LES COUPS D'ÉTAT

M. Rockstrong, qui était homme d'esprit, ne garda point rancune à mon

bon maître de sa sincérité. Quand l'hôte du _Petit-Bacchus_ eut apporté

un pot de vin, le libelliste leva sa tasse et porta la santé de M.

l'abbé Coignard qu'il nomma coquin, ami des bandits, suppôt de la

tyrannie et vieille canaille, d'un air extrêmement jovial. Mon bon

maître lui rendit sa politesse de bonne grâce en le félicitant de boire

à la santé d'un homme dont l'humeur naturelle n'avait jamais été altérée

par la philosophie.

--Pour moi, ajouta-t-il, je sens bien que mon esprit est tout gâté par

la réflexion. Et, comme il n'est point dans la nature des hommes de

penser avec quelque profondeur, je confesse que mon penchant à méditer

est une manie bizarre et tout à fait incommode. Elle me rend

premièrement malpropre à toute entreprise; car on n'agit jamais que sur

des vues courtes et des pensées étroites. Vous seriez étonné vous-même,

monsieur Rockstrong, si vous vous représentiez la pauvre simplicité des

génies qui ont remué le monde. Les conquérants et les hommes d'État qui

ont changé la face de la terre n'ont jamais fait réflexion sur l'essence

des êtres qu'ils maniaient rudement. Ils s'enfermaient tout entiers dans

la petitesse de leurs grands plans, et les plus sages n'envisageaient à

la fois que très peu d'objets. Tel que vous me voyez, monsieur

Rockstrong, il me serait impossible de travailler à la conquête des

Indes, comme Alexandre, ni de fonder et de gouverner un empire, ni, plus

généralement, de me jeter dans quelqu'une de ces vastes entreprises qui

tentent la fierté d'une âme impétueuse. La réflexion m'y embarrasserait

dès les premiers pas et je découvrirais à chacun de mes mouvements des

raisons pour m'arrêter.

Puis se tournant vers moi, mon bon maître dit en soupirant:

--C'est une grande infirmité que de penser. Dieu vous en garde,

Tournebroche, mon fils, comme il en a gardé ses plus grands saints et

les âmes que, chérissant d'une dilection singulière, il réserve à la

gloire éternelle. Les hommes qui pensent peu ou ne pensent point du tout

font heureusement leurs affaires en ce monde et dans l'autre, tandis que

les méditatifs sont menacés incessamment de leur perte temporelle et

spirituelle, tant il est de malice dans la pensée! Considérez, en

frémissant, mon fils, que le Serpent de la Genèse est le plus antique

des philosophes et leur prince éternel!

Les opinions de M. Jérôme Coignard Recueillies par Jacques Tournebroche · 第 36 / 59 题