En quittant le salon vivement éclairé, je remontai sur le pont
avec le capitaine Corsican. La nuit était profonde. Pas une
constellation au firmament. Autour du navire, une ombre
impénétrable. Les fenêtres des roufles brillaient comme des
gueules de fours. À peine voyait-on les hommes de quart qui
arpentaient pesamment les dunettes. Mais on respirait le grand
air, et le capitaine humait ses fraîches molécules à pleins
poumons.
«J'étouffais dans ce salon, me dit-il. Ici, au moins, je nage en
pleine atmosphère! Voilà une absorption vivifiante. Il me faut mes
cent mètres cubes d'air par vingt-quatre heures ou je suis à demi
asphyxié.
-- Respirez, capitaine, respirez à votre aise, lui répondis-je. Il
y a de l'air ici pour tout le monde, et la brise ne vous chicane
pas votre contingent. C'est une bonne chose que l'oxygène, et il
faut bien avouer que nos Parisiens ou nos Londoniens ne le
connaissent que de réputation.
-- Oui! répliqua le capitaine, ils lui préfèrent l'acide
carbonique. Chacun son goût. Pour mon compte, je le déteste, même
dans le vin de Champagne!»
Tout en causant, nous longions le boulevard de tribord, abrités du
vent par la haute paroi des roufles. De gros tourbillons de fumée,
constellés d'étincelles, s'échappaient des cheminées noires. Le
ronflement des machines accompagnait le sifflement de la brise
dans les haubans de fer qui résonnaient comme les cordes d'une
harpe. À ce brouhaha se mêlait de quart d'heure en quart d'heure
le cri des matelots de bordée: «_All's well! All's well!_» Tout va
bien! Tout va bien!
En effet, aucune précaution n'avait été négligée pour assurer la
sécurité du navire au milieu de ces parages fréquentés par les
glaces. Le capitaine faisait puiser un seau d'eau, chaque demi-
heure, afin d'en reconnaître la température, et si cette
température fût tombée à un degré inférieur, il n'eût pas hésité à
changer sa route. Il savait, en effet, que, quinze jours avant, le
_Pereire_ s'était vu bloqué par les icebergs sous cette latitude,
danger qu'il fallait éviter. Du reste, son ordre de nuit
prescrivit une surveillance rigoureuse. Lui-même ne se coucha pas.
Deux officiers restèrent à ses côtés sur la passerelle, l'un aux
signaux des roues, l'autre aux signaux de l'hélice. De plus, un
lieutenant et deux hommes firent le quart sur la dunette de
l'avant, tandis qu'un quartier-maître et un matelot se tenaient à
l'étrave du steamship. Les passagers pouvaient être tranquilles.
Après avoir observé ces dispositions, le capitaine Corsican et moi
nous revînmes vers l'arrière. L'idée nous prit de passer encore
quelque temps sur le grand roufle, avant de regagner nos cabines,
comme feraient de paisibles citadins sur la grande place de leur
ville.
L'endroit nous parut désert. Bientôt, cependant, nos yeux étant
faits à cette obscurité, nous aperçûmes un homme accoudé sur le
garde-fou, dans une complète immobilité. Corsican, après l'avoir
regardé attentivement, me dit:
«C'est Fabian!»
C'était Fabian, en effet. Nous le reconnûmes; mais perdu dans une
muette contemplation, il ne nous vit pas. Ses regards semblaient
fixés sur un angle du roufle, et je les voyais briller dans
l'ombre. Que regardait-il ainsi? Comment pouvait-il percer cette
obscurité profonde? Je pensais que mieux valait le laisser à ses
réflexions. Mais le capitaine Corsican s'approchant:
«Fabian?» dit-il.
Fabian ne répondit pas. Il n'avait pas entendu. Corsican l'appela
de nouveau. Fabian tressaillit, tourna la tête un instant et
prononça ce seul mot:
-- Chut! Puis, de la main, il désigna une ombre qui se mouvait
lentement à l'extrémité du roufle. C'était cette forme à peine
visible que regardait Fabian. Puis, souriant tristement:
«La dame noire!» murmura-t-il.
Un tressaillement m'agita. Le capitaine Corsican m'avait pris le
bras et je sentis qu'il tressaillait aussi. La même pensée nous
avait frappés tous deux. Cette ombre, c'était l'apparition
annoncée par le docteur Pitferge.
Fabian était retombé dans sa rêveuse contemplation. Moi, la
poitrine oppressée, l'oeil trouble, je regardais cette forme
humaine, à peine estompée dans l'ombre, qui bientôt se profila
plus nettement à nos regards. Elle s'avançait, hésitait, allait,
s'arrêtait, reprenait sa marche, semblant plutôt glisser que
marcher. Une âme errante! À dix pas de nous, elle demeura
immobile. Je pus distinguer alors la forme d'une femme élancée,
drapée étroitement dans une sorte de burnous brun, le visage
couvert d'un voile épais.
«Une folle! une folle! n'est-ce pas?» murmura Fabian.
Et c'était une folle, en effet. Mais Fabian ne nous interrogeait
pas. Il se parlait à lui-même.
Cependant, cette pauvre créature s'approcha plus près encore. Je
crus voir ses yeux briller à travers son voile, quand ils se
fixèrent sur Fabian. Elle vint jusqu'à lui. Fabian se redressa,
électrisé. La femme voilée lui mit la main sur le coeur comme pour
en compter les battements... Puis, s'échappant, elle disparut par
l'arrière du roufle.
Fabian retomba, presque agenouillé, les mains tendues.
«Elle!» murmura-t-il.
Puis, secouant la tête:
«Quelle hallucination!» ajouta-t-il.
Le capitaine Corsican lui prit alors la main:
-- Viens, Fabian, viens, dit-il, et il entraîna son malheureux
ami.