Mon père était rôtisseur dans la rue Saint-Jacques, vis-à-vis de
Saint-Benoît-le-Bétourné. Je ne vous dirai pas qu'il aimât le carême; ce
sentiment n'eût point été naturel chez un rôtisseur. Mais il en
observait les jeûnes et abstinences en bon chrétien qu'il était. Faute
d'argent pour acheter des dispenses à l'archevêché, il soupait de
merluche aux jours maigres, avec sa femme, son fils, son chien et ses
hôtes ordinaires, dont le plus assidu était mon bon maître, M. l'abbé
Jérôme Coignard. Ma sainte mère n'eût point souffert que Miraut, notre
gardien, rongeât un os le vendredi saint. Ce jour-là, elle ne mêlait ni
chair ni graisse à la pâtée du pauvre animal. En vain, M. l'abbé
Coignard lui représentait-il que c'était là mal faire et qu'en bonne
justice Miraut, qui n'avait point de part aux sacrés mystères de la
rédemption, n'en devait point souffrir dans sa pitance.
--Ma bonne femme, disait ce grand homme, il est convenable que nous
mangions de la merluche comme membres de l'Église; mais il y a quelque
superstition, impiété, témérité, voire sacrilège, à associer, comme vous
le faites, un chien à des macérations infiniment précieuses par
l'intérêt que Dieu lui-même y prend, et qui seraient sans cela
méprisables et ridicules. C'est un abus que votre simplicité rend
innocent, mais qui serait criminel chez un docteur ou seulement chez un
chrétien d'un esprit judicieux. Une telle pratique, ma bonne dame, va
droit à la plus épouvantable des hérésies. Elle ne tend pas à moins qu'à
soutenir que Jésus-Christ est mort pour les chiens comme pour les fils
d'Adam. Et rien n'est plus contraire aux Écritures.
--Il se peut, répondait ma mère. Mais, si Miraut faisait gras le
vendredi saint, je m'imaginerais qu'il est juif et je le prendrais en
horreur. Est-ce là faire un péché, monsieur l'abbé?
Et mon bon maître reprenait avec douceur, en buvant un coup de vin:
--Ah! chère créature, sans décider ici si vous péchez ou si vous ne
péchez pas, je vous dis en vérité que vous n'avez point de malice et que
je croirais à votre salut éternel plutôt qu'à celui de cinq ou six
évêques et cardinaux de ma connaissance, qui pourtant ont écrit de beaux
traités de droit canon.
Miraut avalait en reniflant sa pâtée et mon père s'en allait avec M.
l'abbé Coignard faire un tour au _Petit-Bacchus_.
C'est ainsi qu'à la rôtisserie de _la Reine Pédauque_, nous passions le
saint temps du carême. Mais dès le matin de Pâques, quand les cloches de
Saint-Benoît-le-Bétourné annonçaient la joie de la Résurrection, mon
père embrochait poulets, canards et pigeons par douzaines, et Miraut, au
coin de la cheminée flambante, respirait la bonne odeur de la graisse en
remuant la queue avec une allégresse pensive et grave. Vieux, fatigué,
presque aveugle, il goûtait encore les joies de cette vie dont il
acceptait les maux avec une résignation qui les lui rendait moins
cruels. C'était un sage, et je ne suis pas surpris que ma mère associât
à ses oeuvres pies une créature si raisonnable.
Après avoir entendu la grand'messe, nous dînions dans la boutique bien
odorante. Mon père apportait à ce repas une joie religieuse. Il avait
communément pour convives quelques clercs de procureur et mon bon
maître, M. l'abbé Coignard. A Pâques de l'an de grâce 1725, il m'en
souvient, mon bon maître nous amena M. Nicolas Cerise qu'il avait tiré
d'une soupente de la rue des Maçons où ce savant homme écrivait tout le
jour et toute la nuit, pour les éditeurs de Hollande, des nouvelles de
la république des lettres. Sur la table une montagne d'oeufs rouges
s'élevait dans un panier de fil de fer. Et, quand l'abbé Coignard eut
dit le _Benedicite_, ces oeufs fournirent la matière de l'entretien.
--On lit dans Ælius Lampridus, dit M. Nicolas Cerise, qu'une poule
appartenant au père d'Alexandre Sévère pondit un oeuf rouge le jour de la
naissance de cet enfant destiné à l'empire.
--Ce Lampride, qui n'avait pas beaucoup d'esprit, répondit mon bon
maître, devait laisser ce conte aux bonnes femmes qui le répandaient.
Vous avez trop de jugement, monsieur, pour faire sortir de cette fable
absurde la coutume chrétienne de servir des oeufs rouges le jour de
Pâques.
--Je ne crois pas, en effet, répliqua M. Nicolas Cerise, que cet usage
vienne de l'oeuf d'Alexandre Sévère. La seule conclusion que je veuille
tirer du fait rapporté par Lampridus, c'est qu'un oeuf rouge présageait
chez les païens le pouvoir suprême. Au reste, ajouta-t-il, il fallait
que cet oeuf eût été rougi de quelque manière, car les poules ne pondent
pas d'oeufs rouges.
--Pardonnez-moi, dit ma mère qui, debout, près de la cheminée,
garnissait les plats, j'ai vu, dans mon enfance, une poule noire qui
donnait des oeufs tirant sur le brun; c'est pourquoi je croirais
volontiers qu'il y a des poules dont les oeufs sont rouges ou d'une
couleur approchant le rouge, telle, par exemple, que la couleur de la
brique.
--Cela est bien possible, dit mon bon maître, et la nature est beaucoup
plus diverse et variée dans ses productions que nous ne le croyons
communément. Il y a, dans la génération des animaux des bizarreries de
toute sorte, et l'on voit dans les cabinets d'histoire naturelle des
monstres plus étranges qu'un oeuf rouge.
--C'est ainsi, reprit M. Nicolas Cerise, qu'on garde dans le cabinet du
roi un veau à cinq pattes et un enfant à deux têtes.
--J'ai vu mieux encore à Auneau, près Chartres, dit ma mère en posant
sur la table une douzaine d'aunes de saucisses aux choux dont la fumée
agréable montait aux solives du plancher. J'ai vu, messieurs, un enfant
nouveau-né avec des pattes d'oie et une tête de serpent. La sage-femme
qui le reçut en eut tant d'horreur qu'elle le jeta au feu.
--Prenez garde, s'écria M l'abbé Jérôme Coignard, prenez garde que
l'homme naît de la femme pour servir Dieu et qu'il est inconcevable
qu'on le puisse servir avec une tête de serpent, et qu'en conséquence il
n'y a pas d'enfants de cette sorte, et que votre sage-femme rêvait ou
qu'elle s'est moquée de vous.
--Monsieur l'abbé, dit M. Nicolas Cerise avec un petit sourire, vous
avez vu comme moi, dans le cabinet du roi, un fétus à quatre jambes et
deux sexes conservé dans un bocal rempli d'esprit-de-vin et, dans un
autre bocal, un enfant sans tête avec un oeil au-dessus du nombril. Ces
monstres pouvaient-ils mieux servir Dieu que l'enfant à tête de serpent
dont parle notre hôtesse? Et que dire de ceux qui ont deux têtes, en
sorte qu'on ne sait s'ils ont aussi deux âmes? Avouez, monsieur l'abbé,
que la nature, en s'amusant à ces jeux cruels, embarrasse quelque peu
les théologiens.
Mon bon maître ouvrait déjà la bouche pour répondre, et sans doute il
eût détruit tout à fait l'objection de M. Nicolas Cerise, mais ma mère,
que rien n'arrêtait quand elle avait envie de parler, le devança en
disant très haut que l'enfant d'Auneau n'était pas une créature humaine
et que c'était le diable qui l'avait fait à une boulangère.
--Et la preuve, ajouta-t-elle, c'est que personne ne songea à le
baptiser et qu'on l'enterra dans une serviette au fond du courtil. Si
ç'avait été une créature humaine, on l'aurait mise en terre sainte.
Quand le diable fait un enfant à une femme, il le fait en forme
d'animal.
--Ma bonne femme, lui répondit M. l'abbé Coignard, il est merveilleux
qu'une villageoise en sache sur le diable plus long qu'un docteur en
théologie et j'admire que vous vous en rapportiez à la matrone d'Auneau
sur le point de savoir si tel fruit d'une femme appartient ou non à
l'humanité rachetée par le sang de Dieu. Croyez-m'en: ces diableries ne
sont que de sales imaginations dont vous devez nettoyer votre esprit. On
ne lit point dans les Pères que le diable fasse des enfants aux filles.
Toutes ces histoires de fornications sataniques sont des rêveries
dégoûtantes, et c'est une honte que des jésuites et des dominicains en
aient fait des traités.
--Vous parlez bien, l'abbé, dit M. Nicolas Cerise, en piquant une
saucisse dans le plat. Mais vous ne répondez point à ce que je disais,
que les enfants qui naissent sans tête ne sont pas bien appropriés aux
fins de l'homme, qui sont, dit l'Église, de connaître, de servir et
d'aimer Dieu, et qu'en cela, comme dans la quantité des germes qui se
perdent, la nature n'est pas, à vrai dire, suffisamment théologique et
chrétienne. J'ajouterai qu'elle n'est guère religieuse dans aucun de ses
actes et qu'elle semble ignorer son Dieu. Voilà ce qui m'effraye,
l'abbé.
--Oh! s'écria mon père, en agitant au bout de sa fourchette un pilon de
la volaille qu'il découpait, oh! que voilà des discours ténébreux,
maussades et mal appropriés à la fête que nous célébrons aujourd'hui.
Aussi bien est-ce la faute de ma femme, qui nous sert un enfant à tête
de serpent, comme si ce plat était agréable à d'honnêtes convives.
Faut-il que de mes beaux oeufs rouges soient sorties tant d'histoires
diaboliques!
--Ah! notre hôte, dit M. l'abbé Coignard, il est vrai que de l'oeuf
sortent toutes choses. Sur cette idée les païens ont imaginé des fables
très philosophiques. Mais que d'oeufs aussi chrétiens sous leur pourpre
antique, que ceux que nous venons de manger, s'échappe une telle volée
d'impiétés sauvages, c'est ce dont je demeure confondu.
M. Nicolas Cerise regarda mon bon maître d'un oeil clignotant et lui dit
avec un rire mince:
--Monsieur l'abbé Coignard, ces oeufs, dont les coquilles teintes de
betterave jonchent le plancher sous nos pieds, ne sont point, dans leur
essence, aussi chrétiens et catholiques qu'il vous plaît de le croire.
Les oeufs de Pâques sont, au contraire, d'origine païenne et rappellent,
au moment de l'équinoxe de printemps, l'éclosion mystérieuse de la vie.
C'est un vieux symbole qui s'est conservé dans la religion chrétienne.
--On peut soutenir tout aussi raisonnablement, dit mon bon maître, que
c'est un symbole de la résurrection du Christ. Pour moi, qui n'ai nul
goût à charger la religion de subtilités symboliques, je croirais
volontiers que la joie de manger des oeufs, dont on a été privé durant le
carême, est la seule cause qui les fait paraître en ce jour sur les
tables avec honneur et vêtus de la pourpre royale. Mais il n'importe, et
ce ne sont là que des bagatelles dont s'amusent les esprits érudits et
les bibliothécaires. Ce qu'il y a de considérable dans vos propos,
monsieur Nicolas Cerise, c'est que vous opposez la nature à la religion
et que vous les voulez faire ennemies l'une de l'autre. Impiété,
monsieur Nicolas Cerise, si horrible que ce bonhomme de rôtisseur
lui-même en a frémi sans la comprendre! Mais je n'en suis point troublé,
et de tels arguments ne peuvent séduire une minute un esprit qui sait se
diriger.
En effet, vous avez procédé, monsieur Nicolas Cerise, par cette voie
rationnelle et scientifique, qui n'est qu'une étroite, courte et sale
impasse, au fond de laquelle on se casse le nez inglorieusement. Vous
avez raisonné à la manière d'un apothicaire méditatif, qui croit
connaître la nature parce qu'il en flaire quelques apparences. Et vous
avez jugé que la génération naturelle, qui produit des monstres, n'est
pas dans le secret de Dieu qui crée des hommes pour célébrer sa gloire:
_Pulcher hymnus Dei homo immortalis_. Vous étiez bien généreux de ne
point parler aussi des nouveau-nés qui meurent sitôt le jour, des fous,
des imbéciles et de toutes personnes qui ne vous semblent point, selon
l'expression de Lactance, un bel hymne de Dieu, _pulcher hymnus Dei_.
Mais qu'en savez-vous et qu'en savons-nous, monsieur Nicolas Cerise?
Vous me prenez pour un de vos lecteurs d'Amsterdam ou de la Haye, de
vouloir me faire entendre que l'inintelligible nature est une objection
à notre très sainte foi chrétienne. La nature, monsieur, n'est à nos
yeux qu'une suite d'images incohérentes auxquelles il nous est
impossible de trouver une signification, et je vous accorde que, selon
elle, et en la suivant à la piste, je ne puis discerner dans l'enfant
qui naît ni le chrétien, ni l'homme, ni seulement l'individu, et que la
chair est un hiéroglyphe parfaitement indéchiffrable. Mais cela n'est
rien et nous ne voyons que l'envers de la tapisserie. Ne nous y
attachons pas, et sachons que, de ce côté, nous ne pouvons rien
connaître. Tournons-nous tout entiers vers l'intelligible qui est l'âme
humaine unie à Dieu.
Vous êtes plaisant, monsieur Nicolas Cerise, avec la nature et la
génération. Vous me faites l'effet d'un bourgeois qui croirait avoir
surpris les secrets du roi, parce qu'il a vu les peintures qui décorent
la salle du conseil. De même que les secrets sont dans les discours du
souverain et des ministres, la destinée de l'homme est dans la pensée,
qui procède à la fois de la créature et du créateur. Le reste n'est
qu'amusement et niaiseries propres à divertir les badauds, dont on voit
beaucoup dans les Académies. Ne me parlez pas de la nature, si ce n'est
de ce qu'on en voit au _Petit-Bacchus_, dans la personne de Catherine la
dentellière, qui est ronde et bien formée.
Et vous, mon hôte, ajouta M. l'abbé Coignard, donnez-moi à boire, car
j'ai la pépie par la faute de monsieur Nicolas Cerise, qui croit que la
nature est athée. Et, par tous les diables, elle l'est et le doit être
en quelque manière, monsieur Nicolas Cerise; et si toutefois elle narre
la gloire de Dieu, c'est sans connaissance, car il n'est point de
connaissance si ce n'est dans l'esprit de l'homme, qui seul procède du
fini et de l'infini. A boire!
Mon père versa un rouge-bord à mon bon maître, M. l'abbé Coignard, et à
M. Nicolas Cerise, et il les obligea à trinquer, ce qu'ils firent de bon
coeur, car ils étaient honnêtes gens.