Je suis rentré depuis cinq minutes quand Olive vient me dire:
--Mlle Javotte est en bas qui vous demande.
--Moi? Tu ne te trompes pas. Ce n’est pas M. Paul qu’elle a demandé?
--Non, elle a bien dit: «M. Gilbert.»
--Tu es sûre? Alors, fais-la monter.
La surprise, le plaisir, l’agitation que me cause cette visite, je n’ai
pas le temps de les démêler. Javotte est là; et ses paroles sont plus
inattendues encore que sa visite:
--Enfin, monsieur le très mystérieux, le très défendu, l’insaisissable,
on vous tient!
--Mademoiselle, vous allez me donner de l’orgueil. Dites plutôt que
c’est une charité de venir me voir.
--On ne s’en douterait pas. Vous fuyez le bruit; vous ne voulez voir
personne. Je crois bien que vous vous prétendez malade pour avoir un
prétexte à vivre en sauvage, si bien qu’on a toujours peur de vous
déranger.
--Allons donc! Vous savez très bien au contraire... Mais comment cette
bonne idée vous est-elle venue?
--Voilà, j’ai rencontré madame votre mère qui allait à la gare. Je lui
ai dit: «Tiens, vous abandonnez votre malade aujourd’hui? J’ai bien
envie d’aller lui tenir compagnie durant votre absence.» Elle m’a
répandu: «C’est cela. Allez me le distraire. Et tâchez qu’il ne parle
pas trop, qu’il soit raisonnable.» Ah! les mamans!...
--Mademoiselle Javotte, asseyez-vous près de moi, là, dans ce fauteuil.
La fenêtre ne vous gêne pas?... Quelle bonne idée vous avez eue de
venir!...
Elle est là et la belle journée s’embellit encore. Elle s’est assise.
Étendu sur ma chaise longue, je la considère en silence. Le soleil, qui
entre dans la chambre, dore sa peau comme la pelure d’un fruit. Elle se
met à rire et son visage s’empourpre légèrement parce que, sans le
vouloir, c’est avec un peu trop d’insistance que je considère cette peau
dorée, que la robe noire découvre en carré sur le cou, cette peau au
grain serré, si chaude, si vivante et qu’on devine tendue de toutes
parts, sans un pli, sur ce corps jeune et cambré. Je me sens très libre
avec elle, heureux de sa présence et, je ne sais pourquoi, une sorte de
gaieté, de griserie joyeuse me rendrait presque impertinent.
--Alors, en quittant ma mère, qu’avez-vous fait?
--Je suis venue.
--En passant par l’église.
--Comment le savez-vous?
--Tout simplement parce que je vous y ai vue.
--Vous êtes allé à l’église, vous?
--J’ai même cru en vous voyant que vous attendiez quelqu’un.
--Quelqu’un? Vous m’intriguez. Et peut-on savoir qui?
--Non, j’en ai déjà trop dit. Ce serait indiscret.
--Oh! oh! je vois qu’on vous a parlé de moi, qu’on vous en a dit du mal;
et vous l’avez cru?
--Moi, je n’ai rien cru... je plaisantais.
--Vous voyez, vous hésitez... Eh bien! je vais répondre pour vous: Tout
à l’heure, comme j’étais dans le vestibule, j’ai entendu que vous disiez
à Olive: «Tu ne te trompes pas, ce n’est pas M. Paul qu’elle a demandé?»
Vous avez donc cru que j’attendais votre ami... Oh! je sais les bruits
qui courent; je suis très libre avec tout le monde, il en résulte un tas
de légendes qui m’amusent; mais peu importe; en ce qui concerne votre
ami, je vous le dis tout de suite: je ne voudrais pas, cela me gênerait
qu’il y eût de votre part je ne sais quelle réserve à mon égard, si par
la suite, comme j’en ai l’espoir, mous devenions de bons amis.
--Vous aimez tant les malades!...
--Ne vous moquez pas de moi. Vous voyez, je vous parle sans
arrière-pensée. Je serai très contente, si je ne vous fatigue pas trop,
de vous apporter de temps en temps une seconde de distraction et je ne
voudrais pas que vous pensiez, quand il vous plaira de recevoir ma
visite, que c’est du temps que je dérobe à votre ami. Si vous deviez
avoir un scrupule quelconque de ce côté, j’en serais peinée. Je suis
très franche. Je n’ai rien à dérober à votre ami. Je n’appartiens à
personne.
--Oh! je n’ai pas été jusqu’à supposer...