»Il voyait que j'avais une âme tendre, un caractère timide, et que l'idée

de le voir s'éloigner de moi aussitôt après notre mariage me faisait

hésiter. Il voulait m'épouser, et rien ne lui eût coûté, m'a-t-il dit

depuis, pour y parvenir; il n'eût reculé devant aucun sacrifice, devant

aucune promesse imprudente ou menteuse. Oh! qu'il m'aimait alors! Mais la

passion des hommes n'est que du désir, et ils se lassent aussitôt qu'ils

possèdent. Très-peu de temps après notre hyménée, je le vis préoccupé et

dévoré d'agitations secrètes. Il se jeta de nouveau dans le bruit du monde,

et attira chez moi toute la ville. Il me sembla voir que cet amour du jeu

qu'on lui avait tant reproché, et ce besoin d'un luxe effréné qui le

faisait regarder comme un homme vain et frivole, reprenaient rapidement

leur empire sur lui. Je m'en effrayai; non que je fusse accessible à des

craintes vulgaires pour ma fortune, je ne la considérais plus comme mienne

depuis que j'avais cédé avec bonheur à Orio l'héritage de mes ancêtres.

Mais ces passions le détournaient de moi. Il me les avait peintes comme

les amusements misérables qu'une âme ardente et active est forcée de se

créer, faute d'un aliment plus digne d'elle. Cet aliment seul digne de

l'âme d'Orio, c'était l'amour d'une femme comme moi. Toutes les autres

l'avaient trompé ou lui avaient semblé indignes d'occuper toute son

énergie. Il aurait été forcé de la dépenser en vains plaisirs. Mais

combien ces plaisirs lui semblaient méprisables depuis qu'il possédait en

moi la source de toutes les joies! Voilà comment il me parlait; et moi,

insensée, je le croyais aveuglément. Quelle fut donc mon épouvante quand

je vis que je ne lui suffisais pas plus que ne l'avaient fait les autres

femmes, et que, privé de fêtes, il ne trouvait près de moi qu'ennui et

impatience! Un jour qu'il avait perdu des sommes considérables, et qu'il

était en proie à une sorte de désespoir, j'essayai vainement de le

consoler en lui disant que j'étais indifférente aux conséquences fâcheuses

de ses pertes, et qu'une vie de médiocrité ou de privations me semblerait

aussi douce que l'opulence, pourvu qu'elle ne me séparât point de lui. Je

lui promis que mon oncle ignorerait ses imprudences, et que je vendrais

plutôt mes diamants en secret que de lui attirer un reproche. Voyant qu'il

ne m'écoutait pas, je m'affligeai profondément et lui reprochai doucement

d'être plus sensible à une perte d'argent qu'à la douleur qu'il me

causait. Soit qu'il cherchât un prétexte pour me quitter, soit que j'eusse

involontairement froissé son orgueil par ce reproche, il se prétendit

outragé par mes paroles, entra en fureur et me déclara qu'il voulait

reprendre du service. Dès le lendemain, malgré mes supplications et mes

larmes, il demanda de l'emploi à l'amiral, et fit ses apprêts de départ. A

tous autres égards, j'eusse trouvé dans la tendresse de mon oncle recours

et protection. Il eût dissuadé Orio de m'abandonner, il l'eût ramené vers

moi; mais il s'agissait de guerre, et la gloire de la république l'emporta

encore sur moi dans le coeur de mon oncle. Il blâma paternellement ma

faiblesse, me dit qu'il mépriserait Soranzo s'il passait son temps aux

pieds d'une femme, au lieu de défendre l'honneur et les intérêts de sa

patrie; qu'en montrant, durant la dernière campagne, une bravoure et des

talents de premier ordre, Orio avait contracté l'engagement et le devoir

de servir son pays tant que son pays aurait besoin de lui. Enfin, il

fallut céder; Orio partit, et je restai seule avec ma douleur.

»Je fus longtemps, bien longtemps sous le coup de cette brusque

catastrophe. Cependant les lettres d'Orio, pleines de douceur et

d'affection, me rendirent l'espérance; et, sans les angoisses de

l'inquiétude lorsque je le savais exposé à tant de périls, j'aurais encore

goûté une sorte de bonheur. Je m'imaginai que je n'avais rien perdu de sa

tendresse, que l'honneur imposait aux hommes des lois plus sacrées que

l'amour; qu'il s'était abusé lui-même lorsque, dans l'enthousiasme de ses

premiers transports, il m'avait dit le contraire; qu'enfin il reviendrait

tel qu'il avait été pour moi dans nos plus beaux jours. Quelles furent ma

douleur et ma surprise lorsqu'à l'entrée de l'hiver, au lieu de demander à

mon oncle l'autorisation de venir passer près de moi cette saison de repos

(autorisation qui certes ne lui eût pas été refusée), il m'écrivit qu'il

était forcé d'accepter le gouvernement de cette île pour la répression des

pirates! Comme il me marquait beaucoup de regrets de ne pouvoir venir me

rejoindre, je lui écrivis à mon tour que j'allais me rendre à Corfou, afin

de me jeter aux pieds de mon oncle et d'obtenir son rappel. Si je ne

l'obtenais pas, disais-je, j'irais partager son exil à Curzolari.

Cependant je n'osai point exécuter ce projet avant d'avoir reçu la réponse

d'Orio; car plus on aime, plus on craint d'offenser l'être qu'on aime. Il

me répondit, dans les termes les plus tendres, qu'il me suppliait de ne

pas venir le rejoindre, et que, quant à demander pour lui un congé à mon

oncle, il serait fort blessé que je le fisse. Il avait des ennemis dans

l'armée, disait-il; le bonheur d'avoir obtenu ma main lui avait suscité

des envieux qui tâchaient de le desservir auprès de l'amiral, et qui ne

manqueraient pas de dire qu'il m'avait lui-même suggéré cette démarche,

afin de recommencer une vie de plaisir et d'oisiveté. Je me soumis à cette

dernière défense; mais quand à la première, comme il ne me donnait pas

d'autres motifs de refus que la tristesse de cette demeure et les

privations de tout genre que j'aurais à y souffrir, comme sa lettre me

semblait plus passionnée qu'aucune de celles qu'il m'eût écrites, je crus

lui donner une preuve de dévouement en venant partager sa solitude; et

sans lui répondre, sans lui annoncer mon arrivée, je partis aussitôt. Ma

traversée fut longue et pénible; le temps était mauvais. Je courus mille

dangers. Enfin j'arrivai ici, et je fus consternée en n'y trouvant point

Orio. Il était parti pour cette malheureuse expédition de Patras, et la

garnison était dans de grandes inquiétudes sur son compte. Plusieurs jours

se passèrent sans que je reçusse aucune nouvelle de lui; je commençais à

perdre l'espérance de le revoir jamais. M'étant fait montrer l'endroit où

il avait appareillé et où il devait aussi débarquer, j'allais chaque jour,

de ce côté, m'asseoir sur un rocher, et j'y restais des heures entières à

regarder la mer. Bien des jours se passèrent ainsi sans amener aucun

changement dans ma situation. Enfin, un matin, en arrivant sur mon rocher,

je vis sortir d'une barque un soldat turc accompagné d'un jeune garçon

vêtu comme lui. Au premier mouvement que fit le soldat je reconnus Orio,

et je descendis en courant pour me jeter dans ses bras; mais le regard

qu'il attacha sur moi fit refluer tout mon sang vers mon coeur, et le

froid de la mort s'étendit sur tous mes membres. Je fus plus bouleversée

et plus épouvantée que le jour où je l'avais vu pour la première fois, et,

comme ce jour-là, je tombai évanouie: il me semblait avoir vu sur son

visage la menace, l'ironie et le mépris à leur plus haute puissance. Quand

je revins à moi, je me trouvai dans ma chambre sur mon lit. Orio me

soignait avec empressement, et ses traits n'avaient plus cette expression

terrifiante devant laquelle mon être tout entier venait de se briser

encore une fois. Il me parla avec tendresse et me présenta le jeune homme

qui l'accompagnait, comme lui ayant sauvé la vie et rendu la liberté en

lui ouvrant les portes de sa prison durant la nuit. Il me pria de le

prendre à mon service, mais de le traiter en ami bien plus qu'en

serviteur. J'essayai de parler à Naama, c'est ainsi qu'il appelle ce

garçon; mais il ne sait point un mot de notre langue. Orio lui dit

quelques mots en turc, et ce jeune homme prit ma main et la posa sur sa

tête en signe d'attachement et de soumission.

»Pendant toute cette journée, je fus heureuse; mais dès le lendemain Orio

s'enferma dans son appartement, et je ne le vis que le soir, si sombre et

si farouche, que je n'eus pas le courage de lui parler. Il me quitta après

avoir soupé avec moi. Depuis ce temps, c'est-à-dire depuis deux mois, son

front ne s'est point éclairci. Une douleur ou une résolution mystérieuse

l'absorbe tout entier. Il ne m'a témoigné ni humeur ni colère; il s'est

donné mille soins, au contraire, pour me rendre agréable le séjour de ce

donjon, comme si, hors de son amour et de son indifférence, quelque chose

pouvait m'être bon ou mauvais! Il a fait venir des ouvriers et des

matériaux de Céphalonie pour me construire à la hâte cette demeure; il a

fait venir aussi des femmes pour me servir, et, au milieu de ses

préoccupations les plus sombres, jamais il n'a cessé de veiller à tous mes

besoins et de prévenir tous mes désirs. Hélas! il semble ignorer que je

n'en ai qu'un seul réel sur la terre, c'est de retrouver son amour.

Quelquefois... bien rarement! il est revenu vers moi, plein d'amour et

d'effusion en apparence. Il m'a confié qu'il nourrissait un projet

important; que, dévoré de vengeance contre les infidèles qui ont massacré

son escorte, pris sa galère, et qui maintenant viennent exercer leurs

pirateries presque sous ses yeux, il n'aurait pas de repos qu'il ne les

eût anéantis. Mais à peine s'était-il abandonné à ces aveux, que,

craignant mes inquiétudes et s'ennuyant de mes larmes, il s'arrachait de

mes bras pour aller rêver seul à ses belliqueux desseins. Enfin nous en

sommes venus à ce point que nous ne nous voyons plus que quelques heures

par semaine, et le reste du temps j'ignore où il est et de quoi il

s'occupe. Quelquefois il me fait dire qu'il profite du temps calme pour

faire une longue promenade sur mer, et j'apprends ensuite qu'il n'est

point sorti du château. D'autres fois il prétend qu'il s'enferme le soir

pour travailler, et je le vois, au lever du jour, dans sa barque, cingler

rapidement sur les flots grisâtres, comme s'il voulait me cacher qu'il a

passé la nuit dehors. Je n'ose plus l'interroger; car alors sa figure

prend une expression effrayante, et tout tremble devant lui. Je lui cache

mon désespoir, et les instants qu'il passe près de moi, au lieu de

m'apporter quelque soulagement, sont pour moi un véritable supplice; car

je suis forcée de veiller à mes paroles et à mes regards même, pour ne

point laisser échapper une seule de mes sinistres pensées. Quand il voit

une larme rouler dans mes yeux malgré moi, il me presse la main en silence,

se lève et me quitte sans me dire un mot. Une fois j'ai été sur le point

de me jeter à ses genoux et de m'y attacher, de m'y traîner pour obtenir

qu'il partageât au moins ses soucis avec moi, et pour lui promettre de

souscrire à tous ses desseins sans faiblesse et sans terreur. Mais, au

moindre mouvement que je fais, son regard me cloue à ma place, et la

parole expire sur mes lèvres. Il semble que, si ma douleur éclatait devant

lui, le reste de compassion et d'égards qu'il me témoigne se changerait en

fureur et en aversion. Je suis restée muette! Voilà pourquoi, quand vous

me parlez de sa haine, je dis qu'elle est impossible, car je ne l'ai point

méritée: je meurs en silence.»

Ezzelin remarqua que ce récit laissait dans l'ombre la circonstance la

plus importante de celui de Léontio. Giovanna ne semblait nullement

considérer Soranzo comme aliéné, et les questions détournées qu'il lui

adressa prudemment à cet égard n'amenèrent aucun éclaircissement. Giovanna

manquait-elle d'une confiance absolue en lui, ou bien Léontio avait-il

fait de faux rapports? Voyant que ses investigations étaient infructueuses,

Ezzelin conclut du moins qu'elle mourrait de langueur et de tristesse si

elle restait dans ce triste château, et il la supplia de se rendre à

Corfou auprès de son oncle. Il s'offrit à l'y conduire sur-le-champ; mais

elle rejeta bien loin cette proposition, disant que pour rien au monde

elle ne voudrait laisser soupçonner à son oncle qu'elle n'était point

heureuse avec Orio; car la moindre plainte de sa part le ferait

infailliblement tomber dans la disgrâce de l'amiral. Elle soutint

d'ailleurs qu'Orio n'avait envers elle aucun mauvais procédé, et que, si

l'amour qu'elle lui portait était devenu son propre supplice, Orio ne

pouvait être accusé du mal qu'elle se faisait à elle-même.

Ezzelin se hasarda à lui demander si elle ne vivait pas dans une sorte de

captivité, et s'il n'y avait pas une consigne sévère qui lui interdisait

la vue de tout compatriote. Elle répondit que cela n'était point, et que

pour rien au monde elle n'eût reçu Ezzelino lui-même, s'il eût fallu

désobéir à Orio pour goûter cette joie innocente. Orio ne lui avait jamais

témoigné de jalousie, et plusieurs fois il l'avait autorisée à recevoir

quiconque elle jugerait à propos, sans même l'en prévenir.

Ezzelin ne savait que penser de cette contradiction manifeste entre les

paroles de Giovanna et celles de Léontio. Tout à coup le grand lévrier

blanc, qui semblait dormir, tressaillit, se releva, et, posant ses pattes

de devant sur le rebord de la fenêtre, resta immobile, les oreilles

dressées.

«Est-ce ton maître, Sirius?» lui dit Giovanna.

Le chien se retourna vers elle d'un air intelligent; puis, élevant la tête

et dilatant ses narines, il frissonna et fit entendre un long gémissement

de douleur et de tendresse.

«Voici Orio! dit Giovanna en passant son bras blanc et maigre autour du

cou du fidèle animal; il revient! Ce noble lévrier reconnaît toujours, au

bruit des rames, le bateau de son maître; et quand je vais avec lui

attendre Orio sur le rocher, au moindre point noir qu'il aperçoit sur les

flots, il garde le silence ou fait entendre ce hurlement, selon que ce

point noir est l'esquif d'Orio ou celui d'un autre. Depuis qu'Orio ne lui

permet plus de l'accompagner, il a reporté sur moi son attachement, et ne

me quitte pas plus que mon ombre. Comme moi, il est malade et triste;

comme moi, il sait qu'il n'est plus cher à son maître; comme moi, il se

souvient d'avoir été aimé!»

Alors Giovanna, se penchant sur la fenêtre, essaya de discerner la barque

dans les ténèbres; mais la mer était noire comme le ciel, et l'on ne

pouvait distinguer le bruit des rames du clapotement uniforme des flots

qui battaient le rocher.

«Êtes-vous bien sûre, dit le comte, que ma présence dans votre

appartement n'indisposera point votre mari contre vous?

--Hélas! il ne me fait pas l'honneur d'être jaloux de moi, répondit-elle.

--Mais je ferais peut-être mieux, dit Ezzelin, d'aller au-devant de lui?

--Ne le faites pas, répondit-elle; il penserait que je vous ai chargé

d'épier ses démarches: restez. Peut-être même ne le verrai-je pas ce soir.

Il rentre souvent de ses longues promenades sans m'en donner avis; et sans

l'admirable instinct de ce lévrier, qui me signale toujours son retour

dans le château ou dans l'île, j'ignorerais presque toujours s'il est

absent ou présent. Maintenant, à tout événement, aidez-moi à replacer ce

panneau de boiserie sur la fenêtre; car, s'il savait que je l'ai rendu

mobile pour interroger des yeux ce côté du château qui donne sur les flots,

il ne me le pardonnerait pas. Il a fait fermer cette ouverture à

l'intérieur de ma chambre, prétendant que j'alimentais à plaisir mon

inquiétude par cette inutile et continuelle contemplation de la

mer.»

Ezzelin replaça le panneau, soupirant de compassion pour cette femme

infortunée.

Il s'écoula encore assez de temps avant l'arrivée d'Orio. Elle fut

annoncée par l'esclave turc qui ne quittait jamais Orio. Lorsque le jeune

homme entra, Ezzelin fut frappé de la perfection de ses traits à la fois

délicats et sévères. Quoiqu'il eût été élevé en Turquie, il était facile

de voir qu'il appartenait à une race plus fièrement trempée. Le type arabe

se révélait dans la forme de ses longs yeux noirs, dans son profil droit

et inflexible, dans la petitesse de sa taille, dans la beauté de ses mains

effilées, dans la couleur bronzée de sa peau lisse, sans aucune nuance. Le

son de sa voix le fit reconnaître aussi d'Ezzelin pour un Arabe qui

parlait le turc avec facilité, mais non sans cet accent guttural dont

l'harmonie, étrange d'abord, s'insinue peu à peu dans l'âme, et finit par

la remplir d'une suavité inconnue. Lorsque le lévrier le vit, il s'élança

sur lui comme s'il eût voulu le dévorer. Alors le jeune homme, souriant

avec une expression de malignité féroce, et montrant deux rangées de dents

blanches, minces et serrées, changea tellement de visage qu'il ressembla à

une panthère. En même temps il tira de sa ceinture un poignard recourbé,

dont la lame étincelante alluma encore plus la fureur de son adversaire.

Giovanna fit un cri, et aussitôt le chien s'arrêta et revint vers elle

avec soumission, tandis que l'esclave, remettant son yatagan dans un

fourreau d'or chargé de pierreries, fléchit le genou devant sa maîtresse.

«Voyez! dit Giovanna à Ezzelin, depuis que cet esclave a pris auprès

d'Orio la place de son chien fidèle, Sirius le hait tellement que je

tremble pour lui; car ce jeune homme est toujours armé, et je n'ai point

d'ordres à lui donner. Il me témoigne du respect et même de l'affection,

mais il n'obéit qu'à Orio.

--Ne peut-il s'exprimer dans notre langue? dit Ezzelin, qui voyait l'Arabe

expliquer par signes l'arrivée d'Orio.

--Non, répondit Giovanna, et la femme qui sert d'interprète entre nous

deux n'est point ici. Voulez-vous l'appeler?

--Il n'est pas besoin d'elle, dit Ezzelin. Et adressant la parole en arabe

au jeune homme, il l'engagea à rendre compte de son message; puis il le

transmit à Giovanna. Orio, de retour de sa promenade, ayant appris

l'arrivée du noble comte Ezzelino dans son île, s'apprêtait à lui offrir à

souper dans les appartements de la signora Soranzo, et le priait de

l'excuser s'il prenait quelques instants pour donner ses ordres de nuit

avant de se présenter devant lui.

«Dites à cet enfant, répondit Giovanna à Ezzelino, que je réponds ainsi à

son maître: L'arrivée du noble Ezzelin est un double bonheur pour moi,

puisqu'elle me procure celui de souper avec mon époux. Mais, non,

ajouta-t-elle, ne lui dites pas cela; il y verrait peut-être un reproche

indirect. Dites que j'obéis, dites que nous l'attendons.»

Ezzelin ayant transmis cette réponse au jeune Arabe, celui-ci s'inclina

respectueusement; mais, avant de sortir, il s'arrêta debout devant

Giovanna, et, la regardant quelques instants avec attention, il lui

exprima par gestes qu'il la trouvait encore plus malade que de coutume, et

qu'il en était affligé. Ensuite, s'approchant d'elle avec une familiarité

naïve, il toucha ses cheveux et lui fit entendre qu'elle eût à les relever.

«Dites-lui que je comprends ses bienveillants conseils, dit Giovanna au

comte, et que je les suivrai. Il m'engage à prendre soin de ma parure, à

orner mes cheveux de diamants et de fleurs. Enfant bon et rude, qui

s'imagine qu'on ressaisit l'amour d'un homme par ces moyens puérils! car,

selon lui, l'amour est l'instant de volupté qu'on donne!»

Giovanna suivit néanmoins le conseil muet du jeune Arabe. Elle passa dans

un cabinet voisin avec ses femmes, et, lorsqu'elle en sortit, elle était

éblouissante de parure. Cette riche toilette faisait un douloureux

contraste avec la désolation qui régnait au fond de l'âme de Giovanna. La

situation de cette demeure bâtie sur les flots et, pour ainsi dire, dans

les vents, le bruit lugubre de la mer et les sifflements du sirocco qui

commençait à s'élever, l'espèce de malaise qui régnait sur le visage des

serviteurs depuis que le maître était dans le château, tout contribuait à

rendre cette scène étrange et pénible pour Ezzelin. Il lui semblait faire

un rêve; et cette femme qu'il avait tant aimée, et que le matin même il

s'attendait si peu à revoir, lui apparaissant tout d'un coup livide et

défaillante, dans tout l'éclat d'un habit de fête, lui fit l'effet d'un

spectre.

Mais le visage de Giovanna se colora, ses yeux brillèrent, et son front se

releva avec orgueil lorsque Orio entra dans la salle d'un air franc et

ouvert, paré, lui aussi, comme aux plus beaux jours de ses galants

triomphes à Venise. Sa belle chevelure noire flottait sur ses épaules en

boucles brillantes et parfumées, et l'ombre fine de ses légères moustaches,

retroussées à la vénitienne, se dessinait gracieusement sur la pâleur de

ses joues. Toute sa personne avait un air d'élégance qui allait jusqu'à la

recherche. Il y avait si longtemps que Giovanna le voyait les vêtements en

désordre, le visage assombri ou décomposé par la colère, qu'elle s'imagina

ressaisir son bonheur en revoyant l'image fidèle du Soranzo qui l'avait

aimée. Il semblait en effet vouloir, en ce jour, réparer tous ses torts;

car, avant même de saluer Ezzelin, il vint à elle avec un empressement

chevaleresque, et baisa ses mains à plusieurs reprises avec une déférence

conjugale mêlée d'ardeur amoureuse. Il se confondit ensuite en excuses et

en civilités auprès du comte Ezzelin, et l'engagea à passer tout de suite

dans la salle où le souper était servi. Lorsqu'ils furent tous assis

autour de la table, qui était somptueusement servie, il l'accabla de

questions sur l'événement qui lui procurait _l'honorable joie_ de lui

donner l'hospitalité. Ezzelin en fit le récit, et Soranzo l'écouta avec

une sollicitude pleine de courtoisie, mais sans montrer ni surprise ni

indignation contre les pirates, et avec la résignation obligeante d'un

homme qui s'afflige des maux d'autrui, sans se croire responsable le moins

du monde. Au moment où Ezzelin parla du chef des pirates qu'il avait

blessé et mis en fuite, ses yeux rencontrèrent ceux de Giovanna. Elle

était pâle comme la mort, et répéta involontairement les mêmes paroles

qu'il venait de prononcer:

«_Un homme coiffé d'un turban écarlate, et dont une énorme barbe noire

couvrait presque entièrement le visage!..._ C'est lui! ajouta-t-elle,

agitée d'une secrète angoisse, je crois le voir encore!»

Et ses yeux effrayés, qui avaient l'habitude de consulter toujours le

front d'Orio, rencontrèrent les yeux de son maître tellement impitoyables,

qu'elle se renversa sur sa chaise; ses lèvres devinrent bleuâtres, et sa

gorge se serra. Mais aussitôt, faisant un effort surhumain pour ne point

offenser Orio, elle se calma, et dit avec un sourire forcé:

«J'ai fait cette nuit un rêve semblable.»

Ezzelin regardait aussi Orio. Celui-ci était d'une pâleur extraordinaire,

et son sourcil contracté annonçait je ne sais quel orage intérieur. Tout

d'un coup il éclata de rire, et ce rire âpre et mordant éveilla des échos

lugubres dans les profondeurs de la salle.

«C'est sans doute l'_Uscoque_, dit-il en se tournant vers le commandant

Léontio, que madame a vu en rêve, et que le noble comte a tué aujourd'hui

en réalité.

--Sans aucun doute, répondit Léontio d'un ton grave.

--Quel est donc cet Uscoque, s'il vous plaît? demanda le comte.

Existe-t-il encore de ces brigands dans vos mers? Ces choses ne sont plus

de notre temps, et il faut les renvoyer aux guerres de la république sous

Marc-Antonio Memmo et Giovanni Bembo. Il n'y a pas plus d'uscoques que de

revenants, bon seigneur Léontio.

--Votre seigneurie peut croire qu'il n'y en a plus, repartit Léontio un

peu piqué; votre seigneurie est dans la fleur de la jeunesse, heureusement

pour elle, et n'a pas vu beaucoup de choses qui se sont passées avant sa

naissance. Quant à moi, pauvre vieux serviteur de la très-sainte et

très-illustre république, j'ai vu souvent de près les uscoques; j'ai même

était fait prisonnier par eux, et il s'en est fallu de quelques minutes

seulement que ma tête fût plantée en guise de _ferale_ à la proue de leur

galiote. Aussi je puis dire que je reconnaîtrais un uscoque entre mille et

dix mille pirates, forbans, corsaires, flibustiers; en un mot, au milieu

de toute cette racaille de gens qu'on appelle écumeurs de mer.

--Le grand respect que je porte à votre expérience me défend de vous

contredire, mon brave commandant, dit le comte, acceptant avec un peu

d'ironie la leçon que lui donnait Léontio. Je ferais beaucoup mieux de

m'instruire en vous écoutant. Je vous demanderai donc de m'expliquer à

quoi l'on peut reconnaître un uscoque entre mille et dix mille pirates,

forbans ou flibustiers, afin que je sache bien à laquelle de ces races

appartient le brigand qui m'a assailli aujourd'hui, et auquel, sans

l'heure avancée, j'aurais voulu donner la chasse.

L'Uscoque · 第 4 / 15 段