Il eût fallu au destinataire considérablement plus de perversité que
n'en recelait l'honnête M. Dalombre pour deviner dans ce billet
comminatoire le style d'une jeune personne fraîchement débarquée de son
pensionnat.
Sa dénonciation à la main, elle se jeta dans une voiture, passa les
ponts et ne fit halte qu'au fond de Vaugirard, devant le moins achalandé
des bureaux de poste. La lettre une fois dans la boîte, elle rentra
rapidement chez elle et attendit.
Le mercredi, jour de visite quasi réglementaire aux Dalombre, elle
arriva fringante au bras de sa mère, qu'elle n'avait pas cru devoir
encore mettre dans la confidence. Elle jugea, à la figure bouleversée du
vieillard, que le coup avait porté. Il les reçut toutes deux comme un
homme qu'on dérange et accueillit distraitement leurs salamalecs.
Brigitte eut la férocité de s'informer de l'état de santé de cette jeune
fille avec laquelle elles avaient dîné, et que, pour sa part, elle
trouvait charmante; pas jolie: oh! ça non, mais tout à fait bonne,
modeste, et sachant parfaitement se tenir à sa place.
L'armateur balbutia: elle se portait toujours bien, la pauvre enfant...
et, comme le dialogue languissait, il se leva et dit à Mme Humbertot en
se dirigeant vers son cabinet de travail:
--Seriez-vous assez aimable pour venir un instant? J'aurais quelque
chose à vous communiquer.
Brigitte facilita l'entrevue en se levant pour examiner de près une
gravure qu'elle avait vue vingt fois et qui représentait les _Bergers
d'Arcadie_ d'après le Poussin. Elle courut ensuite coller son oreille à
la porte qui s'était refermée sur M. Dalombre et sa mère; mais tout ce
qu'elle put saisir de la conversation, ce furent ces exclamations:
«Quelle infamie!» Puis: «idée infernale!» Et enfin: «elle, si honnête!»
Le vieux Dalombre n'avait évidemment pas eu la force de garder sur le
coeur l'imputation calomnieuse dont on essayait de les salir, lui, son
neveu et Emmeline. Aussi, fort de son innocence, s'empressait-il de
mettre Mme Humbertot dans le secret de cette basse méchanceté.
Il n'avait pas osé, dans sa pudibonderie provinciale, montrer le
spectacle de son indignation à la jeune fille, à qui de pareilles
souillures devaient rester inconnues. Il y a ainsi nombre de bonnes gens
qui se font scrupule de prononcer certains mots et d'aborder certains
sujets devant des gens plus jeunes, qui en savent cent fois plus long
qu'on ne leur en cache.
--En effet, c'est odieux! disait Mme Humbertot en rentrant au salon où
Brigitte, immobile entre les bras d'un fauteuil, lisait attentivement
dans la _Revue des Deux Mondes_ un article de soixante-douze pages sur
l'avenir de la presqu'île des Balkans.
Elle avait hâte de s'en aller, car elle brûlait de tout savoir. Sa mère
lui expliqua l'affaire de la lettre, qu'elle lui récita en ayant soin
d'en éloigner les passages libertins, et lui détailla l'exaspération de
M. Dalombre qui, au reçu de cette ordure, avait failli tomber d'un coup
de sang. Il paraît que, justement, cet obus avait éclaté sur la maison
en présence de M. Albert, qui se trouvait par hasard chez son oncle.
Tous deux s'étaient exténués à découvrir l'auteur de cette lâcheté; mais
ils n'avaient aucun indice.
--Et la jeune fille, sait-elle comment on la traite dans le quartier?
demanda Brigitte.
--Ils se sont bien gardés de lui montrer cette lettre anonyme. Elle
aurait fait ses paquets tout de suite.
--En effet, fit observer Mlle Humbertot, le seul moyen de faire taire la
calomnie, c'était de s'en aller. Et tu crois que M. Dalombre la gardera
quand même?
--C'est ce qu'il m'a affirmé, répliqua Mme Humbertot. Il dit que cette
demoiselle Emmeline est un ange et qu'il n'est pas homme à céder aux
scélérats qui la poursuivent ainsi de leur haine, sans autre motif que
de faire le mal; car, à son âge, ne sortant jamais et ne connaissant
personne, il est impossible qu'elle ait des ennemis.
Brigitte s'aperçut qu'elle avait frappé à côté. Du moment où les
Dalombre ne se croyaient pas assez compromis pour se débarrasser
d'Emmeline, la combinaison échouait: attendu que mieux que personne, ils
étaient sûrs que leur protégée n'avait perdu aucun droit au respect de
tous. La lettre était maladroite. Brigitte réfléchit qu'elle aurait dû
raconter aux maîtres que cette orpheline, pour laquelle ils ne
trouvaient pas de piédestaux assez élevés, avait une intrigue avec
quelque domestique de la maison: Pierre, le cocher, par exemple. Ces
insinuations-là sont toujours bonnes, étant aussi difficiles à démentir
qu'à prouver.
Maintenant, il était trop tard. Une seconde lettre, soit au vieillard,
soit au jeune homme, n'aurait plus la moindre portée. Il ne restait même
pas la ressource de la carte postale, qui passe de main en main et que
tout le monde peut lire, depuis le facteur qui la remet à la concierge
jusqu'à la concierge qui la remet au locataire, après l'avoir promenée
sous les yeux de toutes les bonnes d'alentour, de l'épicier, de la
blanchisseuse et même de la propriétaire.
L'hôtel n'était habité que par l'ancien armateur. Le facteur jetait la
correspondance dans une boîte extérieure clouée à la porte, et
qu'Annette vidait tous les matins et tous les soirs. Or elle ne savait
pas lire.
Brigitte se mordit les lèvres, comprenant qu'elle n'était parvenue, en
réalité, qu'à redoubler la sympathie des Dalombre pour Emmeline, qui,
déjà victime d'une tentative d'assassinat, était aujourd'hui assassinée
dans son honneur.
Tout à coup, elle se frappa le front: Mon Dieu! qu'elle était bête! Il
fallait qu'elle eût perdu tout sang-froid pour ne pas avoir deviné
sur-le-champ la marche à suivre! Ce n'était ni à l'oncle ni au neveu:
c'était à Emmeline même qu'il était indispensable d'écrire. Puisque sa
délicatesse était telle qu'à l'énoncé des soupçons qui pesaient sur
elle, cette magnanime jeune fille ne resterait pas une heure de plus
dans l'hôtel, on allait la mettre à l'épreuve.
Sa mère n'avait pas encore fini de lui dérouler les impressions qu'avait
éprouvées le vieux Dalombre à la lecture de cette accusation révoltante,
qu'elle combinait déjà sa nouvelle lettre, y entassant les blessures les
plus cruelles pour l'amour-propre d'une jeune fille.
Sans désemparer, elle alla à son petit bureau et y traça le brouillon
suivant, se réservant, s'il y avait lieu, de le modifier en le mettant
au net:
Mademoiselle,
Il est inutile de vous trémousser comme vous le faites pour plaire à
un homme qui ne veut de vous à aucun prix. M. Albert Dalombre aime les
femmes grasses; et tant que vous serez plate comme une latte, avec des
bras comme deux aunes de boudin blanc, vous n'aurez rien à espérer.
Du reste, il disait dernièrement devant moi à plusieurs de ses amies:
«A-t-elle l'air godiche, cette pauvre Emmeline, avec ses deux grands
yeux noirs, qu'elle ouvre continuellement comme des portes cochères!
Elle crève d'envie de m'avoir, mais elle ne m'aura pas.» A bon
entendeur, salut!
S... de G...
Cette fois, l'écriture, qu'elle avait penchée en arrière pour M.
Dalombre, fut penchée en avant, et le papier où elle recopia ce gracieux
avertissement fut acheté chez le fournisseur de plusieurs têtes
couronnées. Mlle Humbertot calcula que si Emmeline diagnostiquait la
main d'une femme dans ces impertinences, ce monogramme «S... de G...»
lui laisserait l'idée d'une grande et riche cocotte, contre laquelle
toute lutte eût été ridiculement téméraire de la part d'une pauvresse
sans feu ni lieu autres que ceux dont elle bénéficiait, grâce à la
charité d'un vieillard.
Elle confia, cette fois, son petit carré de papier à un bureau de poste
du faubourg Saint-Honoré. Elle avait un moment projeté de le faire
remettre en mains propres par quelque domestique en grande livrée, qui
serait descendu d'un landau qu'elle aurait loué spécialement chez Brion.
Mais cette complication avait des côtés périlleux. Elle se résigna à y
renoncer.
--Ça devait arriver: il y avait déjà trop longtemps que j'étais
heureuse, se dit Emmeline après avoir comme avalé d'un coup d'oeil cette
lettre fielleuse. Comment la persécution était-elle venue l'assaillir au
fond de cette retraite, où elle avait tant de raisons de se croire
complètement ignorée? Elle ne pouvait le comprendre; mais elle accepta
cette nouvelle mésaventure comme un événement fatal toujours suspendu
sur sa tête et dont le fil qui le retenait s'était rompu tout à coup.
Elle ne tenta pas de regimber. A quoi lui eût servi de se débattre dans
l'étau qui l'étouffait? Ou, en effet, M. Albert avait d'elle cette
opinion déplorable qu'elle tournait autour de lui; et comme elle n'y
avait jamais songé le moins du monde, c'était à la détestable éducation
qu'elle avait reçue et aux milieux ignobles où elle avait traîné qu'elle
devait les mauvaises manières qui avaient trompé M. Albert sur ses
intentions. Ou l'auteur de la lettre anonyme mentait grossièrement, et
il n'avait pas forgé aussi minutieusement cette perfidie pour abandonner
la proie contre laquelle elle était dirigée. Du moment où quelqu'un
s'accrochait ainsi à elle, son passé serait bien vite percé à jour; car,
dans son trouble, elle s'imaginait lire entre les lignes des menaces de
révélations qui ne s'y trouvaient pas.
En tout cas, c'était fini. Elle ne reparaîtrait de sa vie devant le
neveu et elle ne reverrait l'oncle que pour lui adresser ses adieux et
ses remerciements. Mais elle commençait si bien à s'accoutumer à cette
existence paisible et à cette maison où elle n'avait à répondre qu'à de
bonnes paroles! Elle eut un déchirement et, tout en arpentant sa chambre
dans toute sa longueur, elle ne put retenir ce cri, qui ressemblait à
une invocation à ses tortionnaires inconnus:
«Non! c'est trop! c'est trop!»
L'heure du dîner avait sonné. Le potage était sur la table. Annette vint
chercher Emmeline, qui avait perdu toute notion du temps. Elle s'excusa
sur une violente migraine et fit prier M. Dalombre de vouloir bien dîner
sans elle. Mais le vieillard ne crut pas à ce mal de tête dont elle
n'avait aucun symptôme une heure auparavant. Il entra précipitamment
dans la chambre et, surprenant Emmeline tout en larmes, il se planta
devant elle et la regarda fixement entre les yeux:
--Vous avez fouillé dans mes tiroirs et lu la lettre que je ne sais quel
misérable m'a écrite à votre sujet? dit-il d'un ton impérieux qu'elle ne
lui connaissait guère.
--Moi! fit-elle, je vous jure que non, monsieur. Est-il possible: on
vous a donc écrit aussi?
Cet «aussi» indiquait suffisamment que l'attaque s'était produite des
deux côtés.
--Répondez-moi, mon enfant, insista le vieillard. Vous savez à quel
point nous vous aimons. Moi, je vais vous parler à coeur ouvert: j'ai
reçu, en présence d'Albert, un papier ignoble où vous et nous étions
pris salement à partie. Le saviez-vous?
--Non! dit Emmeline.
--Alors, pourquoi pleurez-vous? Il vous est donc arrivé également
quelque chose?
--Oui, répondit-elle. J'ai reçu à mon tour une lettre abominable, où
l'on m'accuse de choses si vilaines que je ne peux plus rester un
instant de plus chez vous. Je pleurais parce qu'il faut que je m'en
aille et que je ne peux pas m'habituer à cette idée-là.
--Donnez-moi la lettre! dit M. Dalombre.
--Non, je vous en prie, fit Emmeline. D'ailleurs, elle n'insulte que
moi. Il n'y est pas question de vous.
Mais il tenait à comparer les écritures. Pour la première fois, il lui
ordonna d'obéir. Elle allait s'exécuter--car, en somme, pour elle, ce
vieillard était un père à qui elle était presque tenue de tout
confier--quand un violent coup de sonnette retentit. C'était Albert qui
était en retard et qui arrivait au galop pour dîner. La salle à manger
était déserte, et au milieu de la table un potage déjà froid mettait aux
parois de la soupière des plaques de graisse figée.
Il poussa la porte, derrière laquelle il entendait discuter et se trouva
dans la chambre d'Emmeline qui se tenait la tête basse devant M.
Dalombre interloqué et tremblant.
--Ah çà! que se passe-t-il donc? demanda le jeune homme.
--Ce qui se passe? répondit M. Dalombre; le voici: Emmeline a reçu,
comme nous, sa petite lettre anonyme. Je ne sais pas ce qu'on y a mis;
mais elle refuse de me la montrer.
--Le drôle qui a écrit ces ordures ne mérite guère qu'on lise sa prose,
en effet, répliqua Albert. Que Mlle Emmeline jette au feu ces
ignominies. Nous en ferons autant de notre côté, et le polisson en sera
pour ses frais de calomnie.
--Tu es dans le vrai, appuya le vieillard. Nous sommes bien bons de nous
occuper de ces saletés, qui sont encore plus bêtes que méchantes! Tiens!
voilà ce que j'aurais dû en faire tout de suite.
Et, tirant de la poche de sa longue houppelande la «composition» de Mlle
Humbertot, il la déchira en seize morceaux qu'il froissa dans sa main et
jeta dans la cheminée.
--Allons, faites-en autant! dit Albert à Emmeline.
Elle avait maintenant la certitude que ses protecteurs ne s'étaient en
rien prêtés à cette machination, puisqu'eux-mêmes avaient été visés par
le calomniateur anonyme.
--Vous avez raison! dit-elle. Et, remettant la lettre à M. Dalombre,
elle ajouta: Tenez, déchirez-la vous-même.
C'était donner au vieillard l'autorisation de la lire. Il n'en profita
pas, et, la roulant fiévreusement en boule, il envoya la seconde
dénonciation rejoindre la première.
Non seulement il ne pouvait plus être question de séparation, mais
l'absurde calomnie dans laquelle on les avait enserrés tous les trois
créait entre eux une sorte de solidarité dans un but de défense
mutuelle. Cependant, de quel serpent sortait cette bave? Après s'être
promenés sur diverses têtes, les soupçons s'arrêtèrent sur une jeune
ouvrière en couture qui était venue deux ou trois fois procéder à
l'essayage d'une robe commandée pour Emmeline.
L'innocente créature, à qui l'aventure de l'attaque nocturne avait été
racontée, s'était simplement laissée aller à dire, tout en épinglant une
manche trop large:
--Vous avez eu joliment de la chance de tomber sur d'aussi bonnes gens!
On supposa que la jalousie était pour quelque chose dans ce compliment:
on partit de là. Le style des deux lettres n'était pas celui d'une
couturière, il est vrai. On en conclut qu'elle avait chargé un de ses
amoureux de cette vilaine besogne: ce qui faisait d'elle à la fois une
diffamatrice et une coureuse.
Mme Humbertot connut seule et cette histoire et son dénouement, qu'elle
transmit, mot pour mot, à sa fille, sans oublier de mentionner les
preuves morales qui planaient sur la petite ouvrière.
--Ça ne m'étonne pas, conclut négligemment Brigitte; ces filles du
peuple sont dévorées par l'envie!