Ma mère et Paul se sont arrêtés pour des achats à Bayonne. Ils prendront
le train suivant. Me voici seul. Je regarde avec émotion, par la
portière, le doux et tiède paysage basque, avec ses arbres à demi
dépouillés, ses montagnes rousses, son visage d’automne et ses ombres.
Ombre des branches sur les maisons, ombre des wagons immobiles sur des
voies de garage, ombre vivante d’une carriole qui court sur la route,
ombre paresseuse des fumées sur les toits...
--Val-Roland!
Me voici arrivé. Je ne l’avais vu qu’une fois, ce village, au cœur de
l’été, insupportable de chaleur, empli d’une foule de gens venus de
Bayonne, vrai public de train de plaisir. Aujourd’hui, la solitude lui
restitue son charme. Je le connais à peine et ses traits, pourtant, me
sont familiers et chers, tant cette route, ces maisons sont parentes de
celles qui connurent les meilleurs instants de ma vie. Il fait le petit
soleil que j’aime, un petit soleil rêveur, discret comme ces lampes
qu’on baisse pour plus d’intimité, quand les étrangers sont partis.
Combien me touche sa douceur! Par quoi l’éclat morne de la route et son
faible rayonnement m’émeuvent-ils à ce point? Elle semble éclairer, non
par reflet, mais par elle-même, l’envers de mes pas, de telle sorte que
j’ai l’air d’avancer sans bruit, sur de la lueur de veilleuse. D’où
vient qu’il suffit d’un certain éclairage pour que mon âme éprouve cette
langueur étrange?...
Je ne me suis pas occupé des bagages. Ma mère et Paul s’en chargeront.
Je me dirige tout de suite vers le chalet que nous allons habiter et
dont je sais à peu près l’emplacement. J’écoute, par instants, se
détacher les feuilles mortes qui tombent sur le sol comme autant de
petites mains défuntes. Un peu de vent les soulève, les fait se heurter
avec un bruit léger de papier froissé et, sous les pas, elles s’écrasent
avec ce craquement sec qui rend l’âme triste.
Une colline se dresse à droite de la gare. Elle ressemble à la hauteur
de Béthanie qui domine Saint-Jean-de-Luz, en face de Ciboure. Je
découvre bientôt la Nive nonchalante dont la petite sœur, là-bas,
s’appelle la Nivelle. Voici les bois de Fagos qui vont rejoindre Ascain
où j’aimais autrefois, avec Paul, aller entendre par les matins
d’automne le bruit sourd et espacé de la cognée des bûcherons. Voici la
grande et seigneuriale allée de Val-Roland plantée d’ormes et de
platanes trois fois centenaires. Les rares passants que j’ai croisés ne
se hâtaient point. Quelques désœuvrés du village, accotés à un petit
mur, regardent sans paroles couler l’eau de la rivière. Un chien étendu
à la lisière d’un champ dort de tout son cœur. Et les clôtures basses
des jardins disent la sécurité confiante de tous, le bon accueil à
l’étranger.
Figures maigres au profil noble! Faces rasées et antiques coiffées du
traditionnel béret! J’aime ce petit peuple fier et rude dont le côté
sédentaire et le côté aventureux viennent des deux aspects qui se
partagent sa vue: l’éternelle immobilité de la montagne qui conseille le
repos, l’éternel mouvement de l’Océan qui conseille le voyage. Ainsi
s’explique que, dans le moindre hameau de ce pays, on rencontre des
hommes qui sont allés aux Amériques, mais qu’on n’en saurait trouver qui
connaissent leur propre continent. A ceux qui regardaient l’espace,
l’Océan ouvrant l’horizon a dit: «Viens», et ils sont partis; à ceux qui
tournaient les yeux vers l’intérieur des terres, la montagne barrant la
route a dit: «Reste», et ils sont restés.
J’ai trouvé facilement le chalet. Il est au centre d’une sorte de petit
carrefour et se nomme _Martinenia_. Un large balcon longe sa façade au
midi, où donne la pièce qui sera ma chambre. La propriétaire parle peu,
et je m’en félicite. J’ai roulé un fauteuil sur le balcon. C’est là que
je mettrai ma chaise longue. Je laisse le soleil m’envahir les jambes.
Soleil rêveur! Jamais je ne me lasserai d’être enchanté par toi! Ta
tiédeur sur mes genoux m’amollit tout l’être, et j’aime le lac d’ambre
que tu répands sur le parquet. Soleil d’ici, comparable à nul autre,
enveloppe-moi, pénètre-moi, dissous mes pensées et glisse-moi dans l’âme
une sorte de paix triste et de doux fatalisme. Fais que je vive sans
inquiétude et sans espoir. Enlize-moi. Rends-moi pareil à ces désœuvrés
de tout à l’heure qui ne pensent pas, qui ne parlent pas, qui, les
jambes lourdes de paresse, regardent couler leur lente vie avec l’eau de
la rivière!...
Je contemple à mes pieds la grande allée de Val-Roland. Je me sens bien.
La façade lumineuse d’une maison voisine a quelque chose de vieillot et
de charmant avec ses volets fanés. Je goûte l’heure, le lieu, l’air
engourdi du village. Douceur d’être là, nonchalance de la Nive, silence
de l’allée, feuilles mortes!... Et comme il fera bon voir tomber le soir
sur ce balcon, le soir couleur de souvenir!...
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