M. Gentil leva le nez de dessus son livre.

--On a beaucoup exagéré, dit-il, l'importance de cet incident.

--Ah! monsieur le secrétaire, reprit M. Roman, nous ne croirons pas

qu'un incident qui vous fera perdre votre place soit sans importance.

Car vous en périrez, monsieur, vous et votre maître. Pour ma part, j'en

suis aux regrets. Mais ce qui me consolerait de la chute des ministres

que le coup atteint, c'est l'impuissance où ils furent de le prévenir.

M. Gentil fit entendre par un petit clignement d'oeil, qu'il entrait, sur

ce point, dans les vues de M. Roman.

Celui-ci poursuivit:

--L'État est comme le corps humain. Toutes les fonctions qu'il accomplit

ne sont pas nobles. Aussi en est-il qu'il faut cacher, je dis des plus

nécessaires.

--Ah! monsieur, dit l'abbé, était-il donc nécessaire que le Lescot agît

de la sorte avec la pauvre femme d'un prisonnier? C'était une infamie!

--Oh! dit M. Roman, ce fut une infamie quand on le sut. Avant, ce

n'était rien. Si vous voulez jouir de ce bienfait d'être gouvernés, qui

seul met les hommes au-dessus des animaux, il faut laisser aux

gouvernants les moyens d'exercer le pouvoir. Et le premier de ces moyens

est le secret. C'est pourquoi le gouvernement populaire, qui est le

moins secret de tous, en est aussi le plus faible. Croyez-vous donc,

monsieur l'abbé, qu'on puisse conduire les hommes par la vertu? Ce

serait une grande rêverie.

--Je ne le crois pas, répondit mon bon maître. J'ai observé, dans les

fortunes diverses de ma vie, que les hommes étaient de méchantes bêtes,

qu'on ne parvient à contenir que par force et par ruse. Mais encore y

faut-il mettre quelque mesure, et ne point trop offenser le peu de bons

sentiments qui est mêlé dans leur âme aux mauvais instincts. Car enfin,

monsieur, l'homme, tout lâche, bête et cruel qu'il est, fut formé à

l'image de Dieu, et il lui reste quelques traits de sa première figure.

Un gouvernement qui, sortant de la médiocre et commune honnêteté,

scandalise les peuples, doit être déposé.

--Parlez plus bas, monsieur l'abbé, dit le secrétaire.

--Le souverain n'a jamais tort, dit M. Roman, et vos maximes, monsieur

l'abbé, sont d'un séditieux. Vous mériteriez, vous et vos pareils, de

n'être plus gouvernés du tout.

--Oh! dit mon bon maître, si le gouvernement, comme vous nous le donnez

à entendre, consiste dans la fourbe, la violence, et les exactions de

toutes sortes, il n'y a pas beaucoup à craindre que cette menace soit

suivie d'effet; et nous trouverons longtemps encore des ministres d'État

et des gouverneurs de provinces pour faire nos affaires. Seulement je

voudrais bien qu'il en vînt d'autres à la place de ceux-ci. Les nouveaux

ne pourraient être plus mauvais que les anciens, et qui sait si même ils

ne seraient pas un peu meilleurs?

--Prenez garde, dit M. Roman, prenez garde! Ce qu'il y a d'admirable

dans l'État, c'est la suite et la continuité et, s'il ne se trouve pas

au monde un État parfait, c'est, à mon sens, qu'au temps de Noé, le

déluge jeta du trouble dans la transmission des couronnes. C'est un

désordre dont nous ne sommes pas encore bien remis aujourd'hui.

--Monsieur, reprit mon bon maître, vous êtes plaisant avec vos théories.

L'histoire du monde est pleine de révolutions; on n'y voit que des

guerres civiles, tumultes, séditions causés par la méchanceté des

princes, et je ne sais ce qu'il faut admirer le plus à cette heure de

l'impudence des gouvernants ou de la patience des peuples.

Le secrétaire se plaignit alors que M. l'abbé Coignard méconnût les

bienfaits de la royauté et M. Blaizot nous représenta qu'il n'était pas

séant de disputer des affaires publiques dans l'échoppe d'un libraire.

Quand nous fûmes dehors, je tirai mon bon maître par la manche.

--Monsieur l'abbé, lui dis-je, avez-vous donc oublié la vieille de

Syracuse, que vous voulez maintenant changer le tyran?

--Tournebroche, mon fils, me répondit-il, j'en conviens de bonne grâce,

je suis tombé dans la contradiction. Mais cette ambiguïté que vous

relevez justement dans mes discours n'est pas aussi maligne que celle

nommée antinomie par les philosophes. Charron, dans son livre de _la

Sagesse_, affirme qu'il existe des antinomies qu'on ne peut résoudre.

Pour ma part, à peine suis-je plongé dans la méditation de la nature,

que je vois apparaître à mon esprit une demi-douzaine de ces diablesses

qui se prennent de bec devant moi et font mine de s'entr'arracher les

yeux; et l'on sait bien tout de suite qu'on ne viendra jamais à bout de

réconcilier entre elles ces obstinées mégères. Je perds tout espoir de

les mettre d'accord, et c'est leur faute si je n'ai pas fait beaucoup

avancer la métaphysique. Mais dans le cas présent, la contradiction,

Tournebroche, mon fils, n'est qu'apparente. Ma raison est toujours avec

la vieille de Syracuse. Je pense aujourd'hui ce que je pensais hier.

Seulement je viens de me laisser emporter par le coeur et de céder à la

passion, comme le vulgaire.

V

Les opinions de M. Jérôme Coignard Recueillies par Jacques Tournebroche · 第 15 / 59 题