Les pompes, cependant, continuaient d'épuiser ce lac qui s'était
formé à l'intérieur du _Great Eastern_, comme un lagon au milieu
d'une île. Puissantes et rapidement manoeuvrées par la vapeur,
elles restituèrent à l'Atlantique ce qui lui appartenait. La pluie
avait cessé; le vent fraîchissait de nouveau; le ciel, balayé par
la tempête, était pur. Lorsque la nuit se fit, je restai pendant
quelques heures à me promener sur le pont. Les salons jetaient de
grands épanouissements de lumière par leurs écoutilles
entrouvertes. À l'arrière, jusqu'aux limites du regard,
s'allongeait un remous phosphorescent, rayé ça et là par la crête
lumineuse des lames. Les toiles, réfléchies dans ces nappes
lactescentes, apparaissaient et disparaissaient comme elles font
au milieu de nuages chassés par une forte brise. Tout autour et
tout au loin s'étendait la sombre nuit.
À l'avant grondait le tonnerre des roues, et au-dessous de moi
j'entendais le cliquetis des chaînes du gouvernail.
En revenant vers le capot du grand salon, je fus assez surpris d'y
voir une foule compacte de spectateurs. Les applaudissements
éclataient. Malgré les désastres de la journée, l'»entertainment»
accoutumé déroulait les surprises de son programme. Du matelot si
grièvement blessé, mourant peut-être, il n'était plus question. La
fête paraissait animée. Les passagers accueillaient avec de
grandes démonstrations les débuts d'une troupe de «minstrels» sur
les planches du _Great Eastern_. On sait ce que sont ces
minstrels, des chanteurs ambulants, noirs ou noircis suivant leur
origine, qui courent les villes anglaises en y donnant des
concerts grotesques. Les chanteurs, cette fois, n'étaient autres
que des matelots ou des stewards frottés de cirage. Ils avaient
revêtu des loques de rebut, ornées de boutons en biscuit de mer;
ils portaient des lorgnettes faites de deux bouteilles accouplées,
et des guimbardes composées de boyaux tendus sur une vessie. Ces
gaillards, assez drôles en somme, chantaient des refrains
burlesques et improvisaient des discours mêlés de coq-à-l'âne et
de calembours. On les applaudissait à outrance, et ils
redoublaient leurs contorsions et grimaces. Enfin, pour terminer,
un danseur, agile comme un singe, exécuta une double gigue qui
enleva l'assemblée.
Cependant, si intéressant que fût ce programme des minstrels, il
n'avait pas rallié tous les passagers. D'autres hantaient en grand
nombre la salle de l'avant et se pressaient autour des tables. Là,
on jouait gros jeu. Les gagnants défendaient le gain acquis
pendant la traversée; les perdants, que le temps pressait,
cherchaient à maîtriser le sort par des coups d'audace. Un tumulte
violent sortait de cette salle. On entendit la voix du banquier
criant les coups, les imprécations des perdants, le tintement de
l'or, le froissement des dollars-papier. Puis il se faisait un
profond silence; quelque coup hardi suspendait le tumulte, et, le
résultat connu, les exclamations redoublaient.
Je fréquentais peu ces habitués de la «smoking room». J'ai horreur
du jeu. C'est un plaisir toujours grossier, souvent malsain.
L'homme atteint de la maladie du jeu n'a pas que ce mal; il n'est
guère possible que d'autres ne lui fassent pas cortège. C'est un
vice qui ne va jamais seul. Il faut dire aussi que la société des
joueurs, toujours et partout mêlée, ne me plaît pas. Là dominait
Harry Drake au milieu de ses fidèles. Là préludaient à cette vie
de hasards quelques aventuriers qui allaient chercher fortune en
Amérique. J'évitais le contact de ces gens bruyants. Ce soir-là,
je passai donc devant la porte du roufle sans y entrer, quand une
violente explosion de cris et d'injures m'arrêta. J'écoutai, et,
après un moment de silence, je crus, à mon profond étonnement,
distinguer la voix de Fabian. Que faisait-il en ce lieu? Allait-il
y chercher son ennemi? La catastrophe, jusqu'alors évitée, était-
elle près d'éclater?
Je poussai vivement la porte. En ce moment, le tumulte était au
comble. Au milieu de la foule des joueurs, je vis Fabian. Il était
debout et faisait face à Drake, debout comme lui. Je me précipitai
vers Fabian. Sans doute Harry Drake venait de l'insulter
grossièrement, car la main de Fabian se leva sur lui, et si elle
ne l'atteignit pas au visage, c'est que Corsican, apparaissant
soudain, l'arrêta d'un geste rapide.
Mais Fabian, s'adressant à son adversaire, lui dit de sa voix
froidement railleuse:
«Tenez-vous ce soufflet pour reçu?
-- Oui, répondit Drake, et voici ma carte!» Ainsi, l'inévitable
fatalité avait, malgré nous, mis ces deux mortels ennemis en
présence. Il était trop tard pour les séparer. Les choses ne
pouvaient plus que suivre leur cours. Le capitaine Corsican me
regarda et je surpris dans ses yeux plus de tristesse encore que
d'émotion. Cependant, Fabian avait relevé la carte que Drake
venait de jeter sur la table. Il la tenait du bout des doigts
comme un objet qu'on ne sait par où prendre. Corsican était pâle.
Mon coeur battait. Cette carte, Fabian la regarda enfin. Il lut le
nom qu'elle portait. Ce fut comme un rugissement qui s'échappa de
sa poitrine.
«Harry Drake! s'écria-t-il. Vous! vous! vous!
-- Moi-même, capitaine Mac Elwin», répondit tranquillement le
rival de Fabian.
Nous ne nous étions pas trompés. Si Fabian avait ignoré jusque-là
le nom de Drake, celui-ci n'était que trop informé de la présence
de Fabian sur le _Great Eastern_!