les objets se transforment devant ses
yeux égarés, et à chaque instant il lui semble que les angles de son
appartement vont se jeter sur lui et serrer ses tempes comme dans un
étau.
Il s'obstine néanmoins, il cherche d'une main tremblante à ébranler le
verrou de l'issue secrète. Ses genoux fléchissent. Naam le prend dans ses
bras, et, soutenue par la force du dévouement, le ramène à son lit et l'y
replace; puis elle garnit sa ceinture de deux pistolets, examine la lame
de son poignard et prépare sa lampe. Elle est calme; elle sait qu'elle
s'acquittera de sa mission ou qu'elle y laissera sa vie. Enfant de Mahomet,
elle sait que les destinées sont écrites dans les cieux, et que rien
n'arrive au gré des hommes si la fatalité s'est jouée d'avance de leurs
desseins.
Orio se tord sur sa couche. Naam soulève le tapis de damas qui cache à
tous les yeux une trappe mobile, aux gonds silencieux. Elle commence à
descendre un escalier rapide et tortueux d'abord, construit avec la pierre
et le ciment, et bientôt taillé inégalement dans le granit à mesure qu'il
s'enfonce dans les entrailles du rocher. Soranzo la rappelle au moment où
elle va pénétrer dans ces galeries étroites où deux hommes ne peuvent
passer de front, et où la rareté de l'air porterait l'effroi dans une âme
moins aguerrie que la sienne. La voix de Soranzo est si faible qu'elle ne
peut être entendue, si ce n'est par Naam, dont le coeur et l'esprit
vigilant ont le sens de l'ouïe. Naam remonte rapidement les degrés et
passe le corps à demi par l'ouverture pour prendre les nouveaux ordres de
son maître.
«Avant de rentrer dans l'île, lui dit-il, tu iras dans la baie trouver mon
lieutenant. Tu lui diras de faire marcher la galère, au point du jour,
vers la pointe opposée de l'île, de gagner le large vers le sud. Il y
restera jusqu'au soir sans se rapprocher des écueils, quelque bruit qu'il
entende au loin. Je lui donnerai, avec le canon du fort, l'ordre de sa
rentrée. Va; hâte-toi, et qu'Allah t'accompagne!»
Naam disparaît de nouveau dans la spirale souterraine. Elle traverse les
passages secrets; de cave en cave, d'escalier en escalier, elle parvient
enfin à une ouverture étroite, portique effrayant suspendu entre le ciel
et l'onde, où le vent s'engouffre avec des sifflements aigus, et que de
loin les pêcheurs prennent pour une crevasse inabordable, où les oiseaux
de mer peuvent seuls chercher un refuge contre la tempête. Naam prend dans
un coin une échelle de corde qu'elle attache aux anneaux de fer scellés
dans le roc. Puis elle éteint sa lampe tourmentée par le vent, ôte sa robe
de soie de Perse et son fin turban d'un blanc de neige. Elle endosse la
casaque grossière d'un matelot, et cache sa chevelure sous le bonnet
écarlate d'un Maniote. Enfin, avec la souplesse et la force d'une jeune
panthère, elle se suspend aux flancs nus et lisses du roc perpendiculaire,
et gagne une plate-forme plus voisine des flots, qui se projette en avant,
et forme une caverne que la mer vient remplir dans les gros temps, mais
qu'elle laisse à sec dans les jours calmes. Naam descend dans la grotte
par une large fissure de la voûte, et s'avance sur la grève écumante. La
nuit est sombre, et le vent d'ouest souffle généreusement. Elle tire de
son sein un sifflet d'argent et fait entendre un son aigu auquel répond
bientôt un son pareil. Quelques instants se sont à peine écoulés, et déjà
une barque, cachée dans une autre cave de rocher, glisse sur les flots, et
s'approche d'elle.
«Seul? lui dit en langue turque un des deux matelots qui la dirigent.
--Seul, répond Naam; mais voici la bague du maître. Obéissez, et
conduisez-moi auprès d'Hussein.»
Les deux matelots hissent leur voile latine, Naam s'élance dans la barque
et quitte rapidement le rivage. La signora Soranzo est à sa fenêtre; elle
a cru entendre le bruit des rames et le son incertain d'une voix humaine.
Le lévrier fait entendre un grognement sourd, témoignage de haine.