Et je pense: «Pourquoi me dit-elle cela?»

Elle s’était levée; elle se rassied après avoir approché de moi son

fauteuil. Les coudes sur ses genoux, le menton dans ses mains, elle me

demande gentiment:

--Dites-moi ce qu’on vous a dit de moi. Cela m’amuse de savoir!

Je me souviens de tout ce qui est parvenu à mon oreille: qu’on l’a vue

avec Paul sortir d’un fourré, très émue et un peu décoiffée; que ses

coquetteries ont affolé, il y a deux ans, un jeune musicien dont la

famille a dû intervenir; qu’on la rencontre, la nuit, déguisée en homme,

allant à quelque rendez-vous secret. Mais s’il fallait croire tout ce

qu’on raconte!...

--Cela vous intéresse donc bien ce qu’on a pu me dire de vous?

--Ou plutôt non, je désire savoir ce que vous pensez de moi. C’est votre

opinion que je tiens à connaître. Le reste m’est tout à fait égal...

Pourquoi riez-vous?

--Parce que vous avez les exigences d’une petite reine habituée à ce que

rien ne lui résiste.

--Voilà ce que c’est!... Il ne m’arrive pas souvent de pouvoir causer

librement avec vous: alors j’en profite.

--Eh bien! Mademoiselle, je pense que vous vivez ici un peu à l’étroit,

que vous êtes faite pour le plaisir, l’aventure, la conquête. Je suppose

qu’il ne vous est pas indifférent de plaire, que vous voulez plaire...

--Et puis?

--Je vous crois vite émue, prompte à vous dévouer, cordiale avec le

premier venu... Il faut tout dire?

--Allez, allez...

Elle me presse et, en même temps, je sens en moi, plus pressante encore,

cette impulsion taquine, cette griserie joyeuse qui me porte, sans que

je le veuille, à l’impertinence:

--Voilà, vous devez être incapable de rancune..., loyale en amitié...,

infidèle en amour...

--Vous m’arrangez bien!...

--Vous avez un petit cœur traversé par tous les souffles chauds, qui se

gonfle soudain, qui s’emporte, se promet un soir et oublie le lendemain.

Un petit cœur capricieux et désordonné, ardent et distrait. Vous aimez

tout le monde.

--Cela veut dire que je suis inconstante?

--Il y a trop de soleil en vous. Les pays dorés, les riches climats

donnent le goût du plaisir. Une trop belle journée est l’ennemie du

devoir.

Pendant que je lui parle, j’aperçois dans son visage un peu plus que de

l’intérêt amical. Comment dire? Est-ce dans ses yeux si curieux de tout,

si hardis et un peu trop éclairés en ce moment; est-ce dans sa bouche

tentatrice? Est-ce ici, est-ce là? En elle, quelque chose de fortuit,

d’entr’ouvert laisse échapper un sentiment enveloppant et fort comme le

désir de me conquérir. Toute son attitude me dit: «Vous me plaisez. Vous

me plaisez.» Je sens cela avec surprise et certitude.

--Je vois, répond-elle, qu’on vous a beaucoup parlé de moi... Mais

qu’importe tout ce qu’on raconte et que je sois aimable et même que

j’aie été coquette. Voyez-vous, je me suis souvent comparée à une petite

lettre qui contient un peu de joie, un peu de bonheur et qui se rend à

son adresse qu’elle ne connaît pas. La petite lettre passe entre bien

des mains avant de parvenir à son destinataire. Parfois elle se croit

arrivée, parce qu’en route quelqu’un l’a retenue, un instant, au

passage; mais elle s’aperçoit vite de son erreur et continue son voyage

vers celui à qui elle est destinée. Les autres ont pu l’interroger,

chercher à surprendre son secret, c’est à lui qu’elle va, c’est à lui

seul qu’elle dira, une fois sortie de son enveloppe: «Voilà, c’était

pour vous le bonheur que je contenais.»

Son regard ajoute clairement: «Vous serez celui-là si vous le voulez. Ne

me comprenez-vous pas?»

Ma raison voudrait me mettre en garde; sa petite voix me dit:

«Attention! ne t’y laisse pas prendre. Elle est sincère, elle est pleine

du désir que tu sois celui-là, et demain elle sera pleine du désir que

ce soit un autre. Elle subit l’attraction de quiconque est avec elle

depuis quelques instants. L’amour la possède. C’est une amoureuse. Ne te

laisse pas prendre à son visage d’amoureuse.» Mais comment écouterais-je

ma raison? C’est Javotte que j’écoute.

Elle m’a pris la main d’une façon naturelle et caressante:

--Vous n’êtes pas trop fatigué? Si madame votre mère en rentrant allait

vous trouver souffrant? Elle dirait: «C’est cette petite Javotte qui t’a

mis dans cet état. Il ne faut plus la laisser monter.» Dites-moi que

vous n’êtes pas fatigué, que ma présence vous est agréable, qu’il vous

plaira que je revienne...

Tandis qu’elle me dit ces choses et que sa douce main tient la mienne,

je ne sais quelle lumière monte en moi comme se hausse, d’un tour de

clé, la flamme d’une lampe. Je voudrais être sceptique et chacune de ses

paroles m’ouvre une fenêtre sur le bonheur.

Ce que j’éprouve est si imprévu que j’en suis un peu étourdi. Tout à

l’heure, j’appelais l’amour. Est-ce lui qui est venu? Dans le chaud

silence de la pièce nous demeurons l’un près de l’autre à nous regarder,

comme deux êtres jeunes dont l’un n’est pas brisé, défait, malade,

perdu.

O vie merveilleuse, pleine de surprises et de féerie, qui me fais ce

dernier présent. Ceci n’est rien, sans doute, que le jeu amusé d’une

coquette; et je suis coupable de m’y laisser prendre. Pourtant, je sens

que si j’étendais la main, si j’enserrais sa taille, si, d’une douce

pression, j’inclinais sa tête vers la mienne, elle s’abandonnerait à mon

étreinte. Quelque chose me dit: «Embrasse-la, c’est ce qu’elle désire;

ne la laisse pas partir sans avoir fait ce geste. Après tu seras

malheureux.» Cette idée s’empare de tous les replis de mon cerveau. Elle

s’y répand comme un liquide. Je ne puis songer à autre chose:

«Embrasse-la. Embrasse-la. Embrasse-la donc.»

J’ai avancé le bras. Elle s’est penchée; elle m’a dit simplement:

--Mon ami...

Je cherchais sa joue; c’est sa bouche que j’ai trouvée.

--Oh! dit-elle, c’est fou!

La chaleur ou l’émotion enflamme son visage. Voilà, ce n’est rien qu’un

baiser qu’elle m’a rendu avec une sorte d’emportement. Se peut-il que ce

n’ait été de sa part qu’un geste banal? De la mienne, c’était le suprême

élan vers l’amour d’une vie qui va se rompre, l’absurde, le

déraisonnable, l’émouvant appel au bonheur d’un être sur qui on voit la

mort tournoyer déjà comme un vautour.

--Il y a si longtemps que j’étais attirée par vous. Ne l’aviez-vous pas

deviné, quand je venais exprès à l’heure où vous acheviez de déjeuner,

parce que j’étais sûre au moins de vous trouver...

--Comment aurais-je pensé que vous ne veniez pas pour Paul?

--Ne parlons pas de Paul, parlons de vous.

Elle a dit «Paul» tout court. Il est vrai qu’on n’en doit rien conclure.

Elle a pu, dans le feu de sa réponse, le nommer ainsi parce qu’elle

répétait mes propres paroles. Elle ajoute:

--Avouez plutôt que vous m’aviez très bien devinée et, si vous persistez

à le nier, je croirai que vous étiez aveugle.

--Je voudrais n’être pas aveugle en ce moment.

Elle ne relève pas ce mot dont elle n’a peut-être pas saisi tout ce

qu’il contient de doute.

--Moi, dit-elle, je vous plaisais, je le savais.

--Comment?

--Je l’ai compris ce soir, vous rappelez-vous, où je passais avant le

dîner. Il ne faisait pas encore nuit. Vous veniez de quitter le docteur:

vous étiez en bas. Je suis entrée un instant. Tenez, j’étais près de la

fenêtre et vous me regardiez comme vous m’avez regardée tout à l’heure,

d’une façon si intense que je sentais la chaleur de votre regard sur

moi. J’ai dû rougir un peu. Vous ne vous souvenez pas?

--Il me semble. N’était-ce pas le jour de la fourrure?

--Quelle fourrure?

--N’aviez-vous pas une fourrure sombre autour du cou, qui glissait sur

vos épaules?

--Oui, c’est cela, je revois très bien mon geste pour la ramener.

Moi aussi; je la revois, ramenant d’un geste vif cette bête brune au

poil tiède qui semblait s’animer au contact de son corps. Parce qu’elle

avait chaud, elle la rejetait un peu sur les épaules, et la fourrure se

remettait à glisser et à la découvrir jusqu’au moment où, détachée d’un

côté, elle se déroulait sur son dos comme une chevelure, et je me

rappelle, sans pouvoir le dire, ce que cette petite chose avait de

voluptueux et de presque impudique.

Olive est entrée portant le courrier.

--Déjà la poste! dit Javotte. Il doit être quatre heures passées.

--Cinq heures moins le quart, prononce Olive avec ce petit sourire

fourbe qu’elle consacre d’ordinaire à Paul.

Je l’entends qui redescend bruyamment l’escalier, comme pour nous dire:

«Je m’en vais. Ne croyez pas que j’écoute aux portes.» Javotte s’est

levée:

--Allons, dites-moi de partir; sans cela je n’aurai pas le courage de

vous quitter.

Je prends ses mains. Elle tire. Je tire de mon côté. Les bras tendus,

nous nous regardons en souriant.

--Êtes-vous si pressée? Restez encore un peu.

--Cinq minutes, alors, pas plus.

Elle marche dans la pièce, avise sur la table de nuit un livre.

--Tiens! que lisez-vous là? _Essais de Michel Montaigne_. Ah!...

Or sent, à son intonation, qu’elle n’a pas un respect excessif pour les

noms chargés de la dorure des siècles.

--Ce n’est pas votre livre de chevet?

--Non, pas précisément.

Non, cela ne l’intimide pas, que, de si loin, un grand homme en

poussière éclaire encore la pensée humaine, pareil à ces astres éteints

depuis longtemps dont la lumière, lancée à travers l’espace, continue de

nous parvenir.

Cependant, le volume qu’elle retourne entre ses mains s’est ouvert tout

seul à une certaine page comme mû par la force de l’habitude.

--Voyez, dit-elle, la trahison de ce livre qui s’ouvre de lui-même au

passage le plus familier. Nous allons tout savoir. Voyons un peu le

titre du chapitre: _Que philosopher c’est apprendre à mourir._ Oh! oh!

c’est à cela que vous pensez, vous? Vous pensez à la mort?

--Quelquefois.

--Voilà. Je le disais bien: «Ce malade, si nous ne l’arrachons pas à ses

sombres pensées, finira par se détruire à petit feu!...» Mais il faut

réagir, vous secouer!... Rien n’est plus mauvais que de demeurer là,

entre quatre murs, seul avec votre tristesse. Il faut sortir de

vous-même, vous tourner vers la vie. Ne voyez-vous pas que toutes sortes

de bonheurs vous attendent qui s’impatientent d’être ignorés, délaissés,

oubliés par vous?

--Ma petite Javotte, vous parlez là de choses...

--Que j’ignore? Vous vous trompez; j’ai vu assez de malades; j’en vois

tous les jours; dans ma famille même... et des malades comme vous...

D’abord, votre maladie, vous savez très bien qu’il n’en est pas de plus

curable.

--Oui, je sais, c’est une phrase de médecin, une phrase de manuel. On la

dit, on l’imprime. Cela remonte le moral à quelques-uns, c’est parfait.

Mais quand on est allé à Davos, on a vu assez de choses pour connaître

que tout ce qu’on peut demander à un malade, c’est de faire

consciencieusement son devoir. Le reste ne lui appartient pas. C’est

affaire au tempérament; c’est le secret de l’organisme.

--Et la volonté de guérir, qu’en faites-vous?

--Le désir de guérir, qui ne l’a pas? Qui ne désire pas guérir? Quant à

la volonté de tous les instants, j’ai vu des individus qui avaient cette

volonté-là, des individus très énergiques qui étaient persuadés qu’ils

s’en tireraient et qui fondaient à vue d’œil. Aucune rechute ne les

décourageait; ils n’en marchaient pas moins vers la fin inévitable. J’en

ai vu d’autres qui n’espéraient plus et dont l’état n’empirait point. En

réalité, chacun porte en soi, sans qu’il le veuille, la victoire ou la

défaite.

--Eh bien! moi, je vous dis qu’il faut avoir confiance, que la confiance

en toutes choses est la moitié de la chance... Mais ce n’est pas par des

paroles que je veux vous convaincre... Vous allez voir, à mesure que

nous deviendrons amis, comme vous allez reprendre courage... Et d’abord,

pour commencer, il faut me jeter au feu tous ces philosophes, penser à

tout ce que la vie vous doit et qu’elle vous donnera, quitter vos

sombres idées, rire avec la folle Javotte et prendre d’elle une leçon

d’espérance. Si madame votre mère était là, je suis sûre qu’elle

m’approuverait, elle dirait: «Mais cette frivole Javotte a raison.» Vous

verrez que j’aurai sur vous une bonne influence. Vous allez m’adorer...

Allons, je vous laisse; il est temps que je parte.

--Déjà!

--Les cinq minutes sont loin; il est cinq heures passées. Je m’en vais.

Ne me retenez pas. Vous savez bien qu’on vous quitte avec regret.

--Si vous dites cela, je vais me croire riche et demain je m’éveillerai

pauvre, car vous m’aurez oublié.

--Là-dessus, vous savez très bien à quoi vous en tenir; allons, au

revoir.

--Quand reviendrez-vous?

--Plus tôt, peut-être, que vous ne pensez.

Elle est près de la porte.

--Dites-moi que je ne vous ai pas trop fatigué.

Elle me pose la question, mais elle est sans inquiétude, amusée, rieuse.

Elle sait d’avance ce que je vais lui répondre:

--Comment pouvez-vous me demander cela?

--Vrai? Bien vrai? Allons, au revoir.

Elle s’en va. Je voudrais la retenir encore. Il est trop tard. La porte

s’est refermée. Elle s’en va, légère, un peu trop gaie peut-être, déjà

détachée de moi, et la chambre aussitôt se dépare, se désembellit. Il ne

me reste même pas aux doigts cette trace argentée que vous laisse de son

contact l’insecte chatoyant dont on a tenu les ailes une seconde. Rien.

Le charme s’est évaporé. Je suis seul. Mes yeux étonnés cherchent

quelque chose, je ne sais quoi, qui prolongerait le prestige; ils ne

découvrent que l’air dévelouté, que le morne décor d’une fête trop tôt

finie. Elle est partie, elle qui n’était rien pour moi, il y a une

heure. Comme ma vie soudain s’est éclairée et maintenant comme elle

s’obscurcit!

Mais que fait-elle en bas? Un bruit de voix étouffées me parvient du

vestibule. On a ouvert tout doucement la porte d’entrée. Il me semble

qu’on chuchote sous ma fenêtre. Quelques instants se passent. Je me lève

pour aller voir, lorsque soudain, lancée du dehors, une petite branche

de mimosa, coupée à un arbre qui pousse contre la maison, tombe à mes

pieds. En même temps, le rire chaud de Javotte éclate dans le silence.

--Voilà! c’est encore moi! Au revoir, à bientôt!...

J’ai ramassé la branche de mimosa à laquelle est épinglé ce petit billet

qu’elle vient de griffonner en hâte au crayon:

Rappelez-vous que je suis la très spontanée, la très fidèle, la très

dévouée Javotte qui, pour vous procurer une demi-heure de plaisir,

serait capable de... folies.

Le roman du malade · 第 31 / 59 题