JAVOTTE

Il y a peu d’étrangers à Val-Roland, en cette saison. Ceux qui ne

craignent pas d’y passer l’hiver, les malades, réfugiés dans une dizaine

de villes, s’ennuient. Aussi se lie-t-on vite. Ma mère a fait quelques

relations, et j’entends parfois, dans la journée, passer des jeunes

filles que j’ai à peine entrevues et qui s’arrêtent, sous la fenêtre,

pour demander:

--Comment va M. Gilbert?

Ma mère leur répond:

--Pas plus mal. Ça va tout doucement... tout doucement.

Ce sont Mlle Laure, qui est là pour sa jeune sœur aux bronches

délicates; Mlle Anita qui accompagne sa tante souffrante. C’est aussi,

c’est surtout, Mlle Javotte, qui habite Val-Roland toute l’année.

L’admirable voix qu’a Mlle Javotte! Quel timbre grave, profond et doux!

Quel rire velouté! Quelle gaieté! Quelle hardiesse! Quelle puissance

neuve, ardente, aventureuse! On ne saurait l’ignorer. Mlle Javotte est

partout. Nous achevons de déjeuner dans la salle à manger qui est au

rez-de-chaussée. Elle frappe à la fenêtre. On lui ouvre. Elle franchit

la barre d’appui avec une intrépidité d’amazone; et voici que sa

présence, son éclat, son rayonnement animent l’air morne de cette petite

pièce, trompent un instant notre mélancolie. Puis, elle s’en va,

reconduite par Paul dont la moustache dissimule mal un sourire de

contentement et de mystère.

Cette jeune fille est singulière. Elle plaît par son visage éblouissant,

la force de vie, la sève violente qui sont en elle, sa grâce, son bruit.

Mais je suis frappé surtout de retrouver en elle quelque chose de l’air

de ce pays, je ne sais quoi de romantique qui tient parfois au timbre si

grave de sa voix, ou bien à sa chevelure qui a les tons cuivrés de

l’automne, ou bien plutôt à ses yeux ombragés dont le regard est tendre

et passionné comme un chant dans la nuit.

Elle a dit à ma mère:

--Je sais que les malades sont capricieux; mais quand M. Gilbert

éprouvera le besoin d’être distrait, car il doit s’ennuyer seul, toute

la journée, eh bien! je viendrai passer l’après-midi avec lui. Est-ce

que cela ne le fatiguera pas trop? J’aime tant les malades!...

Mlle Javotte aime les malades. Quand elle a égayé celui-ci, fait la

lecture à celui-là, ou de la musique chez un troisième, on la voit

presser le pas dans l’allée de Val-Roland, car elle est attendue encore

à la villa Suzanne ou à Beauséjour. Cela ne l’empêche pas de se promener

entre deux visites avec Paul. Olive, la fille de notre propriétaire, m’a

confié, dans le plus grand secret, qu’on les avait surpris comme ils

sortaient, très émus, du petit bois d’Aïssoa. Mais Olive ne sait rien

garder.

Quand Paul rentre le soir, coloré par le grand air ou le plaisir, nous

nous retrouvons habituellement dans la salle à manger, au coin du feu,

en attendant le dîner. Une atmosphère intime, protégée contre le dehors,

fait vivre les petits bruits du soir. Le pas d’Olive, qui aide au

service de la maison, ébranle les verres, qui tintent sur la table. Cela

se mêle à la petite voix de la lampe, au feu qui respire, au léger

froissement du journal que lit Paul.

Il lit ou fait semblant de lire. Il y a, en lui, comme un triomphe

intérieur, une joie sournoise que décèle, parfois, le feu de son regard.

Mais se sent-il observé, aussitôt il éteint ce regard, comme on baisse

les lampes d’une fête clandestine, pour ne pas attirer l’attention des

curieux.

De Javotte, jamais il n’est question entre nous et, précisément,

l’application qu’il met à ne pas prononcer son nom le signale mieux

qu’une confidence.

J’ai envie de lui dire: «Tu exagères... Ne vois-tu pas que tu découvres

ton aventure par ta maladresse à la dissimuler? Ta discrétion excessive

est une indiscrétion, car le silence est parfois plus révélateur que la

parole.»

Je me contente de sourire. Il se sent deviné et ne s’en affecte pas. Il

a fait son devoir de galant homme et n’a rien à se reprocher. On se met

à table. La joie qu’il contient veut se répandre, se dépenser. Il

taquine Olive:

--Olive, qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui? Raconte un peu...

Elle répond avec un regard agressif et un petit sourire fourbe:

--C’est à vous plutôt qu’il faudrait demander ça...

* * * * *

En ce moment, il est cinq heures; le soir vient. Un jeune chat de

velours blanc et noir, qu’Olive m’a donné, miaule pour sortir de ma

chambre; et comme ma mère, sur le balcon, ne l’entend pas, grimpé sur la

toilette qui est près de la porte, il tente, d’une patte incertaine,

d’en atteindre le bouton, car il a remarqué que c’est là le secret qui

donne la liberté.

Mlle Javotte passe. J’entends sa voix chaude qui demande:

--Comment va M. Gilbert?

--Comme tous les jours, il n’y a pas grand changement.

La voix chaude et grave se récrie:

--Comment, ça ne va pas mieux! L’air de Val-Roland est si pur, si doux!

il faut le distraire, ce malade. Il faut le distraire!

Et moi, au fond de ma chambre, j’éprouve une sorte d’irritation contre

moi-même. N’ai-je pas tort, vraiment, de ne pas aller mieux? Les autres

malades, par leurs progrès, récompensent de leurs soins ceux qui les

aiment. Mais moi! Il n’y a rien à tirer de moi. Je suis le mauvais élève

qui lasse ses maîtres et qu’on abandonne à lui-même, là-haut, tout au

bout de la classe. J’ai l’âme humiliée et découragée d’un cancre.

Ma mère m’a rejoint. Elle a délivré le chat. Elle me demande:

--Tu es bien? Tu n’as pas froid? Il fait meilleur dehors que dedans.

Elle a pris un menu ouvrage. Nous demeurons un moment sans paroles.

L’approche du soir endort peu à peu nos pensées. Ainsi se passent mes

journées monotones, mes journées longues et désœuvrées de malade. Étendu

sur ma chaise longue ou couché dans mon lit, je vois couler des heures

qui ne m’apportent rien. Mes seuls événements sont les bruits familiers

que j’attends, que je reconnais, qui me sont une douce habitude. C’est

le pas de ma mère, le matin, quand elle se lève et que je la suis, au

delà du couloir qui nous sépare. Je sais qu’ici, elle passe un peignoir,

que là, elle prend ses épingles pour ramasser à la hâte ses cheveux.

Voici que sa main tourne le bouton de ma porte et qu’elle vient

s’informer avec son visage inquiet et si tendre de la façon dont j’ai

passé la nuit. Pas de Paul, qui se hâte vers un rendez-vous, qui remonte

chercher un objet. Bruits de la maison, bruits du village, bruits sous

la fenêtre. Trompette du boulanger, son étouffé, par du papier, d’une

pièce de monnaie qu’on jette à un pauvre sur la route, bruit élastique

et flasque d’une pierre qu’un gamin lance dans la rivière. Bruits

familiers, chers bruits qui suscitez tant de mouvements dans mon âme

attentive, depuis la mélancolie songeuse où me plonge le cri rouillé des

contrevents qu’on ouvre au soleil, dans la maison voisine, jusqu’au

chant du pâtre qu’amplifie l’écho de la montagne, à l’heure d’ombre où

les voitures de Biarritz s’en retournent et jettent une lueur tournante

au plafond de ma chambre!...

Heure d’ombre où nous venons d’entrer insensiblement et qui enfante

autour de nous tout un petit monde mystérieux. La fenêtre ouverte donne

l’impression d’une oreille qui écoute, tandis que, par la porte que ma

mère a laissée entre-bâillée, la lampe de l’escalier envoie dans la

chambre un rayon qui hésite comme un regard indiscret.

A ce moment, m’étant tourné vers ma mère, je vois remuer ses lèvres.

--Tu pries?

Elle me fait un signe de tête affirmatif sans s’interrompre. Mais comme

j’ajoute:

--Crois-tu que ta prière parvienne à son adresse?

--Écoute, me dit-elle; tu me dis là une chose que j’ai entendue bien des

fois au début de mon mariage, quand la malheureuse guerre allemande me

sépara de ton père. Il était à l’armée de Chanzy, sans nouvelles de moi

qui étais restée dans Paris investi. Les lettres des Parisiens partaient

chaque semaine au moyen de ballons qui passaient au-dessus des lignes

prussiennes. Chaque fois que je voulais écrire, il y avait là quelqu’un

qui me disait à peu près ce que tu me dis aujourd’hui: «Est-ce que vous

croyez que les lettres parviennent à leur destinataire?» Eh bien! quand,

la guerre finie, je revis ton père, il me gronda: «Pourquoi ne m’as-tu

pas écrit? J’avais un camarade qui recevait régulièrement des nouvelles

de sa femme; et moi, rien.» Alors, j’ai bien regretté d’avoir écouté les

conseils de ceux qui veulent tout savoir. Vois-tu, les prières, c’est un

peu comme les lettres qu’au temps du siège on confiait au ciel. Qui peut

dire si elles ne parviennent pas à leur adresse?

Je n’ai rien répondu. Que pourrais-je répondre? Elle se remet à prier,

tandis que le soir, partout, dilate le silence. C’est l’instant où un

peu de rêve pénètre sous tous les fronts. Il ne fait pas encore nuit.

Une lueur cendrée règne sur le village. Attirée par elle, je me suis

levé pour venir m’accouder au balcon.

Qu’à l’aide de ces faibles mots qui se sont refroidis en touchant le

papier, on regarde avec moi le tiède soir tomber sur Val-Roland. Ce

n’est plus le bref crépuscule de Davos où se respire je ne sais quel

austère devoir. Ici, la vie est molle et voluptueuse, comme sous un ciel

toscan, et morne comme elle doit l’être à Pise. Mais ce qui la sauve de

toute fadeur, ce sont mille caprices du climat, l’étourdissante féerie

de ses vents de sud qui changent jusqu’à l’éclairage du soleil, ses

bourrasques vite évanouies, quelque chose de sournois, de violent, une

démence endormie qui se réveille parfois. Et ces montagnes brunes et

velues, d’un aspect dur et volontaire, que l’heure emplit d’une sombre

méditation, empêchent qu’on imagine un paysage plus lyrique et plus

fatal.

Car la lumière, le silence, la torpeur, le sommeil de ce pays ne sont

que les accents secondaires de sa physionomie. Sous son apparence la

plus paisible, une ardeur sourde se dissimule, un feu intérieur couve

et, dans ses veines chaudes, circule un peu d’Espagne, un peu d’Afrique.

La main qui a mélangé les éléments de sa beauté l’a voulue pleine de

contrastes. D’où ce charme étrange qui a sur quelques âmes une action si

puissante. Ainsi, depuis que ce sol m’est familier, dans la plus belle

saison, aux heures les plus éclatantes et les plus lumineuses, c’est

avec un sentiment poétique et grave que j’ai, bien des fois, retrouvé

sur le velours de la plus chatoyante prairie comme un peu de soir et

d’automne qui persiste, qui plane et que l’été ne parvient jamais à

dissiper, quelque chose de fané, de terni, une infortune si noble, un

appel d’une tristesse si intense que quiconque en a été remué l’emporte

dans sa mémoire pour, de loin, quand il l’évoquera, en tressaillir

encore. Au creux des montagnes, au fond des vallées, dans la moindre

dépression de terrain, je ne sais quelle ombre s’allonge, funèbre, que

je n’ai pas vue ailleurs, une ombre qui fait irrésistiblement songer au

destin et au tombeau.

Et ici, ce soir, autour de moi, dans Val-Roland qui s’assoupit, voici

bien la part de cimetière qui me convient, l’atmosphère de pitié tendre

la plus propre à m’adoucir l’angoisse de l’adieu. On sent, dans l’air,

quelque chose d’analogue au poignant renoncement du médecin qui,

lorsqu’un malade est perdu, conseille qu’on ne lui refuse plus rien.

La nuit descend avec une calme solennité. Une voix, dans une ferme

lointaine, appelle: «Dominica!» d’une façon prolongée et inquiète, comme

si celle qu’on appelle était perdue. La voix se tait, et l’on n’entend

plus rien que les faibles bruits d’une petite fille qui chantonne dans

l’ombre et d’un chien qui boit dans un seau oublié. Alors, pour ennoblir

le soir, une cloche, lentement, se met à tinter.

Le roman du malade · 第 24 / 59 题