--Croyez-vous, avait demandé Béatrice, que nous pourrons coucher à
Genève ce soir?
--Genève, c’est encore loin, mais avec ma voiture, je suis tranquille.
--Je voudrais bien, implora-t-elle.
--Nous allons prendre nos dispositions pour cela. Tout de même, il faut
que nous nous arrêtions pour déjeuner.
--Oh! je n’ai pas faim, dit Béatrice. Et vous, Laurence, avez-vous faim?
--Non, dit docilement Laurence.
--Nous avons pris quelque chose ce matin.
--Oui, mais d’ici à Avallon, par exemple, où nous arriverons pour
l’heure du déjeuner, il est possible que vous ayez faim, dit Georges
qui, lui, n’avait pas déjeuné avant de partir.
Ils traversèrent Pont-sur-Yonne, où la route fait de tels détours que
les autos semblent vouloir dépister quelque détective à leurs trousses.
Ils traversèrent Villeneuve, enclose comme l’est Moret-sur-Loing, entre
deux vieilles portes, puis Sens, qui a l’aspect d’une petite grande
ville. De Sens à Joigny et de Joigny à Auxerre, la route continue à être
fort belle. D’Auxerre à Avallon, ils trouvèrent un certain nombre de
trous et aussi par instant une machine à empierrer la route. La voiture
de Georges, bien suspendue, roulait sur les sols rugueux comme sur un
tapis de verdure.
Dix minutes avant l’étape fixée, ces dames n’avaient toujours pas faim,
mais la vue d’un hôtel de bonne apparence eut pour effet de leur
redonner quelque intérêt pour la nourriture.
Ils prirent place dans le restaurant. A la table d’à côté, toute une
famille de personnes rousses, accompagnées d’un prêtre, dégustaient des
quenelles de brochet, sur lesquelles ces dames jetèrent un regard qui
n’avait rien d’indifférent.
En attendant le gros du déjeuner, on s’occupa avec une avant-garde de
hors-d’œuvre. Et déjà Béatrice, impatiente, parlait de se mettre en
route. Il faut dire qu’elle avait mangé en museau de bœuf, anchois de
Norvège, filets de hareng, salade de pommes de terre et petites olives
noires, la valeur nutritive de deux déjeuners complets.
Georges, qui n’avait pas une âme de rebelle, eût probablement cédé au
désir de Mme Olmey. Mais une autre volonté non exprimée le retenait à
l’hôtel: Adrien, son chauffeur, n’avait certainement pas terminé son
repas. Or, il n’était pas content quand on l’obligeait à écourter son
séjour à table. Non qu’il fût un gros mangeur, mais il trouvait toujours
à la table des courriers un auditoire attentif d’autres chauffeurs, et
ce n’était pas un homme à lâcher facilement une occasion de pérorer. Ses
commensaux de hasard venaient prendre place à sa table à des heures
irrégulières, selon les hasards de la route; il lui était moralement
impossible de quitter la place avant que le dernier écouteur fût parti.
Quand ils arrivèrent au dessert, Béatrice donna de tels signes
d’impatience que Georges sentit monter en lui un courage indomptable,
qui lui permettrait de tenir tête à son chauffeur.
Il pensa néanmoins qu’il devait agir par la douceur, et, avec mille
précautions, alla demander à Adrien de reprendre la route.
Adrien se montra plein de mansuétude. Il se dit sans doute qu’en
voyageant à côté du patron, il pourrait continuer son exposé sur des
questions diverses qui lui tenaient à cœur et qui se rapportaient à
l’ordre général de l’auto: la consommation des différentes marques, leur
aptitude à monter les côtes, les renseignements qu’il avait recueillis
auprès des autres chauffeurs du garage sur la bonne ou mauvaise
viabilité de certaines routes.
Il avait l’esprit soupçonneux et prêtait arbitrairement les plus sombres
projets à ses semblables et particulièrement aux employés des garages.
Il prétendait conduire avec une grande prudence et qu’il n’avait jamais
été de ces gens qui font la «course» sur la route. Il déclarait trois ou
quatre fois par jour qu’il ne fallait jamais pousser une voiture et que
le plaisir de l’auto consistait à aller tout doucement, en bon pépère
pas pressé.
Mais il lui suffisait d’apercevoir devant lui une auto bien conditionnée
pour être pris d’un désir immodéré de passer devant. Les autos
ordinaires, c’était du petit gibier qu’il avalait sans se presser et
pour ainsi dire sans appétit. Mais la vue d’une voiture à large caisse
l’animait d’une combativité de rapace. S’il trouvait quelque résistance,
si l’intervalle qui le séparait de sa proie ne diminuait pas assez vite,
alors il en mettait «tant que ça pouvait».
Georges, en fataliste, le laissait aller. Il se disait que si ces dames
avaient peur, elles prendraient l’initiative de dire: un peu moins vite.
Mais aucune protestation n’arrivait du fond de la voiture.
Un moment cependant, comme le compteur atteignait 140, Georges leur
demanda s’il ne fallait pas ralentir...
--Non, non, dit l’intrépide Béatrice, c’est très bien comme ça.
Pensez-vous que nous puissions être à Genève avant la nuit?
--Oh! largement, fit Georges.
--Alors, allons plus loin, allons jusqu’à Lausanne.
--Soixante-dix kilomètres en plus, c’est très faisable; mais si vous
m’aviez dit plus tôt que vous vouliez atteindre Lausanne, je vous aurais
fait prendre un autre chemin: Dijon, Pontarlier, Vallorbe. Maintenant
nous nous sommes engagés beaucoup plus au sud, nous voilà tout près de
Chalon, nous allons filer par Tournus, nous passerons par Bourg et
Nantua. De là, à la frontière suisse, il n’y a qu’un pas.
Ils n’échangèrent pas d’autres paroles avant d’atteindre cette
frontière. Entre les deux femmes aussi, c’était le silence complet. Dans
la glace du rétroviseur, Georges apercevait le fin visage de Mme Olmey
et des sourcils un peu froncés... Ce n’était pas tout à fait la figure
d’une dame qui s’en va en partie de plaisir.
Bah! elle avait quelque ennui, quelque souci que le voyage ferait
évanouir. Le jeune homme ne s’arrêta pas à des commentaires.
D’ailleurs, en auto, son goût modéré pour la réflexion ne s’accentuait
pas, bien au contraire. Son attention était tout absorbée par les
accidents de la route, par une carriole qui s’arrêtait brusquement au
bord d’un chemin latéral, par une bande de bœufs qui nous oblige à
ralentir et pour qui l’auto frémissante n’existe pas... Plus loin, un
cycliste, qui roule sur la gauche, prend dangereusement sa droite dès
qu’il entend notre klaxon, puis c’est un écriteau qui n’indique aucun
passage à niveau, aucune sinuosité, pas le moindre croisement, mais
simplement vous apprend que telle station thermale fameuse est à deux
cent douze kilomètres, ce qui ne nous intéresse pas toujours.
... Et voici un autre écriteau qui vous réclame un ralentissement si
exagéré que l’on n’y fait pas attention. Aussi le «merci» qui vous
apparaît tout à coup à la sortie du village prend un air bien ironique,
puisque le chauffeur n’a tenu aucun compte de la prière ou de
l’injonction qui lui était adressée.
Sur les raccourcis, lorsqu’on quitte la grande route pour un chemin
vicinal, Georges avait d’autres plaisirs: c’était de se débrouiller tout
seul, la carte en main, en mettant un point d’honneur à ne jamais
demander son chemin à personne. Il tâchait également de ne pas poser de
questions aux habitants, quand il traversait des villes inconnues.
Sur ce point, il était bien dans les idées d’Adrien qui, comme tous les
gens prolixes, avait horreur de ceux qui font des discours.
Il est incontestable qu’en France et dans bien d’autres pays, les rues
des villes et des faubourgs sont sillonnées de professeurs amateurs de
topographie, à qui il est dangereux de donner la parole. La main posée
sur le capot, ils semblent s’installer devant vous pour la vie.
Décemment, il vous est difficile de reprendre votre route en les
bousculant, ce qui serait une façon un peu singulière de leur payer leur
complaisance, fût-elle un peu excessive.
Il faisait encore grand jour quand ils arrivèrent à la douane française.
--C’est la frontière? demanda Béatrice.
Georges la vit se pencher à la portière. Il lui sembla qu’elle explorait
du regard les abords de la douane. Mais cette impression ne devait lui
revenir qu’assez longtemps après. Pour le moment, il était tout occupé
par les formalités nécessaires. Il n’avait pas rempli la feuille de son
triptyque où l’on doit inscrire le numéro du moteur, celui du châssis,
la force de la voiture, sa valeur, son poids, enfin son signalement
complet.
Les douaniers de France n’en imposent pas aux citoyens de leur pays.
Parfois ils soulèvent en eux la petite rébellion qu’un Français de race
éprouve d’ordinaire devant les agents de l’autorité. Mais cette révolte
demeure tout intérieure.
Tout change quand on aborde la Suisse. Même en pays de langue française,
le fonctionnaire trouve devant lui des êtres parfaitement soumis. Il
semble que ce soit un agent mystérieux dont on ne devine pas la
puissance. Devant lui, l’homme le plus en règle se sent l’état d’âme
d’un suspect, voire d’un criminel.
Même si on le reçoit avec aménité, il ne semble pas absolument sûr de ne
pas être en faute.
Quand les voyageurs eurent dépassé les deux douanes, ils respirèrent
plus librement, comme des prisonniers élargis que la tyrannie des
gouvernants ne saurait désormais atteindre qu’au prix de formalités
assez compliquées.
Seul, Adrien gardait une certaine circonspection. Il n’avait pas perdu
le souvenir d’un voyage en Suisse, d’écriteaux menaçants et d’amendes
perçues instantanément par des représentants de l’autorité. Il regardait
avec inquiétude toutes les maisons de la route qui lui semblaient
pleines de sbires embusqués. Il dévisageait avec méfiance le passant le
plus inoffensif. Cet inconnu n’allait-il pas le faire stopper pour lui
réclamer une amende de quinze francs suisses (soixante-quinze francs
français)?
Ils traversèrent Genève sans s’y arrêter et prirent la route du
Tour-du-Lac. Ils entrèrent dans Rolle, où la gendarmerie, blanche et
verte, a un air si souriant, bien qu’elle abrite les gendarmes les plus
terrifiants de la côte. La circonspection d’Adrien persista au passage
de Morges, dont les abords se hérissent d’écriteaux. Enfin, ils
arrivèrent à Ouchy, au pied du versant où s’étagent les maisons de
Lausanne. Au bord du lac, ils entrèrent dans le hall d’un hôtel réputé,
où Georges, deux ans auparavant, avait passé quelques jours. Deux
voyageurs lisaient des dépêches d’agence épinglées sur un tableau.
Pendant que Georges s’approchait de la réception pour retenir des
chambres, les deux dames se reposaient dans des fauteuils d’osier.
Un des deux messieurs qui lisaient les dépêches se détacha du groupe. Il
avait aperçu Mme Olmey et faisait de grands gestes de bras...
Elle ne le laissa pas venir jusqu’à elle. Elle alla à sa rencontre et il
sembla à Georges qu’elle l’attirait un peu loin pour éviter de lui
parler devant Mme Murier. Mais ce fut encore une de ces impressions
qu’il enregistra simplement, sans lui accorder une attention spéciale.
Le monsieur était un de ces personnages distingués que l’on a
certainement rencontrés dans le monde, mais que l’on ne peut étiqueter
d’aucun nom. C’était un homme assez âgé et rien dans son attitude
n’indiquait que ce pût être un flirt de Mme Olmey.
Pourquoi avait-elle tenu à lui parler en tête à tête?
Mais ce ne fut que plus tard que Georges songea à se poser cette
question.
Elle quitta enfin le monsieur pour revenir à ses compagnons. Un employé
de la réception se tenait prêt à faire visiter aux nouveaux arrivants
les chambres que Georges venait de retenir. Comme ils traversaient le
hall pour arriver à l’ascenseur, Georges fit un pas pour s’approcher du
tableau des dépêches. Mais Béatrice qui, depuis son entretien avec
l’autre monsieur, semblait assez préoccupée, reprit tout à coup un
enjouement inopiné et qui sonnait un peu faux. Elle avait saisi le bras
de Georges et le ramenait dans la direction du «lift».
--Vous nous appartenez, je vous ai déjà dit. Vous n’avez pas à penser au
reste du monde. Il n’existe pas pour vous.
En effet, elle lui avait déjà dit cela à Moret-sur-Loing, quand elle
l’avait empêché de lire les journaux...
Il la suivit docilement.
Toutefois, il se promit bien qu’un peu plus tard il reviendrait dans ces
parages et jetterait un coup d’œil sur ces télégrammes interdits.
Béatrice et Laurence avaient deux chambres attenantes. C’est Mme Olmey
qui en avait exprimé le désir. Georges logeait à l’étage plus haut.
Elles étaient entrées dans une des chambres avec l’employé de la
réception. Georges était resté dans le couloir.
--Venez un peu voir comment nous sommes installées, au lieu de faire
l’homme discret; ce serait tout de même plus gentil de montrer quelque
sollicitude pour vos compagnes de voyage.
Georges entra dans la chambre, après avoir dit à l’employé de ne pas
l’attendre, qu’il avait le numéro de son appartement et le trouverait
bien tout seul. Il recommanda de lui faire monter sa mallette
vert-olive.
Béatrice s’était laissée tomber sur un fauteuil, elle paraissait un peu
accablée.
--Je ne crois pas que je descendrai dîner avec vous.
--Eh bien, dit Georges, on pourrait monter à dîner ici.
Pour la première fois, le personnage un peu passif du trio fit acte de
présence. Laurence déclara que c’était toujours amusant de dîner au
restaurant.
--J’aime bien voir les têtes des gens. Est-ce que ce n’est pas pour ça
que l’on voyage?
--Alors, dit Béatrice, vous allez descendre tous les deux.
Mais Laurence était décidément émancipée.
--Non, fit-elle, non, vous nous emmenez tous les deux avec vous, sans
crier gare et presque sans nous demander notre avis... Comme c’est
gentil de nous lâcher! Si vous ne voulez pas descendre, je ne descendrai
pas non plus.
--Allons, fit Béatrice résignée, j’irai donc avec vous.
--Très bien, dit Laurence, et je vous garantis qu’une fois en bas vous
vous amuserez beaucoup. Je vous connais. C’est la réaction de l’auto.
Vous savez que nous ayons fait une étape énorme? Aussitôt que vous serez
à table, vous aurez faim; vous mangerez et toute votre fatigue passera.
--Je veux bien, dit Béatrice.
--Alors, mesdames, à tout à l’heure dans le hall; j’ai vu qu’on
s’habille dans cet hôtel, je vais mettre mon smoking...
... Bizarre! Bizarre! répétait pour lui-même à mi-voix le compagnon de
ces dames en cherchant l’escalier qui menait à l’étage au-dessus.
Il n’aimait pas se fatiguer l’esprit sur des mystères dont l’explication
lui paraissait trop cachée. Il laissait à d’autres plus tenaces les
enquêtes difficiles. Il préféra penser à autre chose, d’autant qu’il
avait à sa disposition un sujet assez attrayant de songerie.
V
Un escalier qui tournait dans une cage rectangulaire se présenta à
Georges avec ses deux paliers.
Arrivé au premier palier, il se déclara à voix haute:
--Elle est adorable.
Il ne cherchait pas une expression rare qui traduirait une impression
nuancée. Ce qu’il lui fallait pour l’instant, c’était une affirmation
nette; en réalité, avant de prononcer cette parole définitive, il
n’était pas sûr que Béatrice fût adorable...
Dès cette proclamation, elle fut adorable officiellement et
définitivement.
C’est ce que le populaire appelle se monter le coup.
Mais un homme aussi averti que l’était Georges ne pouvait se monter le
coup que pour un objet qui en valait la peine.
«Elle est adorable», dit-il encore, quand il fut sur le deuxième palier.
Et comme il arrivait à la porte de sa chambre:
«Ah! je suis embarqué», pensa-t-il.
Il jeta les yeux autour de lui pour la forme. La pièce était spacieuse
et confortablement meublée. La mallette vert-olive, installée déjà sur
un pliant à sangle, enlevait à l’appartement son air anonyme. Elle en
faisait un home provisoire, mais attitré, de l’occupant.
Il reprit son entretien avec lui-même, sur des sujets moins palpitants.
--Prendrai-je un bain?
--Oui, décida-t-il, par paresse surtout, pour ne pas s’habiller tout de
suite.
Maintenant que Béatrice était consacrée la dame de ses pensées, le
mystère de ce brusque voyage aimantait avec plus d’intensité la
curiosité du jeune homme.
--Il faut tout de même que j’aille lire ces télégrammes d’agence.
Il sonna le valet de chambre, à qui il donna l’ordre de lui préparer un
bain, puis il sortit dans le couloir.
Il redescendit par l’escalier et, en passant, à l’étage en dessous,
devant l’ascenseur, il vit sortir de la cage un charmant oiseau, qui
rappelait évidemment Béatrice. Il lui sembla qu’elle était légèrement
troublée.
--Je suis allée porter une dépêche au portier. Quand on les confie au
chasseur, il muse dans les couloirs et mon télégramme était assez
pressé.
--Eh bien, dit-il pour parler d’autre chose, nous nous retrouverons dans
le hall d’ici à trois quarts d’heure.
--D’ici à trois quarts d’heure, répéta Béatrice.
--J’ai aussi, dit Georges, un télégramme à envoyer.
Comme il ne voulait pas mentir tout à fait, il fit envoyer une dépêche à
ses amis du cercle, en s’excusant d’être parti si précipitamment et de
n’avoir pas eu le temps de les prévenir.
Ils ne surent jamais à quelle raison de hasard ils devaient cet acte de
politesse.
Après avoir quitté le portier, il s’arrangea pour passer devant le
tableau des dépêches. Il remarqua tout de suite que le tableau n’était
plus couvert en son entier de tout le papier jaune qu’il avait vu
l’instant d’avant.
On avait certainement enlevé une dépêche. Une petite punaise d’attache,
dans le coin inférieur de droite, laissait dépasser un tout petit
morceau de papier arraché; d’autre part, au-dessus du vide, la dépêche
précédente était interrompue brusquement, au moment où elle faisait le
récit d’une catastrophe de train au Canada.