--C'est juste. Si je vous perds, nous nous retrouverons ici dans une
heure.
--Parfaitement.
Et les deux jeunes gens s'enfoncèrent dans la foule, suivis par le
mari. Clotilde répétait:
--Quels veinards que ces Walter. Ce que c'est tout de même que d'avoir
l'intelligence des affaires.
Georges répondit:
--Bah! Les hommes forts arrivent toujours, soit par un moyen, soit par
un autre.
Elle reprit:
--Voilà deux filles qui auront de vingt à trente millions chacune. Sans
compter que Suzanne est jolie.
Il ne dit rien. Sa propre pensée sortie d'une autre bouche l'irritait.
Elle n'avait pas encore vu _Jésus marchant sur les flots_. Il proposa
de l'y conduire. Ils s'amusaient à dire du mal des gens, à se moquer
des figures inconnues. Saint-Potin passa près d'eux, portant sur le
revers de son habit des décorations nombreuses, ce qui les amusa
beaucoup. Un ancien ambassadeur, venant derrière, montrait une
brochette moins garnie.
Du Roy déclara:
--Quelle salade de société!
Boisrenard, qui lui serra la main, avait aussi orné sa boutonnière du
ruban vert et jaune sorti le jour du duel.
La vicomtesse de Percemur, énorme et parée, causait avec un duc dans le
petit boudoir Louis XVI.
Georges murmura:
--Un tête-à-tête galant.
Mais en traversant la serre, il revit sa femme assise près de
Laroche-Mathieu, presque cachés tous deux derrière un bouquet de
plantes. Ils semblaient dire: «Nous nous sommes donné un rendez-vous
ici, un rendez-vous public. Car nous nous fichons de l'opinion.»
Mme de Marelle reconnut que ce Jésus de Karl Marcowitch était très
étonnant; et ils revinrent. Ils avaient perdu le mari.
Il demanda:
--Et Laurine, est-ce qu'elle m'en veut toujours?
--Oui, toujours autant. Elle refuse de te voir et s'en va quand on
parle de toi.
Il ne répondit rien. L'inimitié subite de cette fillette le chagrinait
et lui pesait.
Suzanne les saisit au détour d'une porte, criant:
--Ah! vous voilà! Eh bien, Bel-Ami, vous allez rester seul. J'enlève la
belle Clotilde pour lui montrer ma chambre.
Et les deux femmes s'en allèrent, d'un pas pressé, glissant à travers
le monde, de ce mouvement onduleux, de ce mouvement de couleuvre
qu'elles savent prendre dans les foules.
Presque aussitôt une voix murmura:
--Georges.
C'était Mme Walter. Elle reprit très bas:
--Oh! que vous êtes férocement cruel! Que vous me faites souffrir
inutilement. J'ai chargé Suzette d'emmener celle qui vous accompagnait
afin de pouvoir vous dire un mot. Écoutez, il faut... il faut que je
vous parle ce soir... ou bien... ou bien... vous ne savez pas ce que je
ferai. Allez dans la serre. Vous y trouverez une porte à gauche et vous
sortirez dans le jardin. Suivez l'allée qui est en face. Tout au bout
vous verrez une tonnelle. Attendez-moi là dans dix minutes. Si vous ne
voulez pas, je vous jure que je fais un scandale, ici, tout de suite!
Il répondit avec hauteur:
--Soit. Je serai dans dix minutes à l'endroit que vous m'indiquez.
Et ils se séparèrent. Mais Jacques Rival faillit le mettre en retard.
Il l'avait pris par le bras et lui racontait un tas de choses avec
l'air très exalté. Il venait sans doute du buffet. Enfin Du Roy le
laissa aux mains de M. de Marelle retrouvé entre deux portes, et il
s'enfuit. Il lui fallut encore prendre garde de n'être pas vu par sa
femme et par Laroche. Il y parvint, car ils semblaient fort animés, et
il se trouva dans le jardin.
L'air froid le saisit comme un bain de glace. Il pensa: «Cristi, je
vais attraper un rhume», et il mit son mouchoir à son cou en manière
de cravate. Puis il suivit à pas lents l'allée, y voyant mal au sortir
de la grande lumière des salons.
Il distinguait à sa droite et à sa gauche des arbustes sans feuilles
dont les branches menues frémissaient. Des lueurs grises passaient dans
ces ramures, des lueurs venues des fenêtres de l'hôtel. Il aperçut
quelque chose de blanc, au milieu du chemin, devant lui, et Mme Walter,
les bras nus, la gorge nue, balbutia d'une voix frémissante:
--Ah! te voilà? tu veux donc me tuer?
Il répondit tranquillement:
--Je t'en prie, pas de drame, n'est-ce pas, ou je fiche le camp tout de
suite.
Elle l'avait saisi par le cou, et, les lèvres tout près des lèvres,
elle disait:
--Mais qu'est-ce que je t'ai fait? Tu te conduis avec moi comme un
misérable! Qu'est-ce que je t'ai fait?
Il essayait de la repousser:
--Tu as entortillé tes cheveux à tous mes boutons la dernière fois que
je t'ai vue, et ça a failli amener une rupture entre ma femme et moi.
Elle demeura surprise, puis, faisant «non» de la tête:
--Oh! ta femme s'en moque bien. C'est quelqu'une de tes maîtresses qui
t'aura fait une scène.
--Je n'ai pas de maîtresses.
--Tais-toi donc! Mais pourquoi ne viens-tu plus même me voir? Pourquoi
refuses-tu de dîner, rien qu'un jour par semaine, avec moi? C'est
atroce ce que je souffre; je t'aime à n'avoir plus une pensée qui ne
soit pour toi, à ne pouvoir rien regarder sans te voir devant mes yeux,
à ne plus oser prononcer un mot sans avoir peur de dire ton nom! Tu ne
comprends pas ça, toi! Il me semble que je suis prise dans tes griffes,
nouée dans un sac, je ne sais pas. Ton souvenir, toujours présent, me
serre la gorge, me déchire quelque chose là, dans la poitrine, sous le
sein, me casse les jambes à ne plus me laisser la force de marcher. Et
je reste comme une bête, toute la journée, sur une chaise, en pensant à
toi.
Il la regardait avec étonnement. Ce n'était plus la grosse gamine
folâtre qu'il avait connue, mais une femme éperdue, désespérée, capable
de tout.
Un projet vague, cependant, naissait dans son esprit. Il répondit:
--Ma chère, l'amour n'est pas éternel. On se prend et on se quitte.
Mais quand ça dure comme entre nous ça devient un boulet horrible.
Je n'en veux plus. Voilà la vérité. Cependant, si tu sais devenir
raisonnable, me recevoir et me traiter ainsi qu'un ami, je reviendrai
comme autrefois. Te sens-tu capable de ça?
Elle posa ses deux bras nus sur l'habit noir de Georges et murmura:
--Je suis capable de tout pour te voir.
--Alors c'est convenu, dit-il, nous sommes amis, rien de plus.
Elle balbutia:
--C'est convenu.
Puis tendant ses lèvres vers lui:
--Encore un baiser... le dernier.
Il refusa doucement:
--Non. Il faut tenir nos conventions.
Elle se détourna en essuyant deux larmes, puis tirant de son corsage un
paquet de papiers noués avec un ruban de soie rose elle l'offrit à Du
Roy:
--Tiens. C'est ta part de bénéfice dans l'affaire du Maroc. J'étais si
contente d'avoir gagné cela pour toi. Tiens, prends-le donc...
Il voulait refuser:
--Non, je ne recevrai point cet argent!
Alors elle se révolta:
--Ah! tu ne me feras pas ça, maintenant! Il est à toi, rien qu'à toi.
Si tu ne le prends point, je le jetterai dans un égout. Tu ne me feras
pas cela, Georges?
Il reçut le petit paquet et le glissa dans sa poche.
--Il faut rentrer, dit-il, tu vas attraper une fluxion de poitrine.
Elle murmura:
--Tant mieux! si je pouvais mourir.
Elle lui prit une main, la baisa avec passion, avec rage, avec
désespoir, et elle se sauva vers l'hôtel.
Il revint doucement, en réfléchissant. Puis il rentra dans la serre, le
front hautain, la lèvre souriante.
Sa femme et Laroche n'étaient plus là. La foule diminuait. Il devenait
évident qu'on ne resterait pas au bal. Il aperçut Suzanne qui tenait
le bras de sa sœur. Elles vinrent vers lui toutes les deux pour lui
demander de danser le premier quadrille avec le comte de Latour-Yvelin.
Il s'étonna.
--Qu'est-ce encore que celui-là?
Suzanne répondit avec malice:
--C'est un nouvel ami de ma sœur.
Rose rougit et murmura:
--Tu es méchante, Suzette, ce monsieur n'est pas plus mon ami que le
tien.
L'autre souriait:
--Je m'entends.
Rose, fâchée, leur tourna le dos et s'éloigna.
Du Roy prit familièrement le coude de la jeune fille restée près de
lui, et de sa voix caressante:
--Écoutez, ma chère petite, me croyez-vous bien votre ami?
--Mais oui, Bel-Ami.
--Vous avez confiance en moi?
--Tout à fait.
--Vous vous rappelez ce que je vous disais tantôt?
--A propos de quoi?
--A propos de votre mariage, ou plutôt de l'homme que vous épouserez.
--Oui.
--Eh bien! voulez-vous me promettre une chose?
--Oui, mais quoi?
--C'est de me consulter toutes les fois qu'on demandera votre main, et
de n'accepter personne sans avoir pris mon avis.
--Oui, je veux bien.
--Et c'est un secret entre nous deux. Pas un mot de ça à votre père ni
à votre mère.
--Pas un mot.
--C'est juré?
--C'est juré.
Rival arrivait, l'air affairé:
--Mademoiselle, votre papa vous demande pour le bal.
Elle dit:
--Allons, Bel-Ami.
Mais il refusa, décidé à partir tout de suite, voulant être seul pour
penser. Trop de choses nouvelles venaient de pénétrer dans son esprit
et il se mit à chercher sa femme. Au bout de quelque temps il l'aperçut
qui buvait du chocolat, au buffet, avec deux messieurs inconnus. Elle
leur présenta son mari, sans les nommer à lui.
Après quelques instants il demanda:
--Partons-nous?
--Quand tu voudras.
Elle prit son bras et ils retraversèrent les salons où le public
devenait rare.
Elle demanda:
--Où est la Patronne? je voudrais lui dire adieu.
--C'est inutile. Elle essayerait de nous garder au bal et j'en ai assez.
--C'est vrai, tu as raison.
Tout le long de la route ils furent silencieux. Mais, aussitôt rentrés
en leur chambre, Madeleine souriante lui dit, sans même ôter son voile:
--Tu ne sais pas, j'ai une surprise pour toi.
Il grogna avec humeur:
--Quoi donc?
--Devine.
--Je ne ferai pas cet effort.
--Eh bien! c'est après-demain le premier janvier.
--Oui.
--C'est le moment des étrennes.
--Oui.
--Voici les tiennes, que Laroche m'a remises tout à l'heure.
Elle lui présenta une petite boîte noire qui semblait un écrin à bijoux.
Il l'ouvrit avec indifférence et aperçut la croix de la Légion
d'honneur.
Il devint un peu pâle, puis il sourit et déclara:
--J'aurais préféré dix millions. Cela ne lui coûte pas cher.
Elle s'attendait à un transport de joie, et elle fut irritée de cette
froideur.
--Tu es vraiment incroyable. Rien ne te satisfait maintenant.
Il répondit tranquillement:
--Cet homme ne fait que payer sa dette. Et il me doit encore beaucoup.
Elle fut étonnée de son accent, et reprit:
--C'est pourtant beau à ton âge.
Il déclara:
--Tout est relatif. Je pourrais avoir davantage, aujourd'hui.
Il avait pris l'écrin, il le posa tout ouvert sur la cheminée,
considéra quelques instants l'étoile brillante couchée dedans. Puis il
le referma, et se mit au lit en haussant les épaules.
L'_Officiel_ du 1er janvier annonça, en effet, la nomination de M.
Prosper-Georges Du Roy, publiciste, au grade de chevalier de la Légion
d'honneur, pour services exceptionnels.
Le nom était écrit en deux mots, ce qui fit à Georges plus de plaisir
que la décoration même.
Une heure après avoir lu cette nouvelle devenue publique, il reçut un
mot de la Patronne qui le suppliait de venir dîner chez elle, le soir
même avec sa femme, pour fêter cette distinction. Il hésita quelques
minutes, puis jetant au feu ce billet écrit en termes ambigus, il dit à
Madeleine:
--Nous dînerons ce soir chez les Walter.
Elle fut étonnée.
--Tiens! mais je croyais que tu ne voulais plus y mettre les pieds?
Il murmura seulement:
--J'ai changé d'avis.
Quand ils arrivèrent, la Patronne était seule dans le petit boudoir
Louis XVI adopté pour ses réceptions intimes. Vêtue de noir, elle
avait poudré ses cheveux, ce qui la rendait charmante. Elle avait
l'air, de loin, d'une vieille, de près d'une jeune, et, quand on la
regardait bien, d'un joli piège pour les yeux.
--Vous êtes en deuil? demanda Madeleine.
Elle répondit tristement:
--Oui et non. Je n'ai perdu personne des miens. Mais je suis arrivée
à l'âge où on fait le deuil de sa vie. Je le porte aujourd'hui, pour
l'inaugurer. Désormais je le porterai dans mon cœur.