Quand on quitte Salzburg pour aller dans la direction de Munich, on
arrive presque tout de suite à la frontière bavaroise. Mais la
vingt-quatre chevaux frémissante dut encore faire un détour parce que la
grande route était barrée.
Enfin, ils sortirent d’Autriche sans de trop longues formalités.
Mais, à la douane allemande, Adrien ne retrouvait plus la carte de
circulation et Georges, pour la première fois de sa vie, dut lui
adresser des reproches irrités, au mépris du respect qu’un patron doit à
son chauffeur.
Il s’apprêtait à payer une seconde taxe, ce qui n’était pas grave, mais
il se résignait mal à la nouvelle perte de temps qu’allait entraîner
l’établissement d’un autre laisser-passer... Enfin, le papier égaré se
retrouva par miracle dans une liasse de revues artistiques, récentes
emplettes de Mme Murier.
Vingt bonnes minutes à reprendre sur un trajet de plus de cent
kilomètres...
Certainement la huit cylindres de M. Markeysen devait rouler tant que
«ça pouvait», car selon le rapport du portier de Salzburg, ce monsieur
avait paru très pressé en quittant l’hôtel.
Le matin, en venant d’Innsbruck, la vingt-quatre chevaux avait
virtuellement rattrapé sa rivale, mais, à ce moment, la voiture
poursuivie, qui ne savait pas que l’on était à ses trousses, n’avait
peut-être pas donné toute sa vitesse. A cette heure non plus, le
banquier hollandais ne savait pas qu’on lui donnait la chasse, mais il
était probable que dans son courrier, pris au passage à Salzburg, il
avait trouvé quelque nouvelle qui aiguillonnait sa marche.
La route que suivait Georges était fort jolie, on traversait des
villages pittoresques, mais le jeune homme ne pouvait que regarder avec
hostilité ces agglomérations qui retardaient la poursuite.
C’est ainsi qu’avec une vitesse de bolide, il traversa la charmante
petite ville de Wasserburg, sans accorder un regard à ses façades
peintes et au cours pittoresque de la rivière l’Inn. Il se réjouit
simplement de trouver au sortir de la ville une montée sérieuse, parce
qu’il connaissait sa voiture comme une belle grimpeuse et que, sur les
côtes, elle referait certainement du terrain sur son retard... Un peu
plus loin on se trouva en terrain plat et à une distance qu’il évalua à
plus d’un kilomètre, il aperçut un véhicule qui tenait une bonne largeur
de la route. Était-ce un faux espoir et n’avait-il devant lui qu’un
camion?
Non, non, c’était bien une voiture de tourisme, car, au bout de cinq
cents mètres, la distance qui les séparait n’avait pas diminué d’une
façon appréciable.
La route continuait à être belle et roulante. Georges la regardait avec
une certaine inquiétude, ainsi qu’on interroge un ciel sans nuage, avec
la crainte de le voir s’obscurcir.
Adrien, qui boudait toujours un peu à cause de l’incident de la carte
égarée, n’en avait que plus de tendance rageuse à pousser sa voiture.
Ce qui était énervant, c’était de ne pas se rendre compte à chaque
instant du retard que l’on regagnait. C’était, pensait Georges, parce
qu’il ne cessait de fixer les yeux sur l’autre voiture. Il s’astreignit
à les fermer pendant trente secondes. Il les rouvrit impatiemment après
avoir compté jusqu’à vingt et il remarqua enfin que la voiture
poursuivie avait augmenté de dimensions. Il abaissa à nouveau les
paupières et au bout d’une demi-minute, en les soulevant, il constata
que la forme de l’autre voiture s’était précisée. Ah! sûr, c’était
l’auto américaine du monsieur en question.
Quelques instants après, le chemin tourna et l’on perdit de vue le
probable M. Markeysen... Une fois arrivé au virage, Georges eut la joie
d’apercevoir beaucoup plus près l’auto poursuivie. Maintenant, sauf
événement, on «l’avait».
Mais l’accident était toujours possible et l’angoisse du poursuivant
s’intensifiait...
Enfin, on put faire retentir le klaxon pour demander la route. Mais
personne, dans la voiture poursuivie, ne parut se préoccuper de faire
droit à cette impérieuse requête.
Ces gens, c’était bien évident, n’avaient pas l’habitude de se voir
dépasser. Ils regardaient cette prétention comme tout à fait illusoire.
La vingt-quatre chevaux était presque sur leurs ailes, qu’ils n’avaient
pas encore dégagé la gauche et, quand ils biaisèrent légèrement, c’était
sans doute avec la certitude qu’on ne leur passerait pas devant...
Les voitures étaient de front, la vingt-quatre gagnant un peu sur sa
rivale; cette marche parallèle était dangereuse car elle pouvait se
prolonger encore pendant deux ou trois cents mètres et la route n’était
pas d’une extrême largeur.
Georges, en se penchant, put voir un homme blond, de torse élevé, au
volant de l’autre voiture. Ce monsieur avait à côté de lui un chauffeur
tout de blanc vêtu...
Georges avait sorti hors de la portière sa tête nue, car aucun
couvre-chef n’aurait continué à couvrir son chef à une allure aussi
prodigieuse.
Avec de grands gestes, il faisait signe à l’autre de s’arrêter, mais le
monsieur visiblement ne comprenait pas... La vingt-quatre avait pris
maintenant un ou deux mètres devant la voiture rivale. Georges hurla
dans le vent:
--Markeysen! Markeysen! Markeysen! pour arriver à tout prix à se faire
entendre. En même temps, il faisait signe à son chauffeur à lui de
ralentir, afin de bien montrer que ce signe de ralentissement
s’adressait aux deux voitures.
Ils arrivèrent enfin à se comprendre après un bon kilomètre de
mésintelligence parfaite.
Cependant il ne fallait pas trop faire jouer les freins. La diminution
progressive de vitesse leur prit encore un temps appréciable. A la fin
des fins, ils stoppèrent l’un et l’autre et Georges put articuler:
--Je suis un ami de Mme Olmey, elle vous attend de toute urgence à
Salzburg.
--Ah! ah! fit le monsieur. Moi qui regagnais Paris en toute hâte, dit-il
dans un français correct et avec très peu d’accent. Je courais la poste
pour la retrouver ou, plutôt, pour tâcher de savoir où elle était... car
j’avais appris qu’elle était partie précipitamment de chez elle.
--Le plus simple, dit Georges, serait que je monte avec vous à votre
côté, pendant que votre chauffeur s’installera à côté du mien sur ma
voiture.
Un petit clin d’œil avertit M. Markeysen que cette combinaison avait
encore un autre avantage facile à deviner. Il était parfaitement inutile
de mêler les chauffeurs au reste de la conversation.
M. Markeysen était descendu de voiture. C’était une sorte de géant aux
traits réguliers... Cinquante ans, tout au plus. Georges acheva de se
présenter. M. Markeysen ne le connaissait pas, mais le nom de famille de
Georges n’avait pas pour le banquier hollandais un son nouveau, ce nom
étant assez connu dans le monde industriel. Il fit signe au jeune homme
de le suivre sur un des bas-côtés de la route, pendant que les
chauffeurs s’en allaient un peu plus loin, afin de trouver une amorce de
chemin latéral, qui leur permettrait de tourner leurs voitures.
--Qu’arrive-t-il à cette pauvre Béatrice?
--Eh bien, dit Georges après un peu d’hésitation, comme pour atténuer la
brusquerie de ce qu’il avait à dire, il arrive qu’elle est gardée à vue
à Salzburg.
--Bon! fit tranquillement Markeysen. On la soupçonne d’avoir trempé dans
l’assassinat de son beau-frère... Il faut reconnaître que cette pauvre
femme a fait tout ce qu’il fallait pour ça... Comment? Elle disparaît le
soir même du crime... Tout le monde sait dans leur entourage qu’elle
était en grave mésintelligence avec son beau-frère... Tout le monde sait
qu’elle l’accusait de compromettre ses intérêts... Elle l’a répété un
peu partout et un peu trop souvent... Je n’ai pas manqué de lui en faire
la remarque, chaque fois que j’en ai eu l’occasion. Elle n’avait qu’à se
disputer en tête-à-tête avec Lucien Olmey, mais sans mettre les gens
dans la confidence de leurs désaccords.
Les voitures étaient revenues devant eux.
--Nous allons filer là-bas, sans retard. Qu’est-ce qu’elle a à me
demander, qu’est-ce qu’elle a à nous raconter, je me le demande!...
Suivez-nous à quelques centaines de mètres, dit Markeysen au chauffeur
de Georges.
Puis, son chauffeur à lui ayant pris place auprès d’Adrien, il monta
dans sa voiture avec sa nouvelle relation.
--Vous comprenez, dit-il, aussitôt qu’ils furent installés sur le siège
et qu’ils eurent repris leur marche... vous comprenez, nous avons, ma
femme et moi, pour cette petite, une affection de parents... Ma femme a
été sa belle-sœur. Elles se sont toujours aimées et n’ont cessé de
s’aimer comme deux sœurs.
--Mais je croyais que Mme Markeysen vous accompagnait dans votre
voyage...
--Nous avons quitté Amsterdam ensemble et c’est en route seulement que
nous avons appris cette terrible histoire... Vous savez que Lucien Olmey
était le premier mari de ma femme... Elle a été un peu remuée par sa
mort, c’est facile à comprendre, et je ne peux vraiment pas être jaloux
d’un sentiment, je trouve, assez explicable. Au contraire, je l’aurais
accusée de dureté d’âme si elle ne l’avait pas éprouvé... C’est entendu,
nous étions fâchés avec ce garçon. Il ne m’avait jamais pardonné d’avoir
épousé sa femme, alors que ce n’est pas moi, mais lui-même qui, par des
bêtises de tout ordre, l’avait obligée à divorcer... C’était un
exalté... pas bête... On peut même dire de lui qu’il ne manquait pas de
flair pour découvrir les bonnes entreprises, mais il n’avait aucune des
qualités de persévérance, de ténacité, qui sont nécessaires pour mener
des affaires à bien. Je ne sais pas dans quel état il a laissé sa
maison. Je connais, je puis le dire, toutes les affaires que sa banque
soutenait, je sais quelles valeurs constituent la fortune de Béatrice.
C’est du bon papier, j’ai tout lieu de croire, mais il faut voir encore
comment ça a été géré par les divers directeurs de ces maisons.
Georges écoutait. Somme toute, il n’avait rien à dire.
--Il y a longtemps, continua M. Markeysen, que vous connaissez Béatrice?
--Oui, dit Georges, un peu gêné, pas mal de temps... Mais c’est la
première fois que nous voyageons ensemble... Nous sommes partis avec une
de ses amies, se hâta-t-il d’ajouter, madame Murier.
--Connais pas, fit Markeysen.
--La femme du sculpteur.
--Ah! oui, oui, je vois. Un type à barbe grise, bouclée, qui se regarde
dans les glaces. Oh! il n’a rien de positivement désagréable.
Markeysen faisait en somme bonne impression. C’était un homme net, tout
d’une pièce, qui ne perdait pas son temps à chercher des
circonlocutions... Ils restèrent quelque temps sans rien dire. L’auto
filait à bonne allure.
--Qu’est-ce qu’elle va nous sortir! fit Markeysen au bout de quelques
instants.
C’était précisément ce que Georges était en train de se demander.
--Pourquoi a-t-elle filé de Paris si rapidement? dit Markeysen. Ce n’est
pas une folle, elle ne m’a jamais fait cet effet-là, je trouve même que
c’est une personne assez judicieuse. Vous savez que, comme femme
d’affaires, elle a de sérieuses qualités... Pourquoi est-elle partie
comme ça?... Enfin, ça ne sert absolument à rien de se poser des
questions, auxquelles ni vous ni moi ne pouvons répondre.
Et il se mit à parler auto. Au fond, il avait été assez impressionné par
ce match de vitesse et il interrogea longuement le jeune homme sur les
particularités de sa vingt-quatre chevaux.