M. Jean Hibou répondit sentencieusement:

--On n'y sera contraint qu'à la vertu.

--Ah! dit l'abbé, que la vieille de Syracuse avait raison et qu'il faut

craindre d'avoir monsieur Jean Hibou après Dubois et Fleury! Vous me

promettez, monsieur, le gouvernement des violents et des hypocrites, et

c'est pour hâter l'effet de vos promesses que vous m'engagez à me faire

limonadier ou baigneur sur un canal d'Amsterdam. Grand merci! Je reste

rue Saint-Jacques où l'on boit du vin frais en frondant les ministres.

Croyez-vous me séduire par le mirage de ce gouvernement des honnêtes

gens, qui entoure les libertés de telles défenses, qu'on n'en peut plus

jouir?

--Monsieur l'abbé, dit Jean Hibou qui s'échauffait, est-ce de la bonne

foi, que d'attaquer une police de l'État que j'ai conçue à la Bastille

et que vous ne connaissez pas?

--Monsieur, reprit mon bon maître, je me défie des gouvernements que

l'on conçoit dans la cabale et la mutinerie. L'opposition est une très

mauvaise école de gouvernement, et les politiques avisés, qui se

poussent par ce moyen aux affaires, ont grand soin de gouverner par des

maximes tout à fait opposées à celles qu'ils professaient auparavant.

Cela s'est vu en Chine et ailleurs. Les mêmes nécessités auxquelles

étaient soumis leurs prédécesseurs les conduisent. Et ils n'apportent de

nouveau que leur inexpérience. C'est une des raisons, monsieur, qui me

fait augurer qu'un gouvernement nouveau sera plus importun que celui

qu'il remplacera sans être beaucoup différent. Ne l'avons-nous pas déjà

éprouvé?

--Ainsi, dit M. Jean Hibou, vous êtes pour les abus?

--Vous l'avez dit, répondit mon bon maître. Les gouvernements sont comme

les vins qui se dépouillent et s'adoucissent avec le temps. Les plus

durs perdent à la longue un peu de leur rudesse. Je crains un empire

dans sa première verdeur. Je crains l'âpre nouveauté d'une république.

Et, puisqu'il faut être mal gouverné, je préfère des princes et des

ministres chez qui les premières ardeurs sont tombées.

M. Jean Hibou rencogna son chapeau sur son nez et nous dit adieu d'une

voix irritée.

Quand il fut parti, M. Blaizot leva les yeux de dessus ses registres et,

assurant ses bésicles, il dit à mon bon maître:

--Je suis libraire à l'_Image Sainte-Catherine_ depuis bientôt quarante

ans et ce m'est une joie toujours nouvelle d'entendre les propos des

savants qui fréquentent dans ma boutique. Mais je n'aime pas beaucoup

les discours sur les affaires publiques. On s'y échauffe, on s'y

querelle vainement.

--C'est aussi, dit mon bon maître, qu'en cette matière il n'y a guère de

principes solides.

--Il y en a du moins un, que personne ne s'avisera de contester,

répondit M. Blaizot, libraire, c'est qu'il faudrait être mauvais

chrétien et mauvais Français pour nier la vertu de la sainte Ampoule de

Reims, par l'onction de laquelle nos rois sont institués vicaires de

Jésus-Christ pour le royaume de France. C'est le fondement de la

monarchie qui ne sera jamais ébranlé.

Les opinions de M. Jérôme Coignard Recueillies par Jacques Tournebroche · 第 11 / 59 题