Ce jour-là, nous fûmes bien surpris, mon bon maître et moi, de
rencontrer chez M. Blaizot, à l'_Image Sainte-Catherine_, un petit homme
maigre et jaune qui n'était pas autre que le célèbre libelliste, Jean
Hibou. Nous avions tout lieu de croire qu'il était à la Bastille, où il
avait accoutumé de vivre. Et, si nous n'hésitâmes pas à le reconnaître,
c'est qu'il gardait encore sur le visage l'ombre et l'humidité des
cachots. Il feuilletait d'une main frémissante, sous l'oeil inquiet du
libraire, les écrits politiques nouvellement venus de Hollande. M.
l'abbé Jérôme Coignard lui tira son chapeau avec une grâce naturelle,
qui eût été plus sensible si le chapeau de mon bon maître n'avait pas
été défoncé, la veille au soir, dans une rixe sans conséquence, sous la
treille du _Petit-Bacchus_.
M. l'abbé Coignard ayant témoigné qu'il avait joie à revoir un si habile
homme:
--Ce ne sera pas pour longtemps, répondit M. Jean Hibou. Je quitte ce
pays où je ne puis vivre. Je ne saurais respirer plus longtemps l'air
corrompu de cette ville. Dans un mois, je serai établi en Hollande. Il
est cruel de subir Fleury après Dubois, et j'ai trop de vertu pour être
Français. Nous sommes gouvernés, sur de mauvais principes, par des
imbéciles et des coquins. C'est ce que je ne puis souffrir.
--Il est vrai, dit mon bon maître, que les affaires publiques sont mal
conduites et qu'il y a beaucoup de voleurs en place. Les sots et les
méchants se partagent la puissance et si j'écris jamais sur les affaires
du temps j'en ferai un petit livre à la façon de l'_Apokolokyntose_ de
Sénèque le Philosophe ou de notre _Satire Ménippée_, qui est assez
savoureuse. Cette façon légère et plaisante convient mieux à la matière
que la roideur morose d'un Tacite ou que la gravité patiente d'un de
Thou. Je ferais de ce libelle des manuscrits qu'on passerait sous le
manteau, et l'on y verrait un mépris philosophique des hommes. Les gens
en place, pour la plupart, en seraient fort irrités; mais quelques-uns,
je crois, goûteraient un secret plaisir à s'y voir couverts d'infamie.
J'en juge par ce que j'ouïs dire à une dame de bonne naissance que je
connus à Séez, du temps que j'y étais bibliothécaire de monsieur
l'évêque. Elle était sur le retour et toute frémissante encore de ses
débauches effrénées. Car il faut vous dire qu'elle avait été pendant
vingt ans la meilleure haquenée de la province de Normandie. Et comme je
l'interrogeais sur le plaisir qu'elle avait le plus vivement ressenti
dans sa vie:
»--C'est, me répondit-elle, celui de me sentir déshonorée.
»Je reconnus à cette réponse qu'elle avait de la délicatesse. J'en veux
supposer autant à tel ou tel de nos ministres, et si jamais j'écris
contre ceux-là, ce sera pour les flatter curieusement dans leur vice et
dans leur infamie. Mais pourquoi différer l'exécution d'un si beau
dessein? Je veux demander tout de suite à monsieur Blaizot un cahier de
papier pour écrire le premier chapitre de la nouvelle _Ménippée_.
Il tendait déjà le bras vers M. Blaizot étonné. M. Jean Hibou l'arrêta
vivement.
--Gardez, monsieur l'abbé, lui dit-il, ce beau projet pour la Hollande
et venez avec moi à Amsterdam, où je vous trouverai un emploi chez
quelque limonadier ou baigneur. Là, vous serez libre; vous pourrez
écrire la nuit votre _Ménippée_ au bout d'une table, tandis qu'à l'autre
bout je composerai mes libelles. Ils seront virulents, et qui sait si
par nos efforts nous n'amènerons point un changement dans les affaires
du royaume? Les libellistes ont plus de part qu'on ne croit à la chute
des empires; ils préparent les catastrophes que les peuples mutinés
consomment.
»Quel triomphe, ajouta-t-il d'une voix qui sifflait entre ses dents
noires, rongées par l'âcre humeur de sa bouche, quelle joie si je
parvenais à détruire un de ces ministres qui m'ont lâchement enfermé à
la Bastille! Ne voulez-vous pas, monsieur l'abbé, vous associer à un si
bel ouvrage?
--Point du tout, répondit mon bon maître. Je serais bien fâché de rien
changer à la forme de l'État, et si je pensais que mon _Apokolokyntose_
ou _Ménippée_ pût avoir un pareil effet, je ne l'écrirais jamais.
--Quoi! s'écria le libelliste déçu, ne me disiez-vous pas ici, tout à
l'heure, que ce gouvernement était mauvais?
--Sans doute, dit l'abbé. Mais j'imite la sagesse de cette vieil le de
Syracuse qui, au temps où Denys était le plus exécrable à son peuple,
allait tous les jours dans le temple prier les dieux pour la vie du
tyran. Instruit d'une piété si singulière, Denys voulut en connaître les
raisons. Il fit venir la bonne femme et l'interrogea:
»--Je ne suis pas jeune, répondit-elle, j'ai vécu sous beaucoup de
tyrans, et j'ai toujours observé qu'à un mauvais succédait un pire. Tu
es le plus détestable que j'aie encore vu. D'où je conclus que ton
successeur sera, s'il est possible, plus méchant que toi, et je prie les
dieux de nous le donner le plus tard possible.
»Cette vieille était fort sensée, et j'estime comme elle, monsieur Jean
Hibou, que les moutons font sagement de se laisser tondre par leur vieux
berger, de peur qu'il n'en vienne un plus jeune qui les tonde de plus
près.
La bile de M. Jean Hibou, mise en mouvement par ce discours, se répandit
en paroles amères:
--Quels lâches propos! quelles indignes maximes! Oh! monsieur l'abbé,
que vous êtes peu amateur du bien public et que vous méritez mal la
couronne de chêne promise par les poètes aux vaillants citoyens! Il vous
fallait naître chez les Tartares, chez les Turcs, esclave d'un Gengiskan
ou d'un Bajazet, plutôt qu'en Europe où l'on enseigne les principes du
droit public et de la philosophie. Quoi! vous subissez un mauvais
gouvernement sans l'envie même d'en changer! De tels sentiments, dans
une république de ma façon, seraient punis, pour le moins, de l'exil et
de la relégation. Oui, monsieur l'abbé, dans la constitution que je
médite et qui sera réglée d'après les maximes de l'antiquité,
j'ajouterai un article pour la punition des mauvais citoyens tels que
vous. Et j'édicterai des châtiments contre quiconque, pouvant améliorer
l'État, ne le ferait pas.
--Eh! eh! dit l'abbé en riant, vous ne me donnez pas de la sorte l'envie
d'habiter votre Salente. Ce que vous m'en faites connaître me porte à
croire que l'on y sera fort contraint.