Donc, étant sur le Pont-Neuf, nous entendîmes un roulement de tambours.
C'était le ban d'un sergent recruteur, qui, le poing à la hanche, se
carrait sur le terre-plein, en avant d'une douzaine de soldats portant
des pains et des saucisses enfilés à la baïonnette de leurs fusils. Un
cercle de gueux et de marmots le regardait bouche bée.
Il releva sa moustache et fit sa proclamation.
--N'y tendons point l'oreille, me dit mon bon maître. Ce serait perdre
son temps. Ce sergent parle au nom du roi; il ne saurait parler avec
génie. S'il vous plaît d'entendre un discours ingénieux sur le même
sujet, vous entrerez dans quelqu'un de ces fours du quai de la Ferraille
où les racoleurs enrôlent les laquais et les rustres. Ces racoleurs,
étant des fripons, sont tenus d'être éloquents. Il me souvient d'avoir,
en ma jeunesse, au temps du feu roi, ouï la plus merveilleuse harangue
de la bouche d'un de ces marchands d'hommes, qui tenait boutique dans la
Vallée-de-Misère, que vous voyez d'ici, mon fils. Racolant des hommes
pour les colonies: «Jeunes gens qui m'entourez, leur disait-il, vous
n'êtes pas sans avoir entendu parler du pays de Cocagne; c'est dans
l'Inde qu'il faut aller pour trouver ce fortuné pays; c'est là que l'on
a tout à gogo. Souhaitez-vous de l'or, des perles, des diamants? Les
chemins en sont pavés; il n'y a qu'à se baisser pour en prendre. Et
encore, ne vous baisserez-vous point. Les sauvages les ramasseront pour
vous. Je ne vous parle pas du café, des limons, des grenades, des
oranges, des ananas et de mille fruits délicieux qui viennent sans
culture, comme dans le paradis terrestre. Si je m'adressais à des femmes
ou à des enfants, je pourrais leur vanter toutes ces friandises, mais je
m'explique devant des hommes.» J'omets, mon fils, tout ce qu'il dit de
la gloire; mais croyez qu'il égala Démosthène en énergie et Cicéron en
abondance. L'effet de son discours fut d'envoyer cinq ou six malheureux
mourir de la fièvre jaune dans des marécages, tant il est vrai que
l'éloquence est une arme dangereuse et que le génie des arts exerce,
pour le mal comme pour le bien, sa puissance irrésistible. Remerciez
Dieu, Tournebroche, de ce que, ne vous ayant donné de talents d'aucune
sorte, il ne vous expose pas à devenir un jour le fléau des peuples. On
reconnaît les préférés de Dieu, mon fils, à ce qu'ils n'ont point
d'esprit, et j'ai éprouvé que l'intelligence assez vive que le Ciel a
mise en moi n'était qu'une cause incessante de dangers pour ma paix en
ce monde et dans l'autre. Que serait-ce, si le coeur et la pensée d'un
César habitaient ma tête et ma poitrine? Mes désirs ne connaîtraient
point de sexe et je serais inaccessible à la pitié. J'allumerais au
dedans et au dehors des guerres inextinguibles. Encore ce grand César
avait-il l'âme élégante et une sorte de douceur. Il mourut avec décence
sous le poignard de ses assassins vertueux. Jour des Ides de mars, jour
à jamais funeste où des brutes sentencieuses détruisirent ce monstre
charmant! Je suis digne de pleurer le divin Jules au côté de Vénus, sa
mère; et si je l'appelle monstre, c'est par tendresse, car dans son âme
égale, il ne se trouva rien d'excessif que la puissance. Il avait un
naturel sentiment du rythme et de la mesure. Il se plut également dans
sa jeunesse aux grâces de la débauche et de la grammaire. Il était
orateur et sa beauté sans doute ornait la sécheresse volontaire de ses
discours. Il aima Cléopâtre avec cette exactitude géométrique qu'il
porta dans tous ses desseins. Il mit dans ses écrits et dans ses actions
le génie de la clarté. Il fut ami de l'ordre et de la paix jusque dans
la guerre, sensible à l'harmonie et si habile constructeur de lois, que
nous vivons encore, tout barbares que nous sommes, sous la majesté de
son empire, qui a fait le monde tel qu'il est aujourd'hui. Vous voyez,
mon fils, que je ne lui ménage pas la louange ni l'amour. Capitaine,
dictateur, souverain pontife, il a pétri l'univers dans ses belles
mains. Pour moi, j'ai été professeur d'éloquence au collège de Beauvais,
secrétaire d'une chanteuse de l'Opéra, bibliothécaire de monsieur
l'évêque de Séez, écrivain public au charnier des Saints-Innocents et
précepteur du fils de votre père à la rôtisserie de _la Reine Pédauque_;
j'ai fait un beau catalogue de manuscrits précieux, j'ai écrit quelques
libelles, dont il vaut mieux ne pas parler, et tracé sur du papier à
chandelle des maximes dédaignées des libraires. Pourtant je ne
changerais pas mon existence contre celle de ce grand César. Il en
coûterait trop à mon innocence. Et j'aime mieux être un homme obscur,
pauvre et méprisé, comme je le suis en effet, que de monter à ce faîte
où l'on ouvre à l'univers de nouvelles destinées par des voies
sanglantes.
»Ce sergent recruteur, que vous entendez d'ici promettre à ces gueux un
sou par jour avec le pain et la viande, m'inspire, mon fils, de
profondes réflexions sur la guerre et l'armée. J'ai fait tous les
métiers, hors celui de soldat qui m'a toujours inspiré du dégoût et de
l'effroi, par les caractères de servitude, de fausse gloire et de
cruauté qui y sont attachés, et qui se trouvent les plus contraires à
mon naturel pacifique, à mon amour sauvage de la liberté et à mon
esprit, qui, jugeant sainement de la gloire, estime au juste prix celle
de la mousqueterie. Je ne parle point de mon penchant invincible à la
méditation qui eût été trop excessivement contrarié par l'exercice du
sabre et du fusil. Ne voulant point être César, vous concevrez que je ne
veuille point être non plus La Tulipe ou Brin-d'Amour. Et je ne vous
cache pas, mon fils, que le service militaire me paraît la plus
effroyable peste des nations policées.
»Ce sentiment est philosophique. Il n'y a donc aucune apparence qu'il
soit jamais partagé par un grand nombre de personnes. Et, dans le fait,
les rois et les républiques trouveront toujours autant de soldats qu'ils
en voudront mettre à leurs parades et à leurs guerres. J'ai lu les
traités de Machiavel chez monsieur Blaizot, à _l'Image
Sainte-Catherine_, où ils sont tous parfaitement reliés en parchemin.
Ils le méritent, mon fils; et, pour ma part, j'estime infiniment le
secrétaire florentin qui le premier ôta aux actions des politiques ce
fondement de la justice, sur lequel ils n'établirent jamais que des
scélératesses honorées. Ce Florentin, qui voyait sa patrie à la merci de
ses défenseurs mercenaires, conçut l'idée d'une armée nationale et
patriote. Il a dit en quelque endroit de ses livres qu'il est juste que
tous les citoyens concourent à la sûreté de leur patrie et soient tous
soldats. Je l'ai ouï soutenir pareillement chez monsieur Blaizot par
monsieur Roman qui est très zélé, comme vous le savez, pour les droits
de l'État. Il n'a souci que du général et de l'universel et ne sera
content qu'au jour où tous les intérêts privés seront sacrifiés à
l'intérêt public. Donc Machiavel et monsieur Roman veulent que nous
soyons tous soldats, étant tous citoyens. Je ne dirai pas comme eux que
cela est juste. Et je ne dirai pas non plus que cela est injuste, pour
cette raison que le juste et l'injuste sont affaire de raisonnement et
que c'est un sujet dont les sophistes seuls décident.
--Quoi! mon bon maître, m'écriai-je avec une douloureuse surprise, vous
prétendez que la justice dépend des raisons d'un sophiste, et que nos
actions sont justes ou injustes selon les arguments d'un habile homme.
Cette maxime me choque plus que je ne saurais dire.
--Tournebroche, mon fils, répondit M. l'abbé Coignard, considérez que je
parle de la justice humaine, qui est différente de la justice de Dieu,
et qui y est généralement opposée. Les hommes n'ont jamais soutenu
l'idée du juste et de l'injuste que par l'éloquence, qui est sujette à
embrasser le pour et le contre. Vous voulez peut-être, mon fils, asseoir
la justice sur le sentiment; mais prenez garde que sur cette assiette
vous n'élèverez qu'une masure humble et domestique, la cabane du vieil
Évandre, la chaumière où Philémon vivait avec Baucis. Mais le palais des
lois, la tour des institutions d'État veulent d'autres fondements. La
nature ingénue n'en saurait supporter seule le poids inique; et ces murs
redoutables s'élèvent sur le fondement des mensonges antiques, par l'art
subtil et féroce des légistes, des magistrats et des princes.
»C'est une niaiserie, Tournebroche, mon fils, que de rechercher si une
loi est juste ou injuste, et il en est du service militaire comme des
autres institutions, dont on ne peut dire si elles sont bonnes ou
mauvaises en principe, puisqu'il n'y a pas de principe hors Dieu, de qui
tout sort. Il faut vous défendre, mon fils, de cette sorte d'esclavage
qui est celui des mots et auquel les hommes se soumettent avec le plus
de docilité. Sachez donc que le mot de justice n'a aucun sens, si ce
n'est en théologie où il est terriblement expressif. Sachez que monsieur
Roman n'est qu'un sophiste quand il vous démontre qu'on doit le service
au prince. Pourtant je crois que si le prince ordonne jamais à tous les
citoyens de se faire soldats, il sera obéi, je ne dis pas avec docilité,
mais avec allégresse. J'ai observé que le métier le plus naturel à
l'homme est celui de soldat; c'est celui auquel il est porté le plus
facilement par ses instincts et par ses goûts qui ne sont pas tous bons.
Et, hors quelques rares exceptions, dont je suis, l'homme peut être
défini un animal à mousquet. Donnez-lui un bel uniforme avec l'espérance
d'aller se battre; il sera content. Aussi faisons-nous de l'état
militaire l'état le plus noble, ce qui est vrai dans un sens, car cet
état est le plus ancien, et les premiers humains firent la guerre.
L'état militaire a cela aussi d'approprié à la nature humaine, qu'on n'y
pense jamais, et il est clair que nous ne sommes pas faits pour penser.
»La pensée est une maladie particulière à quelques individus et qui ne se
propagerait pas sans amener promptement la fin de l'espèce. Les soldats
vivent en troupe, et l'homme est un animal sociable. Ils portent des
habits bleus et blancs, bleus et rouges, gris et bleus, des rubans, des
plumets et des cocardes, qui leur donnent sur les filles l'avantage du
coq sur la poule. Ils vont en guerre et à la maraude, et l'homme est
naturellement voleur, libidineux, destructeur et sensible à la gloire.
C'est l'amour de la gloire qui décide surtout nos Français à prendre les
armes. Et il est certain que, dans l'opinion, la gloire militaire est la
seule éclatante. Il suffit, pour s'en assurer, de lire les histoires. La
Tulipe semblera excusable de n'être pas plus philosophe que Tite-Live.