Corsican et moi, nous ne pouvions plus douter. C'était Ellen, la
fiancée de Fabian, la femme de Harry Drake. La fatalité les avait
réunis tous trois sur le même navire. Fabian ne l'avait pas
reconnue, bien qu'il se fût écrié: «Elle! elle!» Et comment
aurait-il pu la reconnaître? Mais il ne s'était pas trompé en
disant: «Une folle!» Ellen était folle, et sans doute, la douleur,
le désespoir, son amour tué dans son coeur, le contact de l'homme
indigne qui l'avait arrachée à Fabian, la ruine, la misère, la
honte avaient brisé son âme! Voilà ce dont je parlais le lendemain
matin avec Corsican. Nous n'avions d'ailleurs aucun doute sur
l'identité de cette jeune femme. C'était Ellen que Harry Drake
entraînait avec lui vers ce continent américain, et qu'il
associait encore à sa vie d'aventures. Le regard du capitaine
s'allumait d'un feu sombre en songeant à ce misérable. Moi, je
sentais mon coeur bondir. Que pouvions-nous contre lui, le mari,
le maître? Rien. Mais le point le plus important, c'était
d'empêcher une nouvelle rencontre entre Fabian et Ellen, car
Fabian finirait par reconnaître sa fiancée, ce qui amènerait la
catastrophe que nous voulions éviter. Toutefois, on pouvait
espérer que ces deux pauvres êtres ne se reverraient pas. La
malheureuse Ellen ne paraissait jamais pendant le jour, ni dans
les salons ni sur le pont du navire. La nuit seulement, trompant
son geôlier, sans doute, elle venait se baigner dans cet air
humide et demander à la brise un apaisement passager! Dans quatre
jours, au plus tard, le _Great Eastern_ aurait atteint les passes
de New York. Nous pouvions donc croire que le hasard ne déjouerait
pas notre surveillance, et que Fabian ne serait pas instruit de la
présence d'Ellen pendant cette traversée de l'Atlantique! Mais
nous comptions sans les événements.
La direction du steamship avait été un peu modifiée pendant la
nuit. Trois fois, le navire, trouvant l'eau à vingt-sept degrés
Fahrenheit, c'est-à-dire de trois à quatre degrés centigrades au-
dessous de zéro, était descendu vers le sud. On ne pouvait mettre
en doute la présence de glaces très rapprochées. En effet, ce
matin-là, le ciel présentait un éclat particulier; l'atmosphère
était blanche; tout le nord s'éclairait d'une intense
réverbération, évidemment produite par le pouvoir réfléchissant
des icebergs. Une brise piquante traversait l'air, et vers dix
heures une petite neige très fine vint subitement poudrer à blanc
le steamship. Puis un banc de brumes se leva, au milieu duquel
nous signalions notre présence par de nombreux coups de sifflets,
bruit assourdissant qui effaroucha des volées de mouettes posées
sur les vergues du navire.
À dix heures et demie, le brouillard s'étant levé, un steamer à
hélice parut à l'horizon sur tribord. L'extrémité blanche de sa
cheminée indiquait qu'il appartenait à la compagnie Inman faisant
le transport des émigrants de Liverpool sur New York. Ce bâtiment
nous envoya son numéro. C'était le _City of Limerik_, de quinze
cent trente tonneaux de jauge, et de deux cent cinquante-six
chevaux de force. Il avait quitté New York samedi et, par
conséquent, il se trouvait en retard.
Avant le lunch, quelques passagers organisèrent une poule qui ne
pouvait manquer de plaire à ces amateurs de jeux et de paris. Le
résultat de cette poule ne devait pas être connu avant quatre
jours. C'était ce qu'on appelle la «poule du pilote». Lorsqu'un
navire arrive sur les atterrages, personne n'ignore qu'un pilote
monte à son bord. On divise donc les vingt-quatre heures du jour
et de la nuit en quarante-huit demi-heures ou quatre-vingt-seize
quarts d'heure, suivant le nombre des passagers. Chaque joueur met
un enjeu d'un dollar, et le sort lui attribue l'une de ces demi-
heures ou l'un de ces quarts d'heure. Le gagnant des quarante-huit
ou quatre-vingt-seize dollars est celui pendant le quart d'heure
duquel le pilote met le pied sur le navire. On le voit, le jeu est
peu compliqué. Ce ne sont plus des courses de chevaux; ce sont des
courses de quarts d'heure.
Ce fut un Canadien, l'honorable Mac Alpine, qui prit la direction
de l'affaire. Il réunit facilement quatre-vingt-seize parieurs,
parmi lesquels quelques parieuses, et non les moins âpres au jeu.
Je suivis le courant et j'engageai mon dollar. Le sort me désigna
le soixante-quatrième quart d'heure. C'était un mauvais numéro
dont je n'avais aucune chance de me défaire avec profit. En effet,
ces divisions du temps sont comptées d'un midi au midi suivant. Il
y a donc des quarts d'heure de jour et des quarts d'heure de nuit.
Ces derniers n'ont aucune valeur aléatoire, car il est rare que
les navires s'aventurent sur les atterrages au milieu de
l'obscurité et, par conséquent, les chances de recevoir un pilote
à bord pendant la nuit sont très diminuées. Je me consolai
aisément.
En redescendant au salon, je vis qu'une lecture avait été affichée
pour le soir. Le missionnaire de l'Utah annonçait une conférence
sur le mormonisme. Bonne occasion de s'initier aux mystères de la
Cité des Saints. D'ailleurs, cet elder, Mr Hatch, devait être un
orateur, et un orateur convaincu. L'exécution ne pouvait donc
manquer d'être digne de l'oeuvre. Les passagers accueillirent
favorablement l'annonce de cette conférence.
Le point affiché avait donné les chiffres suivants:
_Lat. 42° 32' N._
_Long. 51° 59' W._
_Course: 254 miles._
Vers trois heures de l'après-midi, les timoniers signalèrent
l'approche d'un grand steamer à quatre mâts. Ce navire modifia
légèrement sa route afin de se rapprocher du _Great Eastern_, dans
l'intention de lui donner son numéro. De son côté, le capitaine
laissa porter un peu, et bientôt le steamer lui envoya son nom.
C'était _l'Atlanta_, un de ces grands bâtiments qui font le
service de Londres à New York en touchant à Brest. Il nous salua
au passage, et nous lui rendîmes son salut. Peu de temps après,
comme il courait à contre-bord, il avait disparu.
En ce moment, Dean Pitferge m'apprit, non sans déplaisir, que la
conférence de Mr Hatch était interdite. Les puritaines du bord
n'avaient pas permis à leurs maris de s'initier aux mystères du
mormonisme!