Cependant le comte Ezzelino avait quitté l'Italie de son côté, sans revoir

ni Giovanna ni le palais Morosini. Peu de jours après le mariage de

Soranzo, il avait fait ses adieux à sa famille, et avait obtenu de la

république un ordre de départ. Il s'était embarqué pour la Morée, où il

espérait oublier, dans les agitations de la guerre et les fumées de la

gloire, les douleurs de l'amour et les blessures faites à son orgueil. Il

s'était distingué non moins que Soranzo dans cette campagne, mais sans y

trouver la distraction et l'enivrement qu'il y cherchait. Toujours triste

et fuyant la société des gens plus heureux que lui, se sentant mal à

l'aise d'ailleurs auprès de Morosini, il avait obtenu de celui-ci le

commandement de Coron durant l'hiver. Cependant il arriva que Morosini,

apprenant les nouveaux ravages de la piraterie, résolut de donner à

Ezzelino un commandement plus rapproché du théâtre de ces brigandages, et

le rappela auprès de lui vers la fin de février. Ezzelino quitta donc la

Messénie et se dirigea vers Corfou avec un équipage plus vaillant que

nombreux. Sa traversée fut heureuse jusqu'à la hauteur de Zante. Mais là

les vents d'ouest le forcèrent de quitter la pleine mer et de s'engager

dans le détroit qui sépare Céphalonie de la pointe nord-ouest de la Morée.

Il y lutta pendant toute une nuit contre la tempête, et le lendemain,

quelque heures avant le coucher du soleil, il se trouva à la hauteur des

îles Curzolari. Il allait doubler la dernière des trois principales, et,

poussé par un vent favorable, il veillait avec quelques matelots à la

manoeuvre; le reste, fatigué par la navigation de la nuit précédente, se

reposait sous le pont. Tout à coup, des rochers qui forment le promontoire

nord-ouest de cette île, s'élança à sa rencontre une embarcation chargée

d'hommes. Ezzelino vit du premier coup d'oeil qu'il avait affaire à des

pirates missolonghis. Il feignit pourtant de ne pas les reconnaître,

ordonna tranquillement à son équipage de s'apprêter au combat, mais sans

se montrer davantage, et continua sa route, comme s'il ne se fût point

aperçu du danger. Cependant les pirates s'approchèrent à grand renfort de

voiles et de rames, et finirent par aborder la galère. Quand Ezzelino vit

les deux navires bien engagés et les Missolonghis poser leurs ponts

volants pour commencer l'attaque, il donna le signal à son équipage, qui

se leva tout entier comme un seul homme. A cette vue, les pirates

hésitèrent; mais un mot de leur chef ranima leur première audace, et ils

se jetèrent en masse sur le pont ennemi. Le combat fut terrible et

longtemps égal. Ezzelino, qui ne cessait d'encourager et de diriger ses

matelots, remarqua que le chef ennemi, au contraire, nonchalamment assis à

la poupe de son navire, ne prenait aucune part à l'action, et semblait

considérer ce qui se passait comme un spectacle qui lui aurait été tout à

fait étranger. Étonné d'une pareille tranquillité, Ezzelino se mit à

regarder plus attentivement *cette* homme étrange. Il était vêtu comme les

autres Missolonghis, et coiffé d'un large turban rouge; une épaisse barbe

noire lui cachait la moitié du visage, et ajoutait encore à l'énergie de

ses traits. Ezzelino, tout en admirant sa beauté et son calme, crut se

rappeler qu'il l'avait déjà rencontré quelque part, dans un combat sans

doute. Mais où? c'était ce qu'il lui était impossible de trouver. Cette

idée ne fit que lui traverser la tête, et le combat s'empara de nouveau de

toute son attention. La chance menaçait de lui devenir défavorable; ses

gens, après s'être très-bravement battus, commençaient à faiblir, et

cédaient peu à peu le terrain à leurs opiniâtres adversaires. Ce que

voyant le jeune comte, il jugea qu'il était temps de payer de sa personne,

afin de ranimer par son exemple sa troupe découragée. Il redevint donc de

capitaine soldat, et se précipita, le sabre au poing, dans le plus fort de

la mêlée, au cri de Saint-Marc, Saint-Marc et en avant! Il tua de sa main

les plus avancés des assaillants, et, suivi de tous les siens qui

revinrent à la charge avec une nouvelle ardeur, il les fit reculer à leur

tour. Le chef ennemi fit alors ce qu'avait fait Ezzelino. Voyant ses

pirates en retraite, il se leva brusquement de son banc, empoigna une

hache d'abordage, et s'élança contre les Vénitiens en poussant un cri

terrible. Ceux-ci à son aspect s'arrêtèrent incertains: Ezzelino seul osa

marcher à lui. Ce fut sur un des ponts volants qui unissaient les deux

navires que les deux chefs se rencontrèrent. Ezzelino allongea de toute sa

force un coup d'épée au Missolonghi qui s'avançait découvert; mais

celui-ci para le coup avec le manche de sa hache, et menaçait déjà du

tranchant la tête du comte, lorsque Ezzelino, qui de l'autre main tenait

un pistolet, lui fracassa la main droite. Le pirate s'arrêta un instant,

jeta un regard de rage sur son arme qui lui échappait, éleva en l'air sa

main sanglante en signe de défi, et se retira au milieu des siens. Ceux-ci,

voyant leur chef blessé et l'ennemi encore prêt à les bien recevoir,

enlevèrent rapidement les ponts d'abordage, coupèrent les amarres, et

s'éloignèrent presque aussi vite qu'ils étaient venus. En moins d'un quart

d'heure ils eurent disparu derrière les rochers d'où ils étaient sortis.

Ezzelino, dont l'équipage avait été très-maltraité, croyant avoir

satisfait à l'honneur par sa belle défense, ne jugea pas à propos de

s'exposer de nuit à un nouveau combat, et alla mettre sa galère sous la

protection du château situé dans la grande île. La nuit tombait quand il

jeta l'ancre. Il donna ses ordres à son équipage, et, se jetant dans une

barque, il s'approcha du château.

Ce château était situé au bord de la mer, sur d'énormes rochers taillés à

pic, au milieu desquels les vagues allaient s'engouffrer avec fracas, et

dominait à la fois toute l'île, et tout l'horizon jusqu'aux deux autres

îles; il était entouré, du côté de la terre, d'un fossé de quarante pieds,

et fermé partout par une énorme muraille. Aux quatres coins, des donjons

aigus se dressaient comme des flèches. Une porte de fer bouchait la seule

issue apparente qu'eut le château. Tout cela était massif, noir, morne et

sinistre: on eût dit de loin le nid d'un oiseau de proie gigantesque.

Ezzelin ignorait que Soranzo eût échappé au désastre de Patras; il avait

appris sa folle entreprise, sa défaite et la perte de sa galère. Le bruit

de sa mort avait couru, puis aussi celui de son évasion; mais on ne savait

point à l'extrémité de la Morée ce qu'il y avait de faux ou de vrai dans

ces récits divers. Les brigandages des pirates missolonghis donnaient

beaucoup plus de probabilité à la nouvelle de la mort de Soranzo qu'à

celle de son salut.

Le comte avait donc quitté Coron avec un vague sentiment de joie et

d'espoir; mais durant le voyage ses pensées avaient repris leur tristesse

et leur abattement ordinaires. Il s'était dit que, dans le cas où Giovanna

serait libre, l'aspect de son premier fiancé serait une insulte à ses

regrets, et que peut-être elle passerait pour lui de l'estime à la haine;

et puis, en examinant son propre coeur, Ezzelin s'imagina ne plus trouver

au fond de cet abîme de douleur qu'une sorte de compassion tendre pour

Giovanna, soit qu'elle fût l'épouse, soit qu'elle fût la veuve d'Orio

Soranzo.

Ce fut seulement en mettant le pied sur le rivage de l'île Curzolari

qu'Ezzelino, reprenant sa mélancolie habituelle, dont la chaleur du combat

l'avait distrait un instant, se souvint du problème qui tenait sa vie

comme en suspens depuis deux mois; et, malgré toute l'indifférence dont il

se croyait armé, son coeur tressaillit d'une émotion plus vive qu'il

n'avait fait à l'aspect des pirates. Un mot du premier matelot qu'il

trouva sur la rive eût pu faire cesser cette angoisse; mais, plus il la

sentait augmenter, moins il avait le courage de s'informer.

Le commandant du château, ayant reconnu son pavillon et répondu au salut

de sa galère par autant de coups de canon qu'elle lui en avait adressé,

vint à sa rencontre, et lui annonça qu'en l'absence du gouverneur il était

chargé de donner asile et protection aux navires de la république. Ezzelin

essaya de lui demander si l'absence du gouverneur était momentanée, ou

s'il fallait entendre par ce mot la mort d'Orio Soranzo; mais, comme si sa

propre vie eût dépendu de la réponse du commandant, il ne put se résoudre

à lui adresser cette question. Le commandant, qui était plein de

courtoisie, fut un peu surpris du trouble avec lequel le jeune comte

accueillait ses civilités, et prit cet embarras pour de la froideur et du

dédain. Il le conduisit dans une vaste salle d'architecture sarrasine,

dont il lui fit les honneurs; et peu à peu il reprit ses manières

accoutumées, qui étaient les plus obséquieuses du monde. Ce commandant,

nommé Léontio, était un Esclavon, officier de fortune, blanchi au service

de la république. Habitué à s'ennuyer dans les emplois secondaires, il

était d'un caractère inquiet, curieux et expansif. Ezzelin fut forcé

d'entendre les lamentations ordinaires de tout commandant de place

condamné à un hivernage triste et périlleux. Il l'écoutait à peine;

cependant un nom qu'il prononça le tira tout à coup de sa rêverie.

«Soranzo? s'écria-t-il, ne pouvant plus se maîtriser, qui donc est ce

Soranzo, et où est-il maintenant?

--Messer Orio Soranzo, le gouverneur de cette île, est celui dont j'ai

l'honneur de parler à votre seigneurie, répondit Léontio; il est

impossible qu'elle n'ait pas entendu parler de ce vaillant capitaine.»

Ezzelin se rassit en silence; puis, au bout d'un instant, il demanda

pourquoi le gouverneur d'une place si importante n'était pas à son poste,

surtout dans un temps où les pirates couvraient la mer et venaient

attaquer les galères de l'État presque sous le canon de son fort. Cette

fois il écouta la réponse du commandant.

«Votre seigneurie, dit celui-ci, m'adresse une question fort naturelle, et

que nous nous adressons tous ici, depuis moi, qui commande la place,

jusqu'au dernier soldat de la garnison. Ah! seigneur comte! comme les plus

braves militaires peuvent se laisser abattre par un revers! Depuis

l'affaire de Patras, le noble Orio a perdu toute sa vigueur et toute son

audace. Nous nous dévorons dans l'inaction, nous dont il gourmandait

naguère la paresse et la lenteur; et Dieu sait si nous méritions de tels

reproches! Mais, quelque injustes qu'ils pussent être, nous aimions mieux

le voir ainsi que dans le découragement où il est tombé. Votre seigneurie

peut m'en croire, ajouta Léontio en baissant la voix, c'est un homme qui a

perdu la tête. Si les choses qui se passent maintenant sous ses yeux

eussent été seulement racontées il y a deux mois, il serait parti comme un

aigle de mer pour donner la chasse à ces mouettes fuyardes; il n'eût pas

eu de repos, il n'eût pu ni manger ni dormir qu'il n'eût exterminé ces

pirates et tué leur chef de sa propre main. Mais, hélas! ils viennent nous

braver jusque sous nos remparts, et le turban rouge de _l'Uscoque_ se

promène insolemment à la portée de nos regards. Sans aucun doute, c'est ce

pirate infâme qui a attaqué aujourd'hui Votre Excellence.

--C'est possible, répondit Ezzelin avec indifférence; ce qu'il y a de

certain, c'est que, malgré leur incroyable audace, ces pirates ne peuvent

triompher d'une galère bien armée. Je n'ai que soixante hommes de guerre à

mon bord, et, sans la nuit, nous serions venus à bout, je pense, de toutes

les forces réunies des Missolonghis. Certainement vous avez ici plus

d'hommes et de munitions qu'il ne vous en faudrait, avec la forte galère

que je vois à l'ancre, pour exterminer en quelques jours cette misérable

engeance. Que pensera Morosini de la conduite de son neveu lorsqu'il saura

ce qui se passe?

--Et qui osera lui en rendre compte? dit Léontio avec un sourire mêlé de

fiel et de terreur. Messer Orio est un homme implacable dans ses

vengeances; et si la moindre plainte contre lui partait de cet endroit

maudit pour aller frapper l'oreille de l'amiral, il n'est pas jusqu'au

dernier mousse parmi ceux qui l'habitent qui ne ressentît jusqu'à la mort

les effets de la colère de Soranzo. Hélas! la mort n'est rien, c'est une

chance de la guerre; mais vieillir sous le harnais sans gloire, sans

profit, sans avancement, c'est ce qu'il y a de pis dans la vie d'un

soldat! Qui sait comment l'illustre Morosini accueillerait une plainte

contre son neveu? Ce n'est pas moi qui me mettrai dans le plateau d'une

balance avec un homme comme Orio Soranzo dans l'autre!

--Et grâce à ces craintes, reprit Ezzelino avec indignation, le commerce

de votre patrie est entravé, de braves négociants sont ruinés, des

familles entières, jusqu'aux femmes et aux enfants, trouvent dans leur

traversée une mort cruelle et impunie; de vils forbans, rebut des nations,

insultent le pavillon vénitien, et messer Orio Soranzo souffre ces choses!

Et parmi tant de braves soldats qui se rongent les poings d'impatience

autour de lui, il n'en est pas un seul qui ose se dévouer pour le salut de

ses concitoyens et l'honneur de sa patrie!

--Il faut tout dire, seigneur comte,» répliqua Léontio, effrayé de

l'emportement d'Ezzelin. Puis il s'arrêta troublé, et promena un regard

autour de lui, comme s'il eût craint que les murs n'eussent des yeux et

des oreilles.

«Eh bien! dit le comte avec chaleur, qu'avez-vous à dire pour justifier

une telle timidité? Parlez, ou je vous rends responsable de tout ceci.

--Monseigneur, répondit Léontio en continuant à regarder avec anxiété de

côté et d'autre, le noble Orio Soranzo est peut-être plus infortuné que

coupable. Il se passe, dit-on, des choses étranges dans le secret de ses

appartements. On l'entend parler seul avec véhémence; on l'a rencontré la

nuit, pâle et défait, errant comme un possédé dans les ténèbres, affublé

d'un costume bizarre. Il passe des semaines entières enfermé dans sa

chambre, ne laissant parvenir jusqu'à lui qu'un esclave musulman qu'il a

ramené de sa malheureuse expédition de Patras. D'autres fois, par un temps

d'orage, il se hasarde, avec ce jeune homme et deux ou trois marins

seulement, sur une barque fragile, et, dépliant la voile avec une

intrépidité qui touche a la démence, il disparaît à l'horizon parmi les

écueils qui nous avoisinent de toutes parts. Il reste absent des jours

entiers, sans qu'on puisse supposer d'autre motif à ces courses inutiles

et aventureuses qu'une fantaisie maladive. Ces choses ne sont pas d'un

homme dépourvu d'énergie, votre seigneurie en conviendra.

--Alors elles sont le fait de la plus insigne folie, reprit Ezzelin. Si

messer Orio a perdu l'esprit, qu'on l'enferme et qu'on le soigne; mais que

le commandement d'un poste d'où dépend la sûreté de la navigation ne soit

plus confié aux mains d'un frénétique. Ceci est important, et le hasard

m'impose aujourd'hui un devoir que je saurai remplir, bien que Dieu sache

à quel point il me répugne... Voyons, le gouverneur est-il absent en effet,

ou dans son lit, à cette heure? Je veux l'interroger; je veux voir, par

mes propres yeux, s'il est malade, traître ou insensé.

--Seigneur comte, dit Léontio en paraissant vouloir cacher son inquiétude

personnelle, je reconnais à cette résolution le noble enfant de la

république; mais il m'est impossible de vous dire si le gouverneur est

enfermé dans sa chambre, ou s'il est à la promenade.

--Comment! s'écria Ezzelin en haussant les épaules, on ne sait pas même où

le prendre quand on a affaire à lui?

--C'est la vérité, dit Léontio, et votre seigneurie doit comprendre qu'ici

chacun désire avoir affaire au gouverneur le moins possible. Ce qui peut

arriver de moins fâcheux dans la situation d'esprit où il est, c'est qu'il

ne donne aucune espèce d'ordres. Lorsque son abattement cesse, c'est pour

faire place à une activité désordonnée, qui pourrait nous devenir funeste

si le lieutenant qui commande la galère ne savait éluder ses ordres avec

autant de prudence que d'adresse. Mais toute son habileté ne peut aboutir

qu'à nous préserver des folles manoeuvres que, du haut de son donjon,

messer Orio lui commande. Votre seigneurie sourirait de compassion si elle

voyait notre gouverneur, armé de pavillons de diverses couleurs, essayer

de faire connaître à cette distance ses bizarres intentions à son navire.

Heureusement, quand on feint de ne pas le comprendre, et qu'il est entré

dans d'effroyables colères, il perd la mémoire de ce qui s'est passé.

D'ailleurs le lieutenant Marc Mazzani est un homme de courage, qui ne

craindrait pas d'affronter sa furie, plutôt que d'aventurer la galère dans

les écueils vers lesquels messer Orio lui prescrit souvent de la diriger.

Je suis certain qu'il brûle du désir de donner la chasse aux pirates, et

que quelque jour il la leur donnera tout de bon, sans s'inquiéter de ce

que messer Orio pourra penser de sa désobéissance.--_Quelque jour! ...

pourra penser!_ ... s'écria Ezzelin, de plus en plus outré de ce qu'il

entendait. Voilà, en effet, un bien grand courage et un empressement bien

utile jusqu'à présent! Fi! monsieur le commandant, je ne conçois pas que

des hommes subissent le joug d'un aliéné, et qu'ils n'aient pas encore eu

l'idée, au lieu d'éluder ses ordres imbéciles, de lui lier les pieds et

les mains, de le jeter dans une barque sur un matelas, et de le conduire à

Corfou, pour que l'amiral, son oncle, le fasse soigner comme il

l'entendra. Allons, trêve à ces détails inutiles; faites-moi la grâce,

messer Léontio, d'aller demander pour moi une audience à Soranzo, et, s'il

me la refuse, de me montrer le chemin de ses appartements; car je ne

sortirai d'ici, je vous le jure, qu'après avoir tâté le pouls à son

honneur ou à son délire.

Léontio hésitait encore.

«Allez donc, monsieur, lui dit Ezzelino avec force. Que craignez-vous?

N'ai-je pas ici une galère, si la vôtre est désemparée? Et si vos trois

cents hommes ont peur d'un seul qui est malade, n'en ai-je pas soixante

qui n'ont peur de personne? Je prends sur moi toute la responsabilité de

ma détermination, et je vous promets de vous défendre, s'il le faut,

contre votre chef. Je n'aurais pas cru qu'un vieux militaire comme vous

eût besoin, pour faire son devoir, de la protection d'un jeune homme comme

moi.»

Ezzelino, resté seul, se promena avec agitation dans la salle. Le soleil

était couché et le jour baissait. Le ciel éteignait peu à peu sa pourpre

brûlante dans les flots de la mer d'Ionie. Les rivages dentelés de la

Carnie encadraient la scène immense qui se déployait autour de l'île. Le

comte s'arrêta devant l'étroite croisée à double ogive fleurie qui

dominait, à une élévation de plus de cent pieds, ce tableau splendide. Ce

château, dont les murailles lisses tombaient sur un rocher à pic toujours

battu des vagues, semblait prendre ses racines profondes dans l'abîme et

vouloir s'élancer jusqu'aux nues. Son isolement sur cet écueil lui donnait

un aspect audacieux et misérable à la fois. Ezzelino, tout en admirant

cette situation pittoresque, sentit comme une sorte de vertige, et se

demanda si une telle résidence n'était pas bien propre à exalter jusqu'au

délire un esprit impressionnable comme devait l'être celui de Soranzo.

L'inaction, la maladie et le chagrin lui parurent, dans un pareil séjour,

des tortures pires que la mort, et une sorte de pitié vint adoucir

l'indignation qui jusque-là avait rempli son âme.

Mais il résista à cet instinct d'un âme trop généreuse, et, comprenant

l'importance du devoir qu'il s'était imposé, il s'arracha à sa

contemplation, et reprit sa marche rapide le long de la grande salle.

Un affreux silence, indice de terreur et de désespoir, régnait dans cette

demeure guerrière, où le bruit des armes et le cri des sentinelles eussent

dû, à toute heure, se mêler à la voix des vents et des ondes. On n'y

entendait que le cri des oiseaux de mer qui s'abattaient, à l'entrée de la

nuit, par troupes nombreuses, sur les récifs et les flots qui se brisaient

solennellement en élevant une grande plainte monotone dans l'espace.

Ce lieu avait été témoin jadis d'une grande scène de gloire et de carnage.

Autour de ces écueils Curzolari (les antiques Échinades), l'héroïque

bâtard de Charles-Quint, don Juan d'Autriche, avait donné le premier

signal de la grande bataille de Lépante, et anéanti les forces navales de

la Turquie, de l'Égypte et de l'Algérie. La construction du château

remontait à cette époque; il portait le nom de San-Silvio, peut-être parce

qu'il avait été bâti ou occupé par le comte Silvio de Porcia, l'un des

vainqueurs de la campagne. Sur les parois de la salle, Ezzelin vit, à la

dernière lueur du jour, trembloter les grandes silhouettes des héros de

Lépante, peints à fresque assez grossièrement, dans des proportions

colossales, et revêtus de leurs puissantes armures de guerre. On y voyait

le généralissime Veniers, qui, à l'âge de soixante-seize ans, fit des

prodiges de valeur; le provéditeur Barbarigo, le marquis de Santa Cruz,

les vaillants capitaines Loredano et Malipiero, qui tous deux perdirent la

vie dans cette sanglante journée; enfin le célèbre Bragadino, qui avait

été écorché vif quelques mois avant la bataille par ordre de Mustapha, et

qui était représenté dans toute l'horreur de son supplice, la tête ceinte

d'une auréole de martyr et le corps à demi dépouillé de sa peau. Ces

fresques étaient peut-être l'oeuvre de quelque soldat artiste blessé au

combat de Lépante. L'air de la mer en avait fait tomber une partie; mais

ce qui en restait avait encore un aspect formidable, et ces spectres

héroïques, mutilés et comme flottants dans le crépuscule, firent passer

dans l'âme d'Ezzelino des émotions de terreur religieuse et d'enthousiasme

patriotique.

Quelle fut sa surprise lorsqu'il fut tiré de son austère rêverie par les

sons d'un luth! Une voix de femme, suave et pleine d'harmonie, quoique un

peu voilée par le chagrin ou la souffrance, vint s'y mêler, et lui fit

entendre distinctement ces vers d'une romance vénitienne bien connue de

lui:

Vénus est la belle déesse,

Venise est la belle cité.

Doux astre, ville enchanteresse,

Perles d'amour et de beauté,

Vous vous couchez dans l'onde amère,

Le soir, comme dans vos berceaux;

Car vous êtes soeurs, et pour mère

Vous eûtes l'écume des flots.

Ezzelino n'eut pas un instant de doute sur cette romance et sur cette

voix.

«Giovanna!» s'écria-t-il en s'élançant à l'autre bout de la salle, et en

soulevant d'une main tremblante l'épais rideau de tapisserie qui obstruait

la croisée du fond.

Cette croisée donnait sur l'intérieur du château, sur une de ces parties

ceintes de bâtiments que dans nos édifices français du moyen âge on

appelait le préau. Ezzelino vit une petite cour dont l'aspect contrastait

avec tout le reste de l'île et du château. C'était un lieu de plaisance

bâti récemment à la manière orientale, et dans lequel on avait semblé

vouloir chercher un refuge contre l'aspect fatigant des flots et l'âpreté

des brises marines. Sur une assez large plate-forme quadrangulaire, on

avait rapporté des terres végétales, et les plus belles fleurs de la Grèce

y croissaient à l'abri des orages. Ce jardin artificiel était rempli d'une

indicible poésie. Les plantes qu'on y avait acclimatées de force avaient

une langueur et des parfums étranges, comme si elles eussent compris les

voluptés et la souffrance d'une captivité volontaire. Un soin délicat et

assidu semblait présider à leur entretien. Un jet d'eau de roche murmurait

au milieu dans un bassin de marbre de Paros. Autour de ce parterre régnait

une galerie de bois de cèdre découpée dans le goût moresque avec une

légèreté et une simplicité élégantes. Cette galerie laissait entrevoir,

au-dessous et au-dessus de ses arcades, les portes cintrées et les

fenêtres en rosaces des appartements particuliers du gouverneur; des

portières de tapisseries d'Orient et des tendines de soie écarlate en

dérobaient la vue intérieure aux regards du comte. Mais à peine eut-il,

d'une voix émue et pénétrante, répété le nom de Giovanna, qu'un de ces

rideaux se souleva rapidement. Une ombre blanche et délicate se dessina

sur le balcon, agita son voile comme pour donner un signe de

reconnaissance, et, laissant retomber le rideau, disparut au même instant.

Le comte fut forcé d'abandonner la fenêtre, Léontio venait lui rendre

compte de son message; mais Ezzelino avait reconnu Giovanna, et il

écoutait à peine la réponse du vieux commandant.

Léontio vint annoncer que le gouverneur était réellement en course aux

environs de l'île; mais, soit qu'il eût mis pied à terre quelque part dans

les rochers de la plage de Garnie, soit qu'il se fût engagé dans les

nombreux îlots qui entourent l'île principale de Curzolari, on ne

découvrait nulle part son esquif à l'aide de la lunette.

«Il est fort étrange, dit Ezzelin, que dans ces courses aventureuses il ne

rencontre point les pirates.

--Cela est étrange, en effet, repartit le commandant. On dit qu'il y a un

Dieu pour les hommes ivres et pour les fous. Je gage que si messer Orio

était dans son bon sens et connaissait le danger auquel il s'expose en

allant ainsi presque seul, sur une barque, côtoyer des écueils infestés de

brigands, il aurait déjà trouvé dans ces courses la mort qu'il semble

chercher, et qui de son côté semble le fuir.

--Vous ne m'aviez pas dit, messer Léontio, interrompit Ezzelin qui ne

l'écoutait pas, que la signora Soranzo fût ici.

--Votre seigneurie ne me l'avait pas demandé, répondit Léontio. Elle est

ici depuis deux mois environ, et je pense qu'elle y est venue sans le

consentement de son époux; car, à son retour de l'expédition de Patras,

soit qu'il ne l'attendît pas, soit que, dans sa folie, il eût oublié

qu'elle dût venir le rejoindre, messer Orio lui a fait un accueil

très-froid. Cependant il l'a traitée avec les plus grands égards; et

puisque votre seigneurie a jeté les yeux sur la partie du château que l'on

découvre de cette fenêtre, elle a pu voir qu'on y a construit, avec une

célérité presque magique, un logement de bois à la manière orientale,

très-simple à la vérité, mais beaucoup plus agréable que ces grandes

salles froides et sombres dans le goût de nos pères. Le jeune esclave turc

que messer Soranzo a ramené de Patras a donné le plan et présidé à tous

les détails de ce harem improvisé, où il n'y a qu'une sultane, il est vrai,

mais plus belle à elle seule que les cinq cents femmes réunies du sultan.

On a fait ici tout ce qui était possible, et même un peu plus, comme l'on

dit, pour rendre supportable à la nièce de l'illustre amiral le séjour de

cette lugubre demeure.»

Ezzelin laissait parler le vieux commandant sans l'interrompre. Il ne

savait à quoi se résoudre. Il désirait et craignait tout à la fois de voir

Giovanna. Il ne savait comment interpréter le signe qu'elle lui avait fait

de sa fenêtre. Peut-être avait-elle besoin, dans sa triste situation,

d'une protection respectueuse et désintéressée. Il allait se décider à lui

faire demander une entrevue par Léontio, lorsqu'une femme grecque, qui

était au service de Giovanna, vint de sa part le prier de se rendre auprès

d'elle. Ezzelin prit avec empressement son chapeau qu'il avait jeté sur

une table, et se disposait à suivre l'envoyée, lorsque Léontio,

s'approchant de lui et lui parlant à voix basse, le conjura de ne point

répondre à cet appel de la signora, sous peine d'attirer sur lui et sur

elle-même la colère de Soranzo.

L'Uscoque · 第 2 / 15 段