MANOEUVRES A L'INTÉRIEUR

Mlle Brigitte avait eu beau mettre toutes voiles dehors, elle s'était

finalement aperçue que le vent ne soufflait pas dedans. Mais, de même

qu'un auteur cherche toujours à la chute de sa pièce un motif étranger à

son manque de talent, une femme n'admet guère qu'elle ait laissé, par sa

faute ou celle de son physique, une impression défavorable sur la

société où elle se produit.

Elle se tortura donc le cerveau pour découvrir la cause secrète de la

froideur humiliante que M. Dalombre neveu s'était borné à mettre à ses

pieds. Les conversations du couvent portant uniquement sur ces êtres

_shocking_ dont on leur interdisait jusqu'à la vue, elle avait,

théoriquement au moins, sondé tous les arcanes du coeur masculin. Elle

supposait bien que ce M. Albert ne vivait pas perpétuellement en état de

grâce, dans le milieu d'étudiants où il évoluait. Il y avait

nécessairement dans son existence une ou même plusieurs fillasses plus

ou moins échevelées. Mais l'erreur des femmes que leur condition sociale

range parmi les honnêtes, c'est de s'imaginer que celles qui ne le sont

pas représentent, pour les hommes qui les fréquentent, de simples

amusettes.

Les demoiselles du monde refusent de croire à une passion sérieuse pour

une femme qui appartient à la plèbe. Aussi n'accordent-elles qu'une très

médiocre importance à des liaisons qui, parfois cependant, dégénèrent en

une chaîne dont les anneaux s'épaississent et se resserrent tous les

jours.

Non: ce ne pouvait être une servante de brasserie ou une figurante de

café-concert qui fermait ainsi les yeux du jeune homme aux qualités à la

fois si gracieuses et si rares dont elle était ornée.

Alors, quoi! Est-ce que, par hasard, l'obstacle qui se dressait devant

elle, ce serait cette insignifiante et maigre créature, qu'un accident

comme il en arrive tous les jours par dizaines avait fait entrer dans la

maison ainsi qu'on entre chez le pharmacien?

Elle n'avait relevé entre elle et lui aucun signe symptomatique. Cette

orpheline et cet orphelin paraissaient, à premier examen, parfaitement

étrangers l'un à l'autre. Toutefois, cette admission à la table des

maîtres d'une inconnue ramassée à la porte était tout à fait inusitée.

Du reste, si le neveu cachait son jeu, l'oncle y mettait moins de

réserve. C'était des «ma chère enfant!» par-ci, et des «vous ne mangez

rien!» par-là. Il s'était beaucoup moins inquiété de savoir si ses

invitées faisaient honneur à son dîner. Il n'y avait pas jusqu'à la

pseudo-humilité de cette Emmeline qui n'eût un caractère suspect. On ne

s'efface pas ainsi quand on n'a pas la certitude de pouvoir reprendre à

volonté la place qu'on a su se choisir.

En tout cas, si le danger n'était encore que latent, mieux valait pour y

remédier la méthode préventive que la curative. En mettant l'oncle et le

neveu entre leur réputation de galants hommes et l'obligation de se

séparer de cette gêneuse, on s'assurerait du degré d'affection qu'ils

lui portaient. Ils avaient obéi à leur bon coeur en la recueillant,

puisqu'elle était sans asile. Ces sentiments généreux et humanitaires ne

tiendraient presque certainement pas devant l'ennui que causent toujours

des racontars ayant trait à des intimités dont on cause. C'est

spécialement pour ourdir ces petites trames que la lettre anonyme a été

inventée.

Elle s'assit devant son petit bureau en bois de rose, et, après avoir

prudemment déchiré la page blanche d'une lettre qu'elle venait de

recevoir, afin que la confrontation entre le papier où elle écrivait

ordinairement et celui où elle allait écrire ne pût donner de résultat,

elle s'étudia à déguiser sa calligraphie, bien que celle-ci fût inconnue

rue de Berlin.

Ce qu'elle ne déguisa pas, en revanche, ce fut sa pensée qui, sans

circonlocutions ni périphrases, se traduisit par ces lignes dont la

crudité devait écarter tout soupçon:

Monsieur,

On se demande avec curiosité, dans le quartier, si la demoiselle

connue sous le nom d'Emmeline F... est la maîtresse du neveu ou de

l'oncle. A moins qu'elle ne le soit de tous les deux: ce qu'affirment

des personnes certainement mal renseignées.

Un vieux et un jeune--et sans sortir de la famille--mais c'est le

bonheur sur la terre. Le jeune est pour l'agréable et le vieux pour

l'utile. Et voilà comment une demoiselle qu'on héberge, qu'on habille

et qu'on nourrit à ne rien faire, peut néanmoins être très fatiguée,

en se couchant le soir et même en se levant le matin.

Le quartier ajoute, tant on y est mauvaise langue, que la jeune fille

est actuellement dans une position qui commande l'intérêt. Qui se

dénoncera comme le père? _That is the question._

La Mal'aria: Etude Sociale · 第 19 / 58 题