Leurs préparatifs avaient duré assez long temps pour que la

L'USCOQUE.

«Je crois, Lélio, dit Beppa, que nous avons endormi le digne Asseim Zuzuf.

--Toutes nos histoires l'ennuient, dit l'abbé. C'est un homme trop grave

pour s'intéresser à des sujets aussi frivoles.

--Pardonnez-moi, répondit le sage Zuzuf. Dans mon pays, on aime les contes

avec passion; dans nos cafés, nous avons nos conteurs comme ici vous avez

vos improvisateurs. Leurs récits sont tour à tour en prose et en vers.

J'ai vu le poëte anglais les écouter des soirées entières.

--Quel poëte anglais? demandai-je.

--Celui qui a fait la guerre avec les Grecs, et qui a fait passer dans les

langues d'Europe l'histoire de Phrosine et plusieurs autres traditions

orientales, dit Zuzuf.

--Je parie qu'il ne sait pas le nom de lord Byron! s'écria Beppa.

--Je le sais fort bien, répondit Zuzuf. Si j'hésite à le prononcer, c'est

que je n'ai jamais pu le dire devant lui sans le faire sourire. Il paraît

que je le prononce très-mal.

--Devant lui! m'écriai-je; vous l'avez donc connu?

--Beaucoup, à Athènes principalement. C'est là que je lui ai raconté

l'histoire de _l'Uscoque_>, qu'il a écrite en anglais sous le titre du

_Corsaire_ et de _Lara_.

--Comment, mon cher Zuzuf, dit Lélio, c'est vous qui êtes l'auteur des

poëmes de lord Byron?

--Non, répondit le Corcyriote sans se dérider le moins du monde à cette

plaisanterie, car il a tout à fait changé cette histoire, dont au reste je

ne suis pas l'auteur, puisque c'est une histoire véritable.

--Eh bien! vous allez la raconter, dit Beppa.

--Mais vous devez la savoir, répondit-il, car c'est plutôt une histoire

vénitienne qu'un conte oriental.

--J'ai ouï dire, reprit Beppa, qu'il avait pris le sujet de _Lara_ dans

l'assassinat du comte Ezzelino, qui fut tué de nuit, au traguet de

San-Miniato, par une espèce de renégat, du temps des guerres de Morée.

--Ce n'est donc pas le même, dit Lélio, que ce célèbre et farouche

Ezzelin...

--Qui peut savoir, dit l'abbé, quel est cet Ezzelin, et surtout ce Conrad?

Pourquoi chercher une réalité historique au fond de ces belles fictions de

la poésie? Ne serait-ce pas les déflorer? Si quelque chose pouvait

affaiblir mon culte pour lord Byron, ce seraient les notes

historico-philosophiques dont il a cru devoir appuyer la vraisemblance de

ses poëmes. Heureusement personne ne lui demande plus compte de ses

sublimes fantaisies, et nous savons que le personnage le plus historique

de ses épopées lyriques, c'est lui-même. Grâce à Dieu et à son génie, il

s'est peint dans ces grandes figures. Et quel autre modèle eût pu poser

pour un tel peintre?

--Cependant, repris-je, j'aimerais à retrouver, dans quelque coin obscur

et oublié, les matériaux dont il s'est servi pour bâtir ses grands

édifices. Plus ils seraient simples et grossiers, plus j'admirerais le

parti qu'il en a su tirer. De même que j'aimerais à rencontrer les femmes

qui servirent de modèle aux vierges de Raphaël.

--Si vous êtes curieux de savoir quel est le premier corsaire que Byron

ait songé à célébrer sous le nom de Conrad et de Lara, je pense, dit

l'abbé, qu'il nous sera facile de le retrouver; car je sais une histoire

qui a des rapports frappants avec les aventures de ces deux poëmes. C'est

probablement la même, cher Asseim, que vous racontâtes au poëte anglais,

lorsque vous fîtes amitié avec lui à Athènes?

--Ce doit être la même, répondit Zuzuf. Or, si vous la savez, racontez-la

vous-même; vous vous en tirerez mieux que moi.

--Je ne le pense pas, dit l'abbé. J'en ai oublié la meilleure partie, ou,

pour mieux dire, je ne l'ai jamais bien sue.

--Nous la raconterons donc à nous deux, dit Zuzuf. Vous m'aiderez pour la

partie qui s'est passée à Venise, et moi, de mon côté, pour celle qui

s'est passée en Grèce.»

La proposition fut acceptée, et les deux amis, prenant alternativement la

parole, se disputant parfois sur des noms propres, sur des dates et sur

des détails que l'abbé, historien scrupuleux, traitait d'apocryphes,

tandis que le Levantin, épris du romanesque avant tout, faisait bon marché

des anachronismes et des fautes de topographie, l'_Histoire de l'Uscoque_

nous arriva enfin par lambeaux. Je vais essayer de les recoudre, sauf à

être trahi en beaucoup d'endroits par ma mémoire, et à n'être pas aussi

authentique que l'abbé Panorio pourrait le désirer s'il relisait ces

pages. Mais, heureusement pour nous, nos pauvres contes ont paru dignes de

l'index de Sa Sainteté (ce dont, à coup sûr, personne n'eût jamais été

s'aviser), et Sa Majesté l'empereur d'Autriche, _qu'on ne s'attendait

guère_ non plus _à voir en cette affaire_, faisant exécuter à Venise tous

les index du pape, il n'y a pas de danger que mon conte y arrive et y

reçoive le plus petit démenti.

«D'abord qu'est-ce qu'un Uscoque? demandai-je au moment où l'honnête Zuzuf

essuyait sa barbe et ouvrait la bouche pour commencer son récit.

--Ignorant! dit l'abbé. Le mot _uscocco_ vient de _scoco_, lequel, en

langue dalmate, signifie transfuge. L'origine et les diverses fortunes des

Uscoques occupent une place importante dans l'histoire de Venise. Je vous

y renvoie. Il vous suffira de savoir maintenant que les empereurs et les

princes d'Autriche se servirent souvent de ces brigands pour défendre les

villes maritimes contre les entreprises des Turcs. Pour se dispenser de

payer cette terrible garnison, qui ne se fût pas contentée de peu,

l'Autriche fermait les yeux sur leurs pirateries; et les Uscoques

faisaient main basse sur tout ce qu'ils rencontraient dans l'Adriatique,

ruinaient le commerce de la république, et désolaient les provinces

d'Istrie et de Dalmatie. Ils furent longtemps établis à Segna, au fond du

golfe de Carnie, et, retranchés là derrière de hautes montagnes et

d'épaisses forêts, ils bravèrent les efforts réitérés qu'on fit pour les

détruire. Vers 1615, un traité conclu avec l'Autriche les livra enfin sans

appui à la vengeance des Vénitiens, et le littoral de l'Italie en fut

purgé. Les Uscoques cessèrent donc de faire un corps, et, forcés de se

disperser, ils se répandirent dans toutes les mers, et grossirent le

nombre des flibustiers qui, de tout temps et en tous lieux, ont fait la

guerre au commerce des nations. Longtemps encore après l'expulsion de

cette race féroce et brutale entre toutes celles qui vivent de meurtre et

de rapine, le nom d'Uscoque demeura en horreur dans notre marine militaire

et marchande. Et c'est ici l'occasion de vous faire remarquer la distance

qui existe entre le titre de corsaire donné par lord Byron à son héros, et

celui d'uscoque que portait le nôtre. C'est à peu près celle qui sépare

les bandits de drame et d'opéra moderne des voleurs de grands chemins, les

aventuriers de roman des chevaliers d'industrie; en un mot, la fantaisie

de la réalité. Ce n'est pas que notre Uscoque ne fût, comme le corsaire

Conrad, de bonne maison et de bonne compagnie. Mais il a plu au poëte d'en

faire un grand homme au dénoûment; et il n'en pouvait être autrement,

puisque, n'en déplaise à notre ami Zuzuf, il avait oublié peu à peu le

personnage de son conte athénien pour ne plus voir dans Conrad que lord

Byron lui-même. Quant à nous, qui voulons nous soumettre à la vérité de la

chronique et rester dans le positif de la vie, nous allons vous montrer un

pirate beaucoup moins noble.

--Un corsaire en prose, dit Zuzuf.

--Il a beaucoup d'esprit et de gaieté pour un Turc,» me dit Beppa en

baissant la voix.

L'histoire commença enfin.

* * * * *

Au commencement où éclata, vers la fin du quinzième siècle, la fameuse

guerre de Morée, étant doge Marc-Antonio Giustiniani, Pier Orio Soranzo,

dernier descendant de la race ducale de ce nom, achevait de manger à

Venise une immense fortune. C'était un homme encore jeune, d'une grande

beauté, d'une rare vigueur, de passions fougueuses, d'un orgueil effréné,

d'une énergie indomptable. Il était célèbre dans toute la république par

ses duels, ses prodigalités et ses débauches. On eût dit qu'il cherchait à

plaisir tous les moyens d'user sa vie, sans en venir à bout. Son corps

semblait être à l'épreuve du fer, et sa santé à celle de tous les excès.

Pour ses richesses, ce fut différent; elles ne tardèrent pas à succomber

aux larges saignées qu'il y faisait tous les jours. Ses amis, voyant sa

ruine approcher, voulurent lui faire des remontrances et l'engager à

s'arrêter sur la pente fatale qui l'entraînait; mais il ne voulut faire

attention à rien, et aux plus sages discours il ne répondait que par des

plaisanteries ou des rebuffades, appelant l'un pédant, traitant l'autre de

Jérémie bâtard, priant ceux qui ne trouveraient pas son vin bon d'aller

boire ailleurs, et promettant des coups d'épée à ceux qui reviendraient

lui parler d'affaires. Ce fut ainsi qu'il fit jusqu'au bout. Lorsque enfin,

toutes ses ressources épuisées, il se vit dans l'impossibilité absolue de

continuer son train de vie, il se mit pour la première fois à réfléchir

sérieusement à sa position. Après s'être bien consulté, il ne vit pour lui

que trois partis à prendre: le premier était de se casser la tête et de

laisser ses créanciers se débrouiller comme ils pourraient au milieu des

débris épars de sa fortune; le second, de se faire moine; le troisième, de

mettre ordre à ses affaires, et d'aller ensuite guerroyer contre les

Turcs. Ce fut ce dernier parti qu'il prit, se disant qu'il valait mieux

casser la tête aux autres qu'à soi-même, et que d'ailleurs il était

toujours temps d'en venir là. Il vendit donc tous ses biens, paya ses

dettes, et, avec ses derniers deniers, qui ne l'auraient pas fait vivre

deux mois, il équipa et arma une galère, et partit à la rencontre des

infidèles. Il leur fit payer cher les folies de sa jeunesse. Tous ceux qui

se trouvèrent sur sa route furent attaqués, pillés, massacrés. En peu de

temps sa petite galère devint la terreur de l'Archipel. A la fin de la

campagne, il revint à Venise avec une brillante réputation de capitaine.

Le doge, voulant lui témoigner la satisfaction de la république pour tous

les services qu'il avait rendus, lui confia, pour l'année suivante, un

poste important dans la flotte commandée par le célèbre Francesco

Morosini. Celui-ci, qui l'avait vu en maintes occasions accomplir les plus

étranges prouesses, enchanté de ses talents et de son audace, l'avait pris

en grande amitié. Orio sentit d'abord tout le parti qu'il pouvait tirer de

cette liaison pour son avancement personnel. Il ne négligea donc aucun

moyen de la resserrer davantage, et, grâce à son esprit, il réussit à

devenir d'abord le favori du général, et bientôt après son parent.

Morosini avait une nièce âgée d'environ dix-huit ans, belle et bonne comme

un ange, sur laquelle il avait porté toutes ses affections, et qu'il

traitait comme sa fille. Après la gloire de la république, rien au monde

ne lui était plus cher que le bonheur de cette enfant adorée. Aussi lui

laissait-il en tout et toujours faire sa volonté. Et lorsque, traitant son

extrême complaisance de faiblesse dangereuse, on lui reprochait de gâter

sa nièce, il répondait qu'il avait été mis sur la terre pour batailler

contre les Turcs, et non contre sa bien-aimée Giovanna; que les vieillards

avaient bien assez de leur âge à se faire pardonner, sans y ajouter

l'ennui des longs sermons et des tristes remontrances; que d'ailleurs les

diamants ne se gâtaient jamais, quoi qu'on fît, et que Giovanna était le

plus précieux diamant de toute la terre. Il laissa donc à la jeune fille,

dans le choix d'un mari comme dans toutes les autres choses, la plus

complète liberté, ses grandes richesses lui permettant de ne pas regarder

à la fortune de l'homme qu'elle voudrait épouser.

Parmi les nombreux prétendants qui s'étaient présentés, Giovanna avait

distingué le jeune comte Ezzelino, de la famille des princes de Padoue,

dont le noble caractère et la bonne renommée soutenaient dignement

l'illustre nom. Toute jeune et tout inexpérimentée qu'elle fût, elle avait

bien vite reconnu qu'il n'était pas poussé vers elle, comme tous les

autres, par des raisons d'orgueil ou d'intérêt, mais bien par une tendre

sympathie et un amour sincère. Aussi l'en avait-elle déjà récompensé par

le don de son estime et de son amitié. Elle donnait même déjà le nom

d'amour à ce qu'elle éprouvait pour lui, et le comte Ezzelino se flattait

d'avoir allumé une passion semblable à celle qu'il nourrissait. Déjà

Morosini avait donné son consentement à ce noble hyménée; déjà les

joailliers et les fabricants d'étoffes préparaient leurs plus précieuses

et leurs plus rares marchandises pour la toilette de la mariée; déjà tout

le quartier aristocratique _del Castello_ s'apprêtait à passer plusieurs

semaines dans les fêtes. De toutes parts on ornait les gondoles, on

renouvelait les toilettes, et c'était à qui se chercherait un degré de

parenté avec l'heureux fiancé qui allait posséder la plus belle femme et

ouvrir la maison la plus brillante de Venise. Le jour était fixé, les

invitations étaient faites; il n'était bruit que de l'illustre mariage.

Tout d'un coup une nouvelle étrange circula. Le comte Ezzelin avait

suspendu tous les préparatifs; il avait quitté Venise. Les uns le disaient

assassiné; d'autres prétendaient que, sur un ordre du conseil des dix, il

venait d'être envoyé en exil. Pourquoi donnait-on à son absence des motifs

sinistres? Le bruit et l'agitation régnaient toujours au palais Morosini;

on continuait les apprêts de la noce, et aucune invitation n'était

retirée. La belle Giovanna était partie pour la campagne avec son oncle;

mais au jour fixé pour la célébration de son mariage, elle devait revenir.

Le général écrivait ainsi à ses amis, et les engageait à se réjouir du

bonheur de sa famille.

D'un autre côté, des gens dignes de foi avaient récemment rencontré le

comte Ezzelin aux environs de Padoue, se livrant au plaisir de la chasse

avec une ardeur singulière, et ne paraissant nullement pressé de retourner

à Venise. Une dernière version donnait à croire qu'il s'était retiré dans

sa villa, et qu'enfermé seul et désolé il passait les nuits dans les

larmes.

Que se passait-il donc? Le peuple vénitien est le plus curieux qui soit au

monde. Il y avait là un beau thème pour les ingénieux commentaires des

dames et les railleuses observations des jeunes gens. Il paraissait

certain que Morosini mariait toujours sa nièce; mais ce dont on ne pouvait

plus douter, c'est qu'il ne la mariait point avec Ezzelin. Pour quelle

cause mystérieuse cet hymen était-il rompu à la veille d'être contracté?

Et quel autre fiancé s'était donc trouvé là, comme par enchantement, pour

remplacer tout à coup le seul parti qui eût semblé jusque-là convenable?

On se perdait en conjectures.

Un beau soir, on vit une gondole fort simple glisser sur le canal de

Fusine; mais, à la rapidité de sa marche et au bon air des gondoliers, on

eut bientôt reconnu que ce devait être quelque personnage de haut rang

revenant incognito de la campagne. Quelques désoeuvrés qui se promenaient

sur une barque dans les mêmes eaux suivirent cette gondole de près et

virent le noble Morosini assis à côté de sa nièce. Orio Soranzo était à

demi couché aux pieds de Giovanna, et dans la douce préoccupation avec

laquelle Giovanna caressait le beau lévrier blanc d'Orio, il y avait tout

un monde de délices, d'espérance et d'amour.

«En vérité! s'écrièrent toutes les dames qui prenaient le frais sur la

terrasse du palais Mocenigo, lorsque la nouvelle arriva au bout d'une

heure dans le beau monde: Orio Soranzo! ce mauvais sujet!» Puis il se fit

un grand silence, et personne ne se demanda comment la chose avait pu

arriver. Celles qui affectaient le plus de mépriser Orio Soranzo et de

plaindre Giovanna Morosini, savaient trop bien qu'Orio était un homme

irrésistible.

Un soir, Ezzelin, après avoir passé le jour à poursuivre le sanglier au

fond des bois, rentrait triste et fatigué. La chasse avait été magnifique,

et les piqueurs du comte s'étonnaient qu'une si belle partie n'eût pas

éclairci le front de leur maître. Son air morne et son regard sombre

contrastaient avec les fanfares et les aboiements des chiens, auxquels

l'écho répondait joyeusement du haut des tourelles du vieux manoir. Au

moment où le comte franchissait le pont-levis, un courrier, qui venait

d'arriver quelques minutes avant lui, vint à sa rencontre, et, tenant

d'une main la bride de son cheval poudreux et haletant, lui présenta de

l'autre, en s'inclinant presque à terre, une lettre dont il était porteur.

Le comte, qui d'abord avait jeté sur lui un regard distrait et froid,

tressaillit au nom que prononçait l'envoyé. Il saisit la lettre d'une main

convulsive, et, arrêtant son ardent coursier avec une impatience qui le

fit cabrer, il resta un instant incertain et farouche, comme s'il eût

voulu répondre à ce message par l'insulte et le mépris; mais, se calmant

presque aussitôt, il donna un sequin d'or à l'envoyé et descendit de

cheval sur le pont même, se croyant à la porte de ses appartements, et

laissant traîner dans la poussière les rênes de sa noble monture.

Il était enfermé depuis une heure environ dans un cabinet, lorsque son

écuyer vint lui dire que le courrier, conformément aux ordres de ses

maîtres, allait repartir pour Venise, et qu'auparavant il désirait prendre

les ordres du noble comte. Celui-ci parut s'éveiller comme d'un rêve. A un

signe qu'il fit, l'écuyer lui apporta de quoi écrire, et le lendemain

matin Giovanna Morosini reçut des mains du courrier la réponse suivante:

«Vous me dites, madame, que des bruits de diverses natures circulent dans

le public à propos de votre mariage et de mon départ. Selon les uns,

j'aurais encouru la disgrâce de votre famille par quelque action basse ou

quelque liaison honteuse; selon les autres, j'aurais eu d'assez graves

sujets de plainte contre vous pour vous faire l'affront de me retirer à la

veille de l'hyménée. Quant au premier de ces bruits, vous avez trop de

bonté, et vous prenez trop de soin, madame. Je suis fort peu sensible, à

l'heure qu'il est, à l'effet que peut produire mon malheur dans l'opinion

publique; il est assez grand par lui-même pour que je ne l'aggrave pas par

des préoccupations d'un ordre inférieur. Quant à la seconde supposition

dont vous me parlez, je conçois combien votre orgueil en doit souffrir; et

votre orgueil est fondé, madame, sur de trop légitimes prétentions pour

que j'entre en révolte contre ce qu'il peut vous dicter en cet instant.

L'arrêt est cruel; cependant je bornerai toute ma plainte à vous le dire

aujourd'hui, et demain j'obéirai. Oui, je reparaîtrai à Venise, et,

prenant votre invitation pour un ordre, j'assisterai à votre mariage. Vous

voulez que j'étale en public le spectacle de ma douleur, vous voulez que

tout Venise lise sur mon front l'arrêt de votre dédain. Je le conçois, il

faut que l'opinion immole un de nous à la gloire de l'autre. Pour que

votre seigneurie ne soit point accusée de trahison ou de déloyauté, il

faut que je sois raillé et montré au doigt comme un sot qui s'est laissé

supplanter du jour au lendemain; j'y consens de grand coeur. Le soin de

votre honneur m'est plus cher que celui de ma propre dignité. Que ceux qui

me trouveront trop complaisant s'apprêtent nonobstant à le payer cher!

Rien ne manquera au triomphe d'Orio Soranzo! pas même le vaincu marchant

derrière son char, les mains liées et le front chargé de honte! Mais

qu'Orio Soranzo ne cesse jamais de vous sembler digne de tant de gloire!

car ce jour-là le vaincu pourrait bien se sentir les mains libres, et lui

prouver que le soin de votre honneur, madame, est le premier et l'unique

de votre esclave fidèle,» etc.

Tel était l'esprit de cette lettre dictée par un sentiment sublime, mais

écrite en beaucoup d'endroits dans un style à la mode du temps, si

emphatique, et chargé de tant d'antithèses et de concetti, que j'ai été

forcé de vous la traduire en langue moderne pour la rendre intelligible.

Le lendemain, le comte Ezzelin quitta son manoir au coucher du soleil, et

descendit la Brenta sur sa gondole. Tout le monde dormait encore au palais

Memmo lorsqu'il y arriva. La noble dame Antonia Memmo était veuve de

Lotario Ezzelino, oncle du jeune comte; c'était chez elle qu'il résidait à

Venise, lui ayant confié l'éducation de sa soeur Argiria, enfant de quinze

ans, d'une beauté merveilleuse et d'un aussi noble coeur que lui-même.

Ezzelin aimait sa soeur comme Morosini aimait sa nièce; c'était la seule

proche parente qui lui restât, et c'était aussi l'unique objet de ses

affections avant qu'il eût connu Giovanna Morosini. Abandonné par celle-ci,

il revenait vers sa jeune soeur avec plus de tendresse. Seule dans tout

ce palais, elle était déjà levée lorsqu'il arriva; elle courut à sa

rencontre, et lui fit le plus affectueux accueil; mais Ezzelin crut voir

un peu de trouble et une sorte de crainte dans la sympathie qu'elle lui

témoignait. Il la questionna sans pouvoir lui arracher son innocent secret;

mais il comprit sa sollicitude, lorsqu'elle le supplia de prendre du

sommeil, au lieu de sortir comme il en témoignait l'intention. Elle

semblait vouloir lui cacher un malheur imminent, et, lorsqu'elle

tressaillit en entendant la grosse cloche de la tour Saint-Marc sonner le

premier coup de la messe, Ezzelin fut certain de ce qu'il avait pressenti.

«Ma douce Argiria, lui dit-il, tu crois que j'ignore ce qui se passe; tu

t'effrayes de ma présence à Venise le jour du mariage de Giovanna

Morosini. Sois sans crainte; je suis calme, tu le vois, et je viens exprès

pour assister à ce mariage, selon l'invitation que j'en ai reçue.--A-t-on

bien osé vous inviter? s'écria la jeune fille en joignant les mains.

A-t-on bien poussé l'insulte et l'impudeur jusqu'à vous faire part de ce

mariage? Oh! j'étais l'amie de Giovanna! Dieu m'est témoin que tant

qu'elle vous a aimé je l'ai aimée comme ma soeur; mais aujourd'hui je la

méprise et je la déteste. Moi aussi, je suis invitée à son mariage, mais

je n'irai point. Je lui arracherais son bouquet de la tête et je lui

déchirerais son voile si je la voyais revêtue de ces ornements pour donner

la main à votre rival. Oh! Dieu! préférer à mon frère un Orio Soranzo, un

débauché, un joueur, un homme qui méprise toutes les femmes et qui a fait

mourir sa mère de chagrin! Eh quoi! mon frère, vous le regarderez en face?

Oh! n'allez pas là! Vous ne pouvez y aller sans avoir quelques desseins

terribles. N'y allez pas! méprisez ce couple indigne de votre colère.

Abandonnez Giovanna à son triste bonheur. C'est là qu'elle trouvera son

châtiment.--Mon enfant, répondit Ezzelin, je suis profondément ému de

votre sollicitude, et je suis heureux, puisque votre amitié pour moi est

si vive. Mais ne craignez rien de ma colère ni de ma douleur, et sachez

que vous ne comprenez rien à ce qui m'arrive. Sachez, mon enfant chérie,

que Giovanna Morosini n'a eu aucun tort envers moi. Elle m'a aimé, elle me

l'a avoué naïvement; elle m'a accordé sa main. Puis un autre est venu; un

homme plus habile, plus audacieux, plus entreprenant, un homme qui avait

besoin de sa fortune, et qui, pour la fasciner, a été grand orateur et

grand comédien. Il l'a emporté; elle l'a préféré; elle me l'a dit, et je

me suis retiré; mais elle me l'a dit avec franchise, avec douceur, avec

bonté même. Ne haïssez donc point Giovanna, et restez son amie comme je

reste son serviteur. Allez éveiller votre tante; priez-la de vous mettre

vos plus beaux habits, et de venir avec vous et avec moi à la noce de

Giovanna Morosini.»

Grande fut la surprise de la tante lorsque la jeune fille consternée vint

lui déclarer les intentions du comte. Mais elle l'aimait tendrement; elle

croyait en lui et vainquit sa répugnance. Ces deux femmes, richement

parées, la vieille avec tout le luxe majestueux et lourd de l'antique

noblesse, la jeune avec tout le goût et toute la grâce de son âge,

accompagnèrent Ezzelin à l'église Saint-Marc.

Leurs préparatifs avaient duré assez long temps pour que la messe et la

cérémonie du mariage fussent déjà terminées lorsque Ezzelin parut avec

elles sur le seuil de la basilique. Il se trouva donc face à face en

entrant avec Giovanna Morosini et Orio Soranzo, qui sortaient en grande

pompe se tenant par la main. Giovanna était véritablement une perle de

beauté, une _perle d'Orient_, comme on disait en ce temps-là, et les roses

blanches de sa couronne étaient moins pures et moins fraîches que le front

qu'elles ceignaient de leur diadème virginal. Le plus beau de tous les

pages portait les longs plis de sa robe de drap d'argent, et son corsage

était serré dans un réseau de diamants. Mais ni sa beauté ni sa parure

n'éblouirent la jeune Argiria. Non moins belle et non moins parée, elle

serra fortement le bras de son frère et marcha d'un pas assuré à la

rencontre de Giovanna. Son attitude fière, son regard plein de reproche et

son sourire un peu amer troublèrent Giovanna Soranzo. Elle devint pâle

comme la mort en voyant le frère et la soeur, l'un muet et calme comme un

désespoir sans ressource, l'autre qui semblait être l'expression vivante

de l'indignation concentrée d'Ezzelin. Orio sentit défaillir sa jeune

épouse, et ne sembla pas voir Ezzelin; mais son attention se porta tout

entière sur la jeune Argiria, et il fixa sur elle un regard étrange, mêlé

d'ardeur, d'admiration et d'insolence. Argiria fut aussi troublée de ce

regard que Giovanna l'avait été du sien. Elle s'appuya tremblante sur le

bras d'Ezzelin, et prit ce qu'elle éprouvait pour de la haine et de la

colère.

Morosini, s'avançant alors à la rencontre d'Ezzelin, le serra dans ses

bras, et les témoignages d'affection qu'il lui donna semblèrent une

protestation contre la préférence que Giovanna avait donnée à Soranzo. Le

cortége s'arrêta, et les curieux se pressèrent pour voir cette scène dans

laquelle ils espéraient trouver l'explication du dénoûment inattendu des

amours d'Ezzelin et de Giovanna. Mais les amateurs de scandale se

retirèrent mal contents. Où l'on s'attendait à un échange de provocations

et à des dagues hors du fourreau, on ne vit qu'embrassades et

protestations. Morosini baisa la main de la signora Memmo et le front

d'Argiria, qu'il avait coutume de traiter comme sa fille; puis il l'attira

doucement, et cette aimable fille, ne pouvant résister à la prière tacite

du vénérable général, s'approcha tout à fait de Giovanna. Celle-ci

s'élança vers son ancienne amie et l'embrassa avec une irrésistible

effusion. En même temps elle tendit la main à Ezzelin, qui la baisa d'un

air respectueux et calme en lui disant tout bas: «Madame; êtes-vous

contente de moi?--Vous êtes à jamais mon ami et mon frère,» lui dit

Giovanna. Elle entraîna Argiria avec elle, et Morosini, offrant sa main à

la signora Memmo, entraîna aussi Ezzelin en s'appuyant sur son bras. C'est

ainsi que le cortége se remit en marche, et gagna les gondoles au son des

fanfares et aux acclamations du peuple qui jetait des fleurs sur le

passage de la mariée en échange des grandes largesses distribuées par elle

à la porte de la basilique. Il n'y eut donc pas lieu cette fois à gloser

sur les infortunes d'un amant rebuté, non plus que sur le triomphe d'un

amant préféré. On remarqua seulement que les deux rivaux étaient fort

pâles, et que, placés à deux pas l'un de l'autre, s'effleurant à chaque

instant et entre-croisant leurs paroles avec les mêmes interlocuteurs, ils

mettaient une admirable persévérance à ne pas voir le visage et à ne pas

entendre la voix l'un de l'autre.

Lorsqu'on fut rendu au palais Morosini, le premier soin du général fut

d'emmener à part le comte et sa famille, et de leur exprimer

chaleureusement sa reconnaissance pour leur magnanime témoignage de

réconciliation. «Nous avons dû agir ainsi, répondit Ezzelin avec une

dignité respectueuse, et il n'a pas tenu à moi que, dès les premiers jours

de notre rupture, ma noble tante ne fît les premiers pas vers la signora

Giovanna. Au reste, j'ai été lâche peut-être en me retirant à la campagne

comme je l'ai fait. Ma douleur me faisait un besoin impérieux de la

solitude. Voilà mon excuse. Aujourd'hui je suis soumis à l'arrêt du destin,

et je ne pense pas que, si mon visage trahit quelque regret mal étouffé,

personne ici ait l'audace d'en triompher trop ouvertement.

--Si mon neveu avait ce malheur, répondit Morosini, il se rendrait à

jamais indigne de mon estime. Mais il n'en sera pas ainsi. Orio Soranzo

n'est pas, il est vrai, l'époux que j'aurais choisi pour ma Giovanna. Les

prodigalités et les désordres de sa première jeunesse m'ont fait hésiter à

donner un consentement que ma nièce a su enfin m'arracher. Mais je dois

rendre à la vérité cet hommage, qu'en tout ce qui touche à l'honneur, à

l'exquise loyauté, je n'ai rien vu en lui qui ne justifie la haute opinion

qu'il a su donner de son caractère à Giovanna.

--Je le crois, mon général, répondit Ezzelin. Malgré le blâme que tout

Venise déverse sur la folle conduite de messer Orio Soranzo, malgré

l'espèce d'aversion qu'il inspire généralement, comme je ne sache pas que

jamais aucune action basse ou méchante ait mérité cette antipathie, j'ai

dû me taire lorsque j'ai vu qu'il l'emportait sur moi dans le coeur de

votre nièce. Chercher à me réhabiliter dans l'esprit de Giovanna aux

dépens d'un autre, ne convenait point à ma manière de sentir. Quoi qu'il

m'en eût coûté cependant, je l'eusse fait, si j'eusse cru messer Soranzo

tout à fait indigne de votre alliance; j'eusse dû cet acte de franchise à

l'amitié et au respect que je vous porte; mais les beaux faits d'armes de

messer Orio, à la dernière campagne, prouvent que, s'il a été capable de

ruiner sa fortune, il est capable aussi de la relever glorieusement. Ne me

demandez pas pour lui ma sympathie, et ne me commandez pas de lui tendre

la main; je serais forcé de vous désobéir. Mais ne craignez pas que je le

décrie ni que je le provoque; j'estime sa vaillance, et il est votre neveu.

--Il suffit, dit le général en embrassant de nouveau le noble Ezzelin;

vous êtes le plus digne gentilhomme de l'Italie, et mon coeur saignera

éternellement de ne pouvoir vous appeler mon fils. Que n'en ai-je un! et

qu'il fût doué de vos grandes qualités! je vous demanderais pour lui la

main de cette belle et noble enfant, que j'aime presque autant que ma

Giovanna.» En parlant ainsi, Francesco Morosini prit le bras d'Argiria, et

la ramena dans la grande salle, où l'illustre et nombreuse compagnie

commençait les jeux et les divertissements d'usage.

Ezzelin y resta quelques instants; mais, malgré tout l'effort de sa vertu,

il était dévoré de douleur et de jalousie; ses lèvres serrées, son regard

fixe et terne, la roideur convulsive de sa démarche, sa gaieté forcée,

tout en lui trahissait la souffrance profonde dont il était rongé. N'y

pouvant plus tenir, et voyant sa soeur oublier ses ressentiments et cesser

de le suivre d'un oeil inquiet pour s'abandonner aux affectueuses

prévenances de Giovanna, il sortit par la première porte qui se trouva

devant lui, et descendit un escalier tournant assez étroit, qui conduisait

à une galerie inférieure. Il allait sans but, ne sentant qu'un besoin

instinctif de fuir le bruit et d'être seul. Tout à coup il vit venir à lui

un cavalier qui montait légèrement l'escalier et qui ne le voyait pas

encore. Au moment où ce cavalier releva la tête, Ezzelin reconnut Orio, et

toute sa haine se réveilla comme par une explosion électrique; la couleur

revint à ses joues flétries, ses lèvres frémirent, ses yeux lancèrent des

flammes; sa main, obéissant à un mouvement involontaire, tira sa dague

hors du fourreau.

Orio était brave, brave jusqu'à la témérité; il l'avait prouvé en mainte

occasion: il prouva par la suite qu'il l'était jusqu'à la folie. Cependant

en cet instant il eut peur; il n'est de véritable et d'infaillible

bravoure que celle des coeurs véritablement grands et infailliblement

généreux. Tant qu'un homme aime la vie avec l'âpreté du matérialisme, tant

qu'il est attaché aux faux biens, il pourra s'exposer à la mort pour

augmenter ses jouissances ou pour acquérir du renom; car les satisfactions

de la vanité sont au premier rang dans le bonheur des égoïstes: mais qu'on

vienne surprendre un tel homme au faîte de sa félicité, et que, sans lui

offrir un appât de richesse ou de gloire, on l'appelle à la réparation

d'un tort, on pourra bien le trouver lâche, et tout son respect humain ne

le cachera pas assez pour qu'on ne s'en aperçoive.

Orio était sans armes, et son adversaire avait sur lui l'avantage de la

position; il pensa d'ailleurs qu'Ezzelin était là de dessein prémédité,

que peut-être, derrière lui, dans quelque embrasure, il avait des

complices. Il hésita un instant, et tout à coup, vaincu par l'horreur de

la mort, il tourna rapidement sur lui-même, et redescendit l'escalier avec

l'agilité d'un daim. Ezzelin stupéfait s'arrêta un instant. «Orio lâche!

s'écriait-il en lui-même; Orio le duelliste, l'arrogant, le batailleur!

Orio, le héros de la dernière guerre! Orio fuyant ma rencontre!»

Il descendit lentement l'escalier jusqu'à la dernière marche, curieux de

voir si Orio allait revenir à lui muni de sa dague, et désirant au fond

qu'il ne le fît pas; car, la raison ayant repris le dessus, il sentait la

folie et la déloyauté de son premier mouvement. Il se trouva dans la

galerie inférieure; il y vit Orio au milieu de plusieurs valets, affectant

de leur donner des ordres, comme s'il eût été averti, par un souvenir

subit, de quelque oubli, et comme s'il fût revenu sur ses pas pour le

réparer. Il avait repris si vite tout son empire sur lui-même, il

paraissait si calme, si dégagé, qu'Ezzelin douta un instant si sa

préoccupation ne l'avait pas empêché de le voir dans l'escalier: mais cela

était fort peu probable. Néanmoins il se promena quelques instants au bout

de la galerie, ayant toujours l'oeil sur lui, et il le vit sortir avec ses

valets par une issue opposée.

Ne songeant plus à sa vengeance et se reprochant même d'en avoir eu la

pensée, mais voulant à toute force éclaircir ses soupçons, Ezzelin

retourna à la fête, et bientôt il vit son rival rentrer avec un groupe de

conviés. Il avait sa dague à la ceinture, et cette circonstance révéla à

Ezzelin l'attention qu'Orio avait faite à son geste dans l'escalier. «Eh

quoi! pensa-t-il, il a cru que j'avais le dessein de l'assassiner? Il n'a

eu ni assez d'estime pour moi ni assez de calme et de présence d'esprit

pour me montrer que la partie n'était pas égale; et sa frayeur va été si

subite, si aveugle, qu'il n'a pas pris le temps d'apercevoir le mouvement

que j'ai fait pour rentrer ma dague dans le fourreau en voyant qu'il

n'avait pas la sienne! Cet homme n'a pas le coeur d'un noble, et je serais

bien étonné si quelque lâcheté secrète ou quelque crime inconnu n'avait

pas déjà flétri en lui le principe de l'honneur et le sentiment du

courage.»

Dès ce moment la fête devint encore plus insupportable à Ezzelin. Il

remarqua d'ailleurs que, tout en causant avec Giovanna, sa soeur avait

laissé Orio s'approcher d'elle, et qu'elle répondait à ses questions

oiseuses et frivoles avec une timidité de moins en moins hautaine. Orio

pensait réellement que son rival avait des projets de vengeance; il

voulait voir si Argiria était dans la confidence, et, comptant surprendre

ce secret dans le maintien candide de la jeune fille, il la surveillait de

près et l'obsédait de ses impertinentes cajoleries, fixant sur elle ce

regard de faucon qui, disait-on, avait sur toutes les femmes un pouvoir

magique. Argiria, élevée dans la retraite, enfant plein de noblesse et de

pureté, ne comprenait rien à l'émotion inconnue que ce regard lui causait.

Elle se sentait prise d'une sorte de vertige, et lorsque Soranzo reportait

ensuite ses yeux enflammés d'amour sur Giovanna et lui adressait des

épithètes passionnées, elle sentait son coeur battre et ses joues brûler,

comme si ces regards et ces paroles eussent été adressés à elle-même.

Ezzelin n'aperçut pas son trouble intérieur; mais le bal allait commencer,

il craignit qu'Orio n'invitât sa soeur à danser, et il ne pouvait souffrir

qu'elle se familiarisât avec la conversation et les manières d'un homme

pour qui sa haine se changeait en mépris. Il alla prendre Argiria par la

main, et, la reconduisant auprès de sa tante, il les supplia l'une et

l'autre de se retirer. Argiria était venue à regret à la fête; et quand

son frère l'en arracha, elle sentit quelque chose se briser en elle, comme

si un vif regret l'eût atteinte au fond de l'âme. Elle se laissa emmener

sans pouvoir dire un mot, et la bonne tante, qui avait une confiance sans

bornes dans la sagesse et la dignité d'Ezzelin, le suivit sans lui faire

une seule question.

La fête des noces fut magnifique, et dura plusieurs jours; mais le comte

Ezzelin n'y reparut pas: il était reparti le soir même pour Padoue,

emmenant sa tante et sa soeur avec lui.

C'était certainement beaucoup pour un homme presque ruiné la veille d'être

devenu l'époux d'une des plus riches héritières de la république et le

neveu du généralissime; c'était de quoi satisfaire une ambition ordinaire.

Mais rien ne suffisait à Orio, parce qu'il abusait de tout. Il ne lui

aurait rien fallu de moins qu'une fortune de roi pour subvenir à ses

dépenses de fou. C'était un homme à la fois insatiable et cupide, à qui

tous les moyens étaient bons pour acquérir de l'argent, et tous les

plaisirs bons pour le dépenser. Il avait surtout la passion du jeu.

Accoutumé qu'il était à tous les dangers et à toutes les voluptés, ce

n'était plus que dans le jeu qu'il trouvait des émotions. Il jouait donc

d'une manière qui, même dans ce pays et ce siècle de joueurs, semblait

effrayante, exposant souvent, sur un coup de dés, sa fortune tout entière,

gagnant et perdant vingt fois par nuit le revenu de cinquante familles. Il

ne tarda pas à faire de larges trouées dans la dot de sa femme, et sentit

bientôt qu'il fallait ou changer de vie ou réparer ses pertes, s'il ne

voulait se trouver dans la même position qu'avant son mariage. Le

printemps était revenu, et l'on s'apprêtait à reprendre les hostilités. Il

déclara à Morosini qu'il désirait garder l'emploi que la république lui

avait confié sous ses ordres, et regagna ainsi, par son ardeur militaire,

les bonnes grâces de l'amiral, qu'il avait commencé à perdre par sa

mauvaise conduite. Quand le moment fut venu de mettre à la voile, il se

rendit à son poste avec sa galère, et appareilla avec le reste de la

flotte au commencement de 1686.

Il prit une part brillante à tous les principaux combats qui signalèrent

cette mémorable campagne, et se distingua particulièrement au siège de

Coron et à la bataille que gagnèrent les Vénitiens sur le capitan-pacha

Mustapha dans les plaines de la Laconie. Quand l'hiver arriva, Morosini,

après avoir mis en état de défense ses nombreuses conquêtes, mena la

flotte hiverner à Corfou, où elle était à même de surveiller à la fois

l'Adriatique et la mer Ionienne. En effet, les Turcs ne firent pendant

toute la mauvaise saison aucune tentative sérieuse; mais les habitants des

écueils du golfe de Lépante, soumis l'année précédente par le général

Strasold, profitant du moment où la violence des vents et la perpétuelle

agitation de la mer empêchaient les gros navires de guerre vénitiens de

sortir, protégés d'ailleurs contre ceux qu'ils pouvaient rencontrer par la

petitesse et la légèreté de leurs barques qui allaient se cacher, comme

des oiseaux de mer, derrière le moindre rocher, se livraient presque

ouvertement à la piraterie. Ils attaquaient tous les bâtiments de commerce

que les affaires forçaient à tenter ce passage difficile, souvent même des

galères armées, s'en emparaient la plupart du temps, pillaient les

chargements et massacraient les équipages. Les Missolonghis surtout

s'étaient réfugiés dans les îles Curzolari, situées entre la Morée,

l'Étolie et Céphalonie, et causaient d'horribles ravages. Le généralissime,

pour y mettre un terme, envoya, dans les îles les plus infestées, des

garnisons de marins choisis avec de fortes galères, et en confia le

commandement aux officiers les plus habiles et les plus résolus de

l'armée. Il n'oublia pas Soranzo, qui, ennuyé de l'inaction où se tenait

l'armée, avait l'un des premiers demandé du service contre les pirates, et

il lui confia un poste digne de ses talents et de son courage. Il fut

envoyé avec trois cents hommes à la plus grande des îles Curzolari, et

chargé de surveiller l'important passage qu'elles commandent. Son arrivée

jeta la terreur parmi les Missolonghis, qui connaissaient sa bravoure

indomptable et son impitoyable sévérité; et dans les premiers temps, il ne

se commit pas un seul acte de piraterie vers les parages qu'il commandait,

tandis que les autres gouvernements, malgré l'activité des garnisons,

continuaient à être le théâtre de fréquents et terribles brigandages. Son

oncle, enchanté de sa réussite complète, lui fit envoyer par la république

des lettres de félicitation.

Cependant Orio, trompé dans l'espoir qu'il avait formé de trouver des

ennemis à combattre et à dépouiller, voulut tenter un grand coup qui

réparât à son égard ce qu'il appelait l'injustice du sort. Il avait appris

que le pacha de Patras gardait dans son palais des trésors immenses, et

que, se fiant sur la force de la ville et sur le nombre des habitants, il

laissait faire à ses soldats une assez mauvaise garde. Prenant là-dessus

ses dispositions, il choisit les cent plus braves soldats de sa troupe,

les fit monter sur une galère, gouverna sur Patras de manière à n'y

arriver que de nuit, cacha son navire et ses gens dans une anse abritée,

descendit le premier à terre, et se dirigea seul et déguisé vers la ville.

Vous connaissez le reste de cette aventure, qui a été si poétiquement

racontée par Byron. A minuit, Orio donna le signal convenu à sa troupe,

qui se mit en marche pour venir le joindre à la porte de la ville. Alors

il égorgea les sentinelles, traversa silencieusement la ville, surprit le

palais, et commença à le piller. Mais, attaqué par une troupe vingt fois

plus nombreuse que la sienne, il fut refoulé dans une cour et cerné de

toutes parts. Il se défendit comme un lion, et ne rendit son épée que

longtemps après avoir vu tomber le dernier de ses compagnons. Le pacha,

épouvanté, malgré sa victoire, de l'audace de son ennemi, le fit enfermer

et enchaîner dans le plus profond cachot de son palais, pour avoir le

plaisir de voir souffrir et trembler peut-être celui qui l'avait fait

trembler. Mais l'esclave favorite du pacha, nommée Naam, qui avait vu de

ses fenêtres le combat de la nuit, séduite par la beauté et le courage du

prisonnier, vint le trouver en secret et lui offrit la liberté, s'il

consentait à partager l'amour qu'elle ressentait pour lui. L'esclave était

belle, Orio facile en amour et très-désireux en outre de la vie et de la

liberté. Le marché fut conclu, bientôt aussi exécuté. La troisième nuit,

Naam assassina son maître, et, à la faveur du désordre qui suivit ce

meurtre, s'enfuit avec son amant. Tous deux montèrent dans une barque que

l'esclave avait fait préparer, et se rendirent aux îles Curzolari.

Pendant deux jours, le comte resta plongé dans une tristesse profonde. La

perte de sa galère était un notable échec à sa fortune particulière, et le

sacrifice inutile qu'il avait fait de cent bons soldats pouvait porter une

rude atteinte à sa réputation militaire, et par conséquent nuire à

l'avancement qu'il espérait obtenir de la république; car pour lui toutes

choses se réalisaient en intérêts positifs, et il n'aspirait aux grands

emplois qu'à cause de la facilité qu'on a de s'y enrichir. Il ne pensa

bientôt plus qu'aux mauvais résultats de sa folle expédition et aux moyens

d'y remédier.

Alors on le vit changer complètement son genre de vie, et son caractère

sembla être aussi changé que sa conduite. D'aventureux et de téméraire, il

devint circonspect et méfiant; la perte de sa principale galère lui en

faisait, disait-il, un devoir. Celle qui lui restait ne pouvait plus se

risquer dans des parages éloignés. Elle demeura donc en observation non

loin de la crique de rochers qui lui servait de port, et se borna à courir

des bordées autour de l'île, sans la perdre de vue. Encore n'était-ce plus

Orio qui la commandait. Il avait confié ce soin à son lieutenant, et n'y

mettait plus le pied que de loin en loin pour y passer des revues.

Toujours enfermé dans l'intérieur du château, il semblait plongé dans le

désespoir. Les soldats murmuraient hautement contre lui sans qu'il parût

s'en soucier; mais tout d'un coup il sortait de son apathie pour infliger

les châtiments les plus sévères, et ses retours à l'autorité de la

discipline étaient marqués par des cruautés qui rétablissaient la

soumission et faisaient régner la crainte pendant plusieurs jours.

Cette manière d'agir porta ses fruits. Les pirates, encouragés d'une part

par le désastre de Soranzo à Patras, de l'autre par la timidité de ses

mouvements autour des îles Curzolari, reparurent dans le golfe de Lépante

et s'avancèrent jusque dans le détroit; et bientôt ces parages devinrent

plus périlleux qu'ils ne l'avaient jamais été. Presque tous les navires

marchands qui s'y engageaient disparaissaient aussitôt, sans qu'on en

reçût jamais aucune nouvelle, et ceux qui arrivaient à leur destination

disaient n'avoir dû leur salut qu'à la rapidité de leur marche et à

l'opportunité du vent.

L'Uscoque · 第 1 / 15 段