Georges s’étonnait que Mme Murier ne fût pas encore au courant de la
mort singulière de Lucien Olmey.
Elle devenait pour lui une étrangère un peu encombrante.
Le lendemain matin, comme ils étaient allés tous les trois faire un tour
dans Innsbruck, en attendant la voiture qu’Adrien équipait de deux pneus
neufs, ils s’arrêtèrent devant une librairie où l’on vendait des
journaux français. Laurence pénétra dans le magasin.
Sans doute allait-elle trouver sur une des feuilles un article relatif
au meurtre du banquier?
Georges regarda Béatrice, qui ne paraissait pas s’inquiéter de ce
danger. Elle sourit simplement au jeune homme et profita de l’absence
momentanée de Laurence pour serrer de toutes ses forces la main de
Georges.
Ils s’étaient revus devant l’étrangère dans le hall de l’hôtel et
c’était maintenant le premier vrai bonjour, le premier bonjour un peu
tendre qu’ils pouvaient échanger. L’insouciance de Béatrice ne le
rassura pas complètement. Elle venait sans doute d’un manque de
prévoyance assez fréquent chez les dames, qui ne savent pas toujours
quand elles ont raison de s’alarmer.
Enfin, Mme Murier sortit du magasin et Georges vit avec satisfaction
qu’elle n’avait acheté que des périodiques d’art. La réalité quotidienne
ne la préoccupait que fort peu. Elle s’intéressait surtout à l’annonce
des expositions et suivait un peu moutonnièrement les manifestations
artistiques.
On ne lui connaissait pas d’aventure. On n’avait jamais non plus entendu
dire que le sculpteur Murier eût une vie sentimentale indépendante.
C’était en somme un couple de figurants assez ornemental et qui ne
jouait pas de rôle dans la chronique. Laurence était intelligente et
distinguée, mais on ne le constatait pas. Le ménage était invité dans
beaucoup de maisons. Le sculpteur, que l’on appelait quelquefois
«maître», était placé à la droite de la maîtresse de maison dans les
dîners où il n’y avait pas de personnalités exceptionnelles. Il venait
en tête du lot, immédiatement après les phénomènes.
En somme, M. et Mme Murier étaient assez recherchés; ils faisaient mieux
que de compléter un ensemble. Ils étaient nettement au-dessus de la
catégorie des invités haut le pied à qui l’on peut téléphoner à six
heures du soir pour remplacer des manquants.
Georges ne se plaignait pas de la présence de cette compagne de voyage.
Mais il serait arrivé assez rapidement à se consoler de son absence,
surtout depuis l’événement de la veille au soir. Évidemment, il était
gênant qu’elle ne fût pas du tout dans les confidences de Béatrice,
alors que Georges y était à moitié. Si Laurence n’eût pas été là,
Béatrice aurait pu parler au jeune homme du sujet dont il était hanté.
Mais, au fait, qu’elle ne pût l’entretenir de cela, c’était peut-être
mieux.
Il ne tenait pas à entendre point par point le récit de certaine soirée
tragique. Il aurait eu plutôt des tendances à fuir de complètes et trop
nettes révélations. Mais il eût volontiers interrogé Béatrice sur des
questions à côté.
Pourquoi était-elle si pressée de rejoindre Markeysen?
Dans quelles circonstances le banquier avait-il épousé la femme divorcée
de Lucien Olmey?
Y avait-il entre Béatrice et ce monsieur des liens sentimentaux?
Il n’aimait pas cette hypothèse.
Non pas que, dans le cœur de ce garçon assez fait à la vie, il existât
beaucoup de la jalousie de l’homme des cavernes.
Mais il préférait esthétiquement, pour la beauté de sa nouvelle
aventure, que cette jeune veuve n’eût pas été trop profanée.
Il était revenu à l’hôtel. Adrien n’avait pas encore terminé son montage
de pneus. Hors des yeux de son patron, son activité était sensiblement
moins débordante. Georges s’apprêtait à se rendre au garage pour
stimuler son chauffeur, mais il pensa qu’il n’y avait rien, en somme, de
très pressé, puisqu’une très courte étape les séparait de Salzburg.
A ce moment le gérant, que Georges avait un peu secoué la veille,
s’approcha du jeune homme dans une attitude qui n’avait certainement
rien de hautain.
Ce gérant connaissait le cœur humain. Pour rentrer en grâce auprès de
son hôte, il lui fit de grands compliments de sa 24 chevaux, qu’il avait
examinée la veille pendant le déchargement des bagages.
Et voici ce qu’il se mit à dire, inopinément:
--Nous avons eu tout à l’heure une très forte voiture, une marque
américaine, qui appartient à un banquier dont vous connaissez sans doute
le nom, M. Markeysen, d’Amsterdam.
Georges sursauta.
--Il est ici?
--Non, il n’a fait que passer. Il est parti sur Salzburg. Je vous dirai
que je le connais parce qu’il est venu deux ou trois fois à l’hôtel. Il
s’est arrêté pour téléphoner à un hôtel de Salzburg où il avait retenu
des chambres. Il leur a dit de disposer de son appartement, car il ne
ferait que passer là-bas pour prendre son courrier.
--Envoyez-moi d’urgence un de vos chasseurs au garage. Et dites à mon
chauffeur que nous partons immédiatement.
Il avait jeté ces deux derniers mots tout en se dirigeant du côté de
Béatrice.
--Quelle malchance! lui dit-il. Le monsieur que vous cherchez est passé
il y a quelques instants à Innsbruck et à cet hôtel même. Il est en
route pour Salzburg. Mais ses projets sont changés. Il n’y restera pas.
Béatrice s’était levée.
--Nous partons tout de suite.
--J’ai envoyé chercher Adrien. Sa voiture est montée en pneus neufs.
Votre ami a une forte huit cylindres américaine. Ils doivent avoir une
demi-heure d’avance. Je crois qu’il y aura du sport.
Tout arrive, y compris Adrien... Sans doute n’a-t-il pas trouvé au
garage de chauffeur français sur qui déverser son éloquence.
On s’embarque en toute hâte. Direction de Salzburg, rapidement...
--A gauche, fit Georges, qui s’est renseigné, puis à droite en
traversant la rivière, à droite encore et l’on file devant soi.
--Ils sont loin de nous? demanda Béatrice.
--Il est difficile de le savoir exactement, dit Georges tout en
dirigeant Adrien à la sortie d’Innsbruck. A l’hôtel le portier m’a dit
qu’il était parti il y a un quart d’heure. Une demi-heure, m’a dit le
gérant. Évidemment ils n’ont pas chronométré leur mise en route. Ils ne
soupçonnaient pas l’intérêt sportif que représentait l’heure de leur
départ.
La route, en sortant d’Innsbruck, est assez bonne, mais fort sinueuse et
ne constitue pas la piste rêvée pour un match de vitesse. En outre, les
chemins, là encore, étaient empoisonnés par la pose du câble
international. La plupart du temps on ne pouvait rouler que sur une
moitié de la chaussée. Les hommes travaillaient sur l’autre côté. La
plupart, nus jusqu’à la ceinture, montraient des torses de bronze.
A maints endroits, comme il n’y avait la place que pour une voiture de
front, des vieillards, impropres à un service plus actif, agitaient un
petit drapeau rouge pour ouvrir ou pour barrer la route. Georges
s’impatientait. Mais il se disait que la voiture de M. Markeysen,
suivant le même chemin, avait connu aussi les mêmes raisons de retard.
Ce jour-là au moins, ils n’eurent pas la surprise de voir une route
soudainement barrée, pour permettre la perception d’un droit de passage.
C’est ce qui leur était arrivé la veille au moment où ils pénétraient
dans le Tyrol. A cet endroit on paye la valeur d’une cinquantaine de
francs français que l’on eût abandonnés assez vite si cette formalité ne
s’était accompagnée d’une paperasserie interminable, et d’une
vérification méticuleuse de numéros de voiture, de châssis et de moteur.
Quand ils en eurent fini avec les poseurs de câble, ils furent
tarabustés par un side-car, que les sinuosités incessantes de la route
ne leur permettaient pas de dépasser. Enfin, ils aperçurent un beau
palier droit de quelques kilomètres. Mais, maintenant, le side-car
qu’ils avaient rejoint, leur pare-brise baissé afin d’éviter la
poussière, maintenant ce side-car présomptueux s’obstinait à rester au
milieu de la chaussée, sans s’écarter sur la gauche ainsi que le
prescrivaient la civilité puérile et honnête et les règlements
autrichiens. A la fin il se décida et ce fut la vingt-quatre chevaux qui
lui fit à son tour, et pendant un trop court instant, l’hommage de sa
poussière.
Ils arrivèrent dans un charmant village tyrolien qui s’appelle
Saint-Johann, mais Béatrice, malgré l’attrait d’une auberge avenante, ne
voulut pas s’arrêter pour déjeuner. Il était d’ailleurs d’assez bonne
heure et, d’après l’évaluation de la distance, il ne paraissait pas trop
ambitieux de viser un déjeuner à Salzburg.
Cependant, il s’agissait de traverser un coin de Bavière, puis de
rentrer en Autriche peu après. On aurait donc affaire à quatre douanes.
Les formalités furent remplies assez rondement, malgré la nécessité
d’établir une feuille de passage en Allemagne. A l’hôtel d’Innsbruck,
Georges s’était muni de quelques Rentenmark, qui lui permirent
d’acquitter rapidement les droits exigés.
La douane allemande, à l’entrée en Bavière, se trouve sur une route de
montagne. A partir de cet endroit, le sol devient merveilleux. La
voiture avait des ailes. Stimulé par Georges, Adrien la lançait à une
allure de record. On redescendit sur la station balnéaire de
Reichenhall, où l’on fut bien forcé de ralentir.
Mais Georges augura qu’ils avaient rattrapé une bonne partie du handicap
qui les séparait de M. Markeysen.
Après avoir retrouvé des douaniers allemands, puis des douaniers
autrichiens, ils continuèrent à pleine vitesse sur la route assez droite
qui menait à Salzburg et, soudain, ils eurent la joie d’apercevoir
devant eux, environ à un kilomètre, une auto imposante, qui devait être
la voiture en question. Mais leur triomphe fut contrarié par une
intervention vraiment stupide du destin. Le Destin est un grand maître,
c’est entendu, mais vraiment il se livre à des facéties qui ne sont pas
dignes de lui.
Devant eux, sur la droite, à deux cents mètres environ, filait de toutes
ses forces un petit tacot assez ancien. Le conducteur de cette voiture
avait sans doute oublié qu’il était rentré en Autriche et qu’il fallait
rouler sur la gauche. A sa rencontre arrivait un camion qui venait de
Salzburg... Le chauffeur du tacot marqua un instant d’hésitation avant
d’aller sur sa gauche. Le gros accident fut évité, mais non pas
l’accrochage, si bien que la route se trouva obstruée devant la
vingt-quatre chevaux. Georges arrivait à point pour servir de médiateur
entre le tacot, qui ne parlait qu’italien, et le camion, dont l’allemand
était la langue maternelle.
Comme les passagers de la voiture médiatrice ne connaissaient que le
français, les choses furent assez longues à s’arranger. Elles
s’arrangèrent cependant. Sept ou huit bonnes ou plutôt mauvaises minutes
s’étaient écoulées quand Georges put prendre sa route. Pour comble de
malheur, troublé par ces événements, il n’avait pu étudier à l’avance le
plan de Salzburg. La recherche de l’hôtel fut interminable, en dépit et
peut-être à cause des renseignements qui leur furent prodigués en
allemand par des indigènes d’une complaisance intarissable. On avait
beau leur dire: «Comprends pas» ou: «_Ich verstehe nicht_», on ne
faisait que stimuler leur éloquence et leur zèle didactique.
Enfin, le langage universel de l’index et des gestes de bras les fit
parvenir à l’hôtel indiqué. Hélas! M. Markeysen et son équipage étaient
déjà sur la route de Munich!
Il était difficile de repartir immédiatement. A la rigueur, Georges,
Béatrice et Laurence, emportés par la fièvre de la poursuite, se
seraient passés de déjeuner, mais il fallait absolument qu’Adrien
mangeât un morceau, car il avait fait une étape fatigante. Raison
majeure encore: on manquait d’essence et le prévoyant chauffeur n’avait
pas pris assez d’huile. On fit venir un homme du garage pour procéder à
ces opérations de ravitaillement devant la façade même de l’hôtel.
Pendant ce temps Georges fit préparer des sandwiches et des bouteilles
de bière pour boire et manger dans la voiture... Cependant Béatrice
interrogeait le gérant et apprenait de lui des choses affolantes. M.
Markeysen était passé en vitesse en demandant au portier qu’on lui
expédiât tout le courrier qui viendrait, non à Munich, mais à
Strasbourg, car d’après quelques mots qu’il avait prononcés il semblait
qu’il brûlerait Munich comme il avait fait de Salzburg et se dirigerait
en toute hâte vers Paris.
--Il faut partir, supplia la jeune femme, il faut partir tout de suite!
Georges sortit sur le perron pour voir si la voiture était prête. On
achevait d’y mettre de l’huile sous la surveillance d’Adrien qui, avec
une sérénité magnifique, mangeait du pain et du hareng mariné.
Béatrice, impatiemment, allait prendre place dans l’auto, quand un
employé de la réception s’approcha d’elle.
--C’est bien madame... Olmey?
--Oui! Qu’y a-t-il?
--C’est un monsieur qui voudrait parler à madame dans le bureau de la
direction... A madame seule, a dit ce monsieur, ajouta l’employé, en
voyant que Georges s’apprêtait à suivre Béatrice.
--Monsieur viendra avec moi, déclara nettement la jeune femme. C’est mon
compagnon de voyage. Et vous aussi, Laurence, venez!
L’employé s’inclina. Il y avait dans le ton de la jeune femme de
l’autorité, et aussi comme une sorte d’allégresse. Elle semblait
soulagée de laisser tomber toute contrainte. Ils arrivèrent dans le
bureau de la direction et se trouvèrent en présence d’un petit monsieur
grisonnant aux joues rasées et rebondies. Avec un fort accent allemand,
il déclina en français un titre important et compliqué où s’entendait
surtout le mot: police!
--Je voudrais parler seul à madame.
Il chercha laborieusement un mot et finit par dire, non sans timidité:
--Confident.
Mais Béatrice, cette fois encore, résista.
--Je crois savoir de quoi il est question. Mes amis resteront ici. Car
leur présence ne peut gêner que moi.
Le monsieur grassouillet se balançait, embarrassé par la délicatesse de
sa mission ou par les difficultés de la langue française.
--Vous avez reçu l’ordre de m’arrêter, au sujet de l’assassinat de
Lucien Olmey?
--Non arrêter, simplement... tenir en vue.
Que dut à ce moment penser Laurence? Elle devait être plutôt
déconcertée, choquée sans doute, par un de ces événements qui vraiment
ne pouvaient se passer dans son monde, un fait à la fois grave et
saugrenu.
--Eh bien, gardez-moi à vue, dit Béatrice. Mais mon ami peut continuer
sa route?
--Mes ordres, dit le fonctionnaire, ne sont concernant que de vous.
Il s’exprimait dans une langue assez hésitante, mais on comprenait tout
de même assez clairement ce qu’il voulait dire.
--Je vous en prie, dit Béatrice à Georges, à tout prix rejoignez
Markeysen et ramenez-le ici. Laurence, restez avec moi et je vous
demande de ne rien vous expliquer avant l’arrivée de mon ami
d’Amsterdam.
Ce disant, elle tendit la main à Laurence, qui la lui serra avec une
confiance, il faut le dire, un peu réservée.
Dans son monde, bien entendu, on n’assassinait pas, il n’était pas
question de cela. Mais il n’était pas bien porté non plus de se faire
arrêter...
Georges était déjà parti, quand le fonctionnaire se retira à son tour...
Un agent en uniforme se promenait dans le couloir. En regardant par la
fenêtre qui donnait du rez-de-chaussée sur le jardin, Béatrice et
Laurence virent deux autres individus vêtus d’une façon simple et
correcte et qui, assis sur un banc, contemplaient la nature...