La nuit fut mauvaise. Le steamship, effroyablement battu par le
travers, roula sans désemparer. Les meubles se déplacèrent avec
fracas, et la faïencerie des toilettes recommença son vacarme. Le
vent avait évidemment beaucoup fraîchi. Le _Great Eastern_
naviguait d'ailleurs dans ces parages féconds en sinistres, où la
mer est toujours mauvaise.
À six heures du matin, je me traînai jusqu'à l'escalier du grand
roufle. Me cramponnant aux rampes, et profitant d'une oscillation
sur deux, je parvins à gravir les marches, et j'arrivai sur le
pont. De là, je me halai non sans peine jusqu'à la dunette de
l'avant. L'endroit était désert, si toutefois on peut qualifier
ainsi un endroit où se trouve le docteur Dean Pitferge. Ce digne
homme, solidement appuyé, courbait le dos au vent, et sa jambe
droite entourait un des montants du garde-fou. Il me fit signe de
le rejoindre -- signe de tête, cela va sans dire --, car il ne
pouvait disposer de ses bras qui le maintenaient contre les
violences de la tempête. Après quelques mouvements de reptation,
me tordant comme un annélide, j'arrivai sur le roufle, et là, je
m'arc-boutai à la façon du docteur.
«Allons! me cria-t-il, cela continue! Hein! Ce _Great Eastern_!
Juste au moment d'arriver, un cyclone, un vrai cyclone,
spécialement commandé pour lui!»
Le docteur ne prononçait que des phrases entrecoupées. Le vent lui
mangeait la moitié de ses paroles. Mais je l'avais compris. Le mot
cyclone porte sa définition avec lui.
On sait ce que sont ces tempêtes tournantes, nommées ouragans dans
l'océan Indien et dans l'Atlantique, tornades sur la côte
africaine, simouns dans le désert, typhons dans les mers de la
Chine, tempêtes dont la puissance formidable met en péril les plus
gros navires.
Or, le _Great Eastern_ était pris dans un cyclone. Comment ce
géant allait-il lui tenir tête?
«Il lui arrivera malheur, me répétait Dean Pitferge. Voyez comme
il met le nez dans la plume!»
Cette métaphore maritime s'appropriait excellemment à la situation
du steamship. Son étrave disparaissait sous les montagnes d'eau
qui l'attaquaient par bâbord devant. Au loin, plus de vue
possible. Tous les symptômes d'un ouragan! Vers sept heures, la
tempête se déclara. La mer devint monstrueuse. Ces petites
ondulations intermédiaires, qui marquent le dénivellement des
grandes lames, disparurent sous l'écrasement du vent. L'océan se
gonflait en longues vagues dont la cime déferlait avec un
échevellement indescriptible. Avec chaque minute, la hauteur des
lames s'accroissait, et le _Great Eastern_, les recevant par le
travers, roulait épouvantablement.
«Il n'y a que deux partis à prendre, me dit le docteur avec
l'aplomb d'un marin. Ou recevoir la lame debout; en capeyant sous
petite vapeur, ou prendre la fuite et ne pas s'obstiner contre
cette mer démontée! Mais le capitaine Anderson ne fera ni l'une ni
l'autre de ces deux manoeuvres.
-- Pourquoi? demandai-je.
-- Parce que!... répondit le docteur, parce qu'il faut qu'il
arrive quelque chose!»
En me retournant, j'aperçus le capitaine, le second et le premier
ingénieur, encapuchonnés dans leurs suroîts et cramponnés aux
garde-fous des passerelles. L'embrun des lames les enveloppait de
la tête aux pieds. Le capitaine souriait selon sa coutume. Le
second riait et montrait ses dents blanches en voyant son navire
rouler à faire croire que les mâts et les cheminées allaient venir
en bas!
Cependant, cette obstination, cet entêtement du capitaine à lutter
contre la mer m'étonnaient. À sept heures et demie, l'aspect de
l'Atlantique était effrayant. À l'avant, les lames couvraient le
navire en grand. Je regardais ce sublime spectacle, ce combat du
colosse contre les flots. Je comprenais jusqu'à un certain point
cette opiniâtreté du «maître après Dieu» qui ne voulait pas céder.
Mais j'oubliais que la puissance de la mer est infinie, et que
rien ne peut lui résister de ce qui est fait de la main de
l'homme! Et, en effet, si puissant qu'il fût, le géant devait
bientôt fuir devant la tempête.
Tout à coup, vers huit heures, un choc se produisit. C'était un
formidable paquet de mer qui venait de frapper le navire par
bâbord devant.
«Ça, me dit le docteur, ce n'est pas une gifle, c'est un coup de
poing sur la figure.»
En effet, le «coup de poing» nous avait meurtris. Des morceaux
d'épaves apparaissaient sur la crête des lames. Était-ce une
partie de notre chair qui s'en allait ainsi, ou les débris d'un
corps étranger? Sur un signe du capitaine, le _Great Eastern_
évolua d'un quart pour éviter ces fragments qui menaçaient de
s'engager dans ses aubes. En regardant avec plus d'attention, je
vis que le coup de mer venait d'emporter les pavois de bâbord,
qui, cependant, s'élevaient à cinquante pieds au-dessus de la
surface des flots. Les jambettes étaient brisées, les ferrures
arrachées; quelques débris de virures tremblaient encore dans leur
encastrement. Le _Great Eastern_ avait tressailli au choc, mais il
continuait sa route avec une imperturbable audace. Il fallait
enlever au plus tôt les débris qui encombraient l'avant, et pour
cela fuir devant la mer devenait indispensable. Mais le steamship
s'opiniâtra à tenir tête. Toute la fougue de son capitaine
l'animait. Il ne voulait pas céder. Il ne céderait pas. Un
officier et quelques hommes furent envoyés sur l'avant pour
déblayer le pont.
«Attention, me dit le docteur, le malheur n'est pas loin!»
Les marins s'avancèrent vers l'avant. Nous nous étions accotés au
second mât. Nous regardions à travers les embruns qui, nous
prenant d'écharpe, jetaient à chaque lame une averse sur le pont.
Soudain, un autre coup de mer, plus violent que le premier, passa
par la brèche ouverte dans les bastingages, arracha une énorme
plaque de fonte qui recouvrait la bitte de l'avant, démolit le
massif capot situé au-dessus du poste de l'équipage, et, battant
de plein fouet les parois de tribord, il les déchira, il les
emporta comme les morceaux d'une toile tendue au vent.
Les hommes avaient été renversés. L'un d'eux, un officier, à demi
noyé, secoua ses favoris roux et se releva. Puis, voyant un des
matelots étendu, sans connaissance, sur la patte d'une ancre, il
se précipita vers lui, le chargea sur ses épaules et l'emporta. En
ce moment, les gens de l'équipage s'échappaient à travers le capot
brisé. Il y avait trois pieds d'eau dans l'entrepont. De nouveaux
débris couvraient la mer, et entre autres quelques milliers de ces
poupées que mon compatriote de la rue Chapon comptait acclimater
en Amérique! Tous ces petits corps, arrachés de leur caisse par le
coup de mer, sautaient sur le dos des lames, et cette scène eût
certainement prêté à rire en de moins graves conjonctures.
Cependant, l'inondation nous gagnait. Des masses liquides se
précipitaient par les ouvertures, et l'envahissement de la mer fut
tel, que, suivant le rapport de l'ingénieur, le _Great Eastern_
embarqua alors plus de deux mille tonnes d'eau -- de quoi couler
par le fond une frégate de premier rang.
«Bon!» fit le docteur, dont le chapeau s'envola dans une rafale.
Se maintenir dans cette situation devenait impossible. Tenir tête
plus longtemps, c'eût été l'oeuvre d'un fou. Il fallait prendre
l'allure de fuite. Le steamship présentant l'étrave à la mer avec
son avant défoncé, c'était un homme qui s'entêterait à nager entre
deux eaux, la bouche ouverte.
Le capitaine Anderson le comprit enfin. Je le vis courir lui-même
à la petite roue de la passerelle, qui commandait les évolutions
du gouvernail. Aussitôt la vapeur se précipita dans les cylindres
de l'arrière; la barre fut mise au vent, et le colosse, évoluant
comme un canot, porta le cap au nord et s'enfuit devant la
tempête.
À ce moment, le capitaine, ordinairement si calme, si maître de
lui, s'écria avec colère:
«Mon navire est déshonoré!»