--Qui ne voit, mon gros abbé, s'écria-t-il, que l'état de l'industrie et
du commerce dépend du gouvernement, et qu'il n'y a de bonnes finances
que dans un gouvernement libre?
--La liberté, reprit M. l'abbé Coignard, n'est que l'effet de la
richesse des citoyens, qui s'affranchissent dès qu'ils sont assez
puissants pour être libres. Les peuples prennent toute la liberté dont
ils peuvent jouir, ou, pour mieux dire, ils réclament impérieusement des
institutions en reconnaissance et garantie des droits qu'ils ont acquis
par leur industrie.
»Toute liberté vient d'eux et de leurs propres mouvements. Leurs gestes
les plus instinctifs élargissent le moule de l'État qui se forme sur
eux[11]. En sorte qu'on peut dire que, si détestable que soit la
tyrannie, il n'y a que des tyrannies nécessaires et que les
gouvernements despotiques ne sont que l'étroite enveloppe d'un corps
imbécile et trop chétif. Et qui ne voit que les apparences du
gouvernement sont comme la peau qui révèle la structure d'un animal sans
en être la cause?
»Vous vous en prenez à la peau, sans vous intéresser aux viscères, en
quoi vous montrez, monsieur Rockstrong, peu de philosophie naturelle.
--Ainsi vous ne faites point de différence d'un État libre à un
gouvernement tyrannique, et tout cela, mon gros abbé, c'est pour vous le
cuir de la bête. Et vous ne voyez point que les dépenses du prince et
les déprédations des ministres peuvent, en augmentant les tailles,
ruiner l'agriculture et fatiguer le négoce.
--Monsieur Rockstrong, il n'y a jamais, dans un même âge, pour un même
pays, qu'un seul gouvernement possible, comme une bête ne peut avoir à
la fois qu'un même pelage. D'où il résulte qu'il faut laisser au temps
qui est galant homme, comme disait l'autre, le soin de changer les
empires et de refaire les lois. Il y travaille avec une lenteur
infatigable et clémente.
--Et vous ne pensez pas, mon gros abbé, qu'il faille aider le vieillard
qui figure sur les horloges, sa faux à la main? Vous ne pensez pas
qu'une révolution comme celle des Anglais ou celle des Pays-Bas ait eu
quelque effet pour l'état des peuples? Non? Vous méritez, vieux fou,
d'être coiffé du chapeau vert!
--Les révolutions, répliqua mon bon maître, se font pour conserver les
biens acquis, non pour en gagner de nouveaux. C'est la folie des nations
et c'est la vôtre monsieur Rockstrong, de fonder sur la chute des
princes de vastes espérances. Les peuples s'assurent de temps en temps,
par la révolte, la conservation de leurs franchises menacées. Ils
n'acquièrent jamais par cette voie des franchises nouvelles. Mais ils se
payent de mots. Il est remarquable, monsieur Rockstrong, que les hommes
se font tuer facilement pour des mots qui n'ont point de sens. Ajax en
avait déjà fait la remarque: «Je croyais dans ma jeunesse, lui fait dire
le poète, que l'action était plus puissante que la parole, mais je vois
aujourd'hui que la parole est la plus forte.» Ainsi parlait Ajax, fils
d'Oïlée. Monsieur Rockstrong, j'ai grand'soif!