--Aussi, pour mon salut, est-il du moins un sujet sur lequel je n'ai
jamais exercé mon intelligence. Je n'ai point appliqué ma raison aux
vérités de la foi. Malheureusement, j'ai médité les actions des hommes
et les moeurs des cités; c'est pourquoi je ne suis plus digne de
gouverner une île, comme Sancho Pança.
--Cela est fort heureux, reprit M. Rockstrong en riant, car votre île
serait un repaire de bandits et de malandrins, où les criminels
jugeraient les innocents, s'il s'en trouvait d'aventure.
--Je le crois, monsieur Rockstrong, je le crois, reprit mon bon maître.
Il est probable que, si je gouvernais une autre île de Barataria, les
moeurs y seraient ce que vous dites. Vous avez peint là d'un trait tous
les empires du monde. Je sens que le mien ne serait pas meilleur que les
autres. Je n'ai point d'illusions sur les hommes, et pour ne les point
haïr, je les méprise. Monsieur Rockstrong, je les méprise tendrement.
Mais ils ne m'en savent point de gré. Ils veulent être haïs. On les
fâche quand on leur montre le plus doux, le plus indulgent, le plus
charitable, le plus gracieux, le plus humain des sentiments qu'ils
puissent inspirer: le mépris. Pourtant le mépris mutuel, c'est la paix
sur la terre, et si les hommes se méprisaient sincèrement entre eux, ils
ne se feraient plus de mal et ils vivraient dans une aimable
tranquillité. Tous les maux des sociétés polies viennent de ce que les
citoyens s'y estiment excessivement et qu'ils élèvent l'honneur comme un
monstre sur les misères de la chair et de l'esprit. Ce sentiment les
rend fiers et cruels, et je déteste l'orgueil qui veut qu'on s'honore et
qu'on honore autrui, comme si quelqu'un dans la postérité d'Adam pouvait
être trouvé digne d'honneur! Un animal qui mange et qui boit (Donnez-moi
à boire!) et qui fait l'amour, est pitoyable, intéressant peut-être, et
même agréable parfois. Il n'est honorable que par l'effet du préjugé le
plus absurde et le plus féroce. Ce préjugé est la source de tous les
maux dont nous souffrons. C'est une détestable espèce d'idolâtrie; et
pour assurer aux humains une existence un peu douce, il faudrait
commencer par les rappeler à leur humilité naturelle. Ils seront heureux
quand, ramenés au véritable sentiment de leur condition, ils se
mépriseront les uns les autres, sans qu'aucun ne s'excepte soi-même de
ce mépris excellent.