--L'abbé, lui dit-il, vous êtes hors de sens, mais je vous aime, et je
voudrais bien savoir ce que vous blâmez de ma conduite publique et
pourquoi vous vous rangez, contre moi, du parti des tyrans, des
faussaires, des voleurs et des juges prévaricateurs.
--Monsieur Rockstrong, répondit mon bon maître, souffrez que tout
d'abord je répande, avec une indifférence clémente, sur vous, sur vos
amis et sur vos ennemis, ce sentiment si doux qui seul finit les
querelles et donne l'apaisement. Souffrez que je n'honore pas assez les
uns ni les autres pour les désigner à la vindicte des lois et pour
appeler les supplices sur leur tête. Les hommes, quoi qu'ils fassent,
sont toujours de grands innocents, et je laisse au milord chancelier qui
vous fit condamner les déclamations, imitées de Cicéron, sur les crimes
d'État. J'ai peu de goût pour les Catilinaires, de quelque côté qu'elles
viennent. Je suis attristé seulement de voir un homme tel que vous
occupé de changer la forme du gouvernement. C'est l'emploi le plus
frivole et le plus vain que l'on puisse faire de son esprit, et
combattre les gens en place n'est qu'une niaiserie, quand ce n'est pas
un moyen de vivre et de se pousser dans le monde. Donnez-moi à boire!
Songez, monsieur Rockstrong, que ces brusques changements d'État que
vous méditez sont de simples changements d'hommes, et que les hommes,
considérés en masse, sont tous pareils, également médiocres dans le mal
comme dans le bien, en sorte que remplacer deux ou trois cents
ministres, gouverneurs de provinces, agents fiscaux et présidents à
mortier par deux ou trois cents autres, c'est faire autant que rien et
mettre seulement Philippe et Barnabé au lieu de Paul et de Xavier. Quant
à changer en même temps la condition des personnes, comme vous
l'espérez, voilà qui est bien impossible, car cette condition ne dépend
pas des ministres, qui ne sont rien, mais de la terre et de ses fruits,
de l'industrie, du négoce, des richesses amassées dans l'empire, de
l'art des citoyens dans le trafic et dans l'échange, toutes choses qui,
bonnes ou mauvaises, ne relèvent ni du prince ni des officiers de la
couronne.