L’HONNEUR DU SOLDAT ORTHERIS

La fournée d’automne de recrues destinées au Vieux Régiment venait de

débarquer. Comme d’habitude on disait que c’était la pire classe qui fût

jamais venue du dépôt. Mulvaney jeta un coup d’œil sur les dites

recrues, poussa un grognement de mépris, et se fit porter aussitôt très

malade.

--C’est la fièvre d’automne coutumière? lui dit le major, familiarisé

avec les façons de Térence. Votre température est normale.

--Ce sont ces cent trente-sept bleus de malheur, monsieur le major. Je

ne suis pas encore très malade, mais je serai mort si l’on me jette ces

gars à la tête dans mon état de faiblesse actuelle. Mon Dieu, monsieur

le major, supposez que vous ayez à soigner trois camps de cholériques...

--Allez donc à l’hôpital, vieux farceur, lui dit le major, en riant.

Térence s’affubla d’une robe de chambre bleue--Dinah Shadd[25] était au

loin, à soigner la femme d’un major qui préférait Dinah sans un diplôme

à toute autre avec cent--et, la pipe au bec, se pavana sur le balcon de

l’hôpital, en exhortant Ortheris à se montrer un père pour les nouvelles

recrues. Il lui dit avec un ricanement:

[25] L’épouse de Mulvaney.

--Ils sont pour la plupart de ton espèce, petit homme: la fine fleur de

Whitechapel. Je les interrogerai quand ils ressembleront un peu plus à

ce qu’ils ne seront jamais... je veux dire un bon et honnête soldat

comme moi.

Ortheris poussa un jappement d’indignation. Il savait aussi bien que

Térence ce que signifiait la besogne à venir, et il estimait abjecte la

conduite de Térence. Puis il s’en alla jeter un coup d’œil au nouveau

bétail, qui ouvrait de grands yeux ébahis devant le paysage exotique, et

demandait si les vautours étaient des aigles et les chiens pariahs des

chacals.

--Vrai, vous m’avez tout l’air de fameux lascars, vous autres, dit-il

avec rondeur à un petit groupe de «bleus», dans la cour de la caserne.

(Puis, les passant en revue:) Andouilles et mollusques, voilà à peu près

votre genre. Dieu me bénisse, ne nous a-t-on pas envoyé aussi des Juifs

aux yeux roses, Moïse, toi le type à la tête de lard, c’était un

Salomon, ton père?

--Je me nomme Anderson, répondit une voix intimidée.

--Ah oui, Samuelson! Parfait, Samuelson! Et combien de tes pareils de

youpins sont venus gâter la compagnie B?

Il n’y a pas de mépris plus complet que celui de l’ancien soldat pour le

nouveau. Il est juste qu’il en soit ainsi. Une recrue doit apprendre

d’abord qu’elle n’est pas un homme mais une chose, laquelle, en son

temps, et par la grâce du Ciel, deviendra un soldat de la Reine si elle

prend soin d’obéir aux bons avis. Ortheris avait sa tunique déboutonnée,

son calot incliné sur un œil, et il marchait les mains derrière le dos,

se faisant plus dédaigneux à chaque pas. Les bleus n’osaient pas

répliquer, car eux qui s’étaient appelés soldats au dépôt dans la

confortable Angleterre, n’étaient plus ici que de nouveaux élèves dans

une école étrangère.

--Pas une seule paire d’épaules dans tout le tas. J’ai déjà vu de

mauvaises classes... de fichument mauvaises classes; mais celle-ci dame

le pion à toutes. Jock, viens voir ces espèces d’empotés de pieds-bots.

Learoyd traversait la cour. Il arriva lentement, décrivit un cercle

autour du rassemblement, telle une baleine autour d’un banc de menu

fretin, ne dit rien, et s’en alla en sifflant.

--Oui, vous pouvez bien prendre un air piteux, grinçait Ortheris aux

gars. Ce sont des gens comme vous qui brisent le cœur des gens comme

nous. Il nous faut vous lécher jusqu’à vous donner forme, sans jamais

recevoir un sou de supplément pour ça, et vous n’êtes jamais contents

non plus. N’allez pas vous figurer que c’est le colonel ni même

l’officier de compagnie qui vous fait. C’est nous, tas de bleusards...

tas de fichus bleusards!

Vers la fin de ce discours, un officier de compagnie, qui était arrivé

sans bruit derrière Ortheris, lui dit tranquillement:

--Vous avez peut-être raison, Ortheris, mais à votre place je ne le

crierais pas si haut.

Les recrues ricanèrent, tandis qu’Ortheris saluait, tout penaud.

Quelques jours plus tard, j’eus le privilège de jeter un coup d’œil sur

les nouvelles recrues. Elles étaient encore au-dessous des prévisions

d’Ortheris. Quarante ou cinquante d’entre elles déshonoraient la

compagnie B, et la façon dont celle-ci manœuvrait à l’exercice était un

spectacle à faire frémir. Ortheris leur demanda affectueusement si on ne

les avait pas envoyés par erreur outre-mer, et s’ils ne feraient pas

bien d’aller retrouver leurs amis. Learoyd les étrillait méthodiquement

l’un après l’autre, sans hâte mais sans rémission, et les autres soldats

prenaient les restes de Learoyd et s’exerçaient sur eux de leur mieux.

Mulvaney restait à l’hôpital, et grimaçait du haut du balcon lorsque

Ortheris le traitait de lâcheur et autres noms pires.

--Par la grâce de Dieu, nous finirons par en faire des hommes, dit un

jour Térence. Sois vertueux et persévère, mon fils. Il y a de quoi faire

des colonels dans cette racaille si nous allons assez à fond... à coups

de ceinturon.

--Nous! répliqua Ortheris, trépignant de rage. Tu en as de bonnes avec

tes «nous». La compagnie B manœuvre à cette heure comme un régiment de

miliciens saouls.

--On m’en a déjà avisé officiellement, répondit-on d’en haut; mais je

suis trop malade ce coup-ci pour m’en assurer par moi-même.

--Dis donc, gros Irlandais, qui fais le fainéant là-haut à t’empiffrer

d’arrow-root et de sagou...

--Et de porto... tu oublies le porto, Ortheris, ce n’est pas le plus

mauvais.

Et Térence de se lécher les babines d’un air narquois.

--Alors que nous nous esquintons tous avec ces... kangourous. Sors donc

de là, et gagne ta solde. Descends de là, et fais quelque chose, au lieu

de grimacer là-haut comme un singe juif, espèce de sale tête de

fenian[26].

[26] Membre du _sinn-fein_, société secrète irlandaise.

--Quand je serai guéri de mes diverses maladies, j’aurai un petit

entretien particulier avec toi. En attendant... gare!

Térence lança une fiole pharmaceutique vide à la tête d’Ortheris, et se

laissa retomber dans une chaise longue, et Ortheris vint m’exposer par

trois fois son opinion sur Mulvaney... chaque fois en des termes

entièrement inédits.

--Il y aura de la casse un de ces jours, conclut-il. Bah! ce n’est pas

de ma faute, mais c’est dur pour la compagnie B.

C’était très dur pour la compagnie B, car vingt vétérans ne peuvent

mettre au pas deux fois ce nombre de niguedouilles et se maintenir

eux-mêmes au pas. On aurait dû distribuer les recrues dans le régiment

avec plus d’équité, mais le colonel trouvait bon de les masser en une

compagnie où il y avait une bonne proportion d’anciens soldats. Il en

fut récompensé un matin, de bonne heure, où le bataillon s’avançait par

échelons de compagnie en partant de la droite. L’ordre fut donné de

former les carrés de compagnie, qui sont des petits blocs d’hommes

compacts, auxquels une ligne de cavalerie qui charge n’aime pas du tout

de se frotter. La compagnie B était sur le flanc gauche et avait tout le

temps de savoir ce qui se passait. Pour cette raison, probablement, elle

s’amalgama en quelque chose d’analogue à un buisson d’aloès flétri, dont

les baïonnettes pointaient dans toutes les directions possibles et

imaginables, et elle garda cette forme de buisson, ou de bastion

informe, jusqu’au moment où la poussière se fut abattue et où le colonel

put voir et parler. Il fit les deux, et la partie oratoire fut reconnue

par le régiment comme le plus beau chef-d’œuvre où le vieux eût jamais

atteint depuis ce jour exquis où, à un combat simulé, une division de

cavalerie trouva moyen de passer sur le ventre à sa ligne d’éclaireurs.

Il déclara, quasi en pleurant, qu’il n’avait pas donné l’ordre de former

des groupes, et qu’il aimait voir un peu d’alignement çà et là parmi les

hommes. Il s’excusa ensuite d’avoir pris par erreur la compagnie B pour

des hommes. Elle n’était, dit-il, composée que de frêles petits enfants,

et comme il ne pouvait leur offrir à chacun une petite voiture et une

nourrice (ceci peut sembler comique à lire, mais la compagnie B

l’entendit de ses oreilles et sursauta), ils n’avaient apparemment rien

de mieux à faire que de retourner à l’école de section. Dans ce but il

se proposait de les envoyer, en dehors de leur tour, en garnison au fort

Amara, à huit kilomètres de distance--la compagnie D, qui était la

prochaine désignée pour ce service odieux, faillit acclamer le colonel.

Il espérait sincèrement qu’une fois là, leurs gradés viendraient à bout

de les dresser jusqu’à la mort, puisqu’ils ne servaient à rien dans leur

vie actuelle.

Ce fut une scène excessivement pénible. Quand l’exercice fut terminé et

les hommes libres de s’entretenir, je me hâtai de m’approcher du

quartier de la compagnie B. Il n’y eut tout d’abord pas d’entretien, car

chaque ancien soldat prit un bleu et le rossa très solidement. Les

sous-offs n’eurent pour ces incidents ni yeux ni oreilles. Ils

laissèrent les casernes à elles-mêmes, et Ortheris améliora la situation

par un laïus. Je n’entendis pas ce laïus, mais on en citait encore des

bribes plusieurs semaines plus tard. Il concernait l’origine, la parenté

et l’éducation de chaque homme de la compagnie désigné nominalement; il

donnait une description complète du fort Amara, du double point de vue

hygiénique et social; et il se terminait par un extrait des devoirs

généraux du soldat: quel est le rôle des bleus dans la vie, et le point

de vue d’Ortheris sur le rôle et le sort des recrues de la compagnie B.

--Vous ne savez pas manœuvrer, vous ne savez pas marcher, vous ne savez

pas tirer... bande de bleusards! A quoi servez-vous donc? Vous mangez et

vous dormez, et puis vous remangez et vous allez trouver le major pour

avoir des médicaments quand vos boyaux sont détraqués, tout comme si

vous étiez, n. d. D., des généraux. Et maintenant vous avez mis le

comble à tout, tas de bougres aux yeux de chauves-souris, en nous

faisant partir pour cette ordure de fort Amara. Nous vous fortifierons

quand nous serons là-bas; oui, et solidement encore. Ne croyez pas que

vous êtes venus à l’armée pour boire de l’eau purgative, encombrer la

compagnie et rester couchés sur vos lits à gratter vos têtes de lard.

Vous pouviez faire ça chez vous en vendant des allumettes, ce qui est

tout ce dont vous êtes capables, tas d’ouvreurs de portières, marchands

de jouets d’un sou et de lacets de bottines, rabatteurs louches,

hommes-sandwiches! Je vous ai parlé aussi bien que je sache, et vous

donne bon avis, parce que si Mulvaney cesse de tirer au flanc... s’il

sort de l’hôpital... quand vous serez au fort, je gage que vous

regretterez de vivre.

Telle fut la péroraison d’Ortheris, et elle fit donner à la compagnie B

le nom de Brigade des Cireurs de Bottes. Leurs piètres épaules chargées

de cette honte, ils se rendirent au fort Amara en service de garnison,

avec leurs officiers, qui avaient reçu l’ordre de leur serrer la vis. Le

métier militaire, à la différence de toute autre profession, ne peut

s’enseigner au moyen de manuels à un shilling. D’abord on doit souffrir,

puis on doit apprendre et son métier, et le sentiment de dignité que

procure cette connaissance. La leçon est dure, dans un pays où le

militaire n’est pas un personnage en rouge, qui arpente la rue pour se

faire regarder, mais une réalité vivante et cheminante, dont on peut

avoir besoin dans le plus bref délai, alors qu’on n’a pas le temps de

dire: «Ne vaudrait-il pas mieux?» et «Voudriez-vous, je vous prie?»

Les trois officiers de la compagnie exerçaient à tour de rôle. Quand le

capitaine Brander était fatigué, il passait le commandement à Maydew, et

quand celui-ci était enroué il transmettait au sous-lieutenant Ouless la

tâche de seriner aux hommes l’école de section et celle de compagnie

jusqu’à ce que Brander pût reprendre. En dehors des heures d’exercice

les anciens soldats parlaient aux recrues comme il convient à des

vétérans, et sous l’action des quatre forces à l’œuvre sur eux, les

hommes de la nouvelle classe commençaient à se tenir sur leurs pieds et

à sentir qu’ils appartenaient à une arme honorable. Ceci fut démontré

par ce qu’une ou deux fois ils se regimbèrent contre les conférences

techniques d’Ortheris.

--Laisse tomber ça, mon gars, lui dit Learoyd en venant à la rescousse.

Les loupiots se rebecquent. Ils ne sont pas aussi mauvais que nous le

pensions.

--Ah! oui. Vous vous croyez maintenant des soldats, parce que vous ne

tombez plus l’un sur l’autre à l’exercice, n’est-ce pas? Vous croyez que

parce que la poussière ne vous encrasse pas d’un bout de la semaine à

l’autre, vous êtes des gens propres. Vous croyez que parce que vous

savez tirer votre flingot sans fermer les deux yeux, vous êtes capable

de vous battre, n’est-ce pas? Vous verrez ça plus tard, dit Ortheris à

la chambrée en général. Non que vous ne valiez pas un peu mieux qu’au

début, ajouta-t-il avec un geste aimable de son brûle-gueule.

Ce fut durant cette période de transition que je rencontrai une fois de

plus la nouvelle classe. Les officiers, oubliant, dans le zèle de la

jeunesse, que les anciens soldats qui encadraient les sections devaient

souffrir également d’avoir ce matériel brut à forger, les avaient rendus

tous un peu aplatis et mal en train, à force de les exercer sans cesse

dans la cour, au lieu de faire marcher les hommes en plein champ et de

leur faire faire du service en campagne. Le mois de service de garnison

au fort était presque terminé, et la compagnie B était tout à fait

capable de manœuvrer avec un régiment qui se respectait à moitié. Ils

manquaient encore d’élégance et de souplesse--cela viendrait en son

temps--mais dès à présent ils étaient passables. Un jour je rencontrai

Maydew et m’informai de leur santé. Il me dit que le jeune Ouless était

cet après-midi-là en train de donner le coup de fion à une

demi-compagnie d’entre eux dans la grande cour près du bastion est du

fort. Comme il était samedi je sortis pour savourer la beauté plénière

de l’oisiveté en regardant d’autres hommes peiner dur.

Sur le bastion est, les canons trapus de quarante livres se chargeant

par la culasse faisaient un lit de repos très convenable. On pouvait

s’étaler de tout son long sur le fer échauffé à la température du sang

par le soleil d’après-midi et découvrir une bonne vue du terrain

d’exercice qui s’étendait entre la poudrière et la courtine du bastion.

Je vis arriver une demi-compagnie commandée pour l’exercice, puis Ouless

sortit de son quartier en achevant d’ajuster ses gants, et j’entendis le

premier «... tion!» qui stabilise les rangs et montre que le travail a

commencé. Alors je m’évadai en mes propres pensées: le grincement des

bottes et le claquement des fusils leur faisait un bon accompagnement,

et la ligne de vestes rouges et de pantalons noirs un arrière-plan

convenable. Je songeais à la formation d’une armée territoriale pour

l’Inde... une armée d’hommes à solde spéciale, enrôlés pour vingt ans de

service dans les possessions indiennes de Sa Majesté, avec faculté de

s’appuyer sur des certificats médicaux pour obtenir une prolongation de

cinq ans, et une pension assurée au bout. Cela ferait une armée comme on

n’en avait jamais vu... cent mille hommes entraînés recevant

d’Angleterre chaque année cinq, non, quinze mille hommes, faisant de

l’Inde leur patrie, et autorisés, bien entendu, à se marier. Oui,

pensais-je, en regardant la ligne d’infanterie évoluer çà et là, se

scinder et se reformer, nous rachèterions Cachemir à l’ivrogne imbécile

qui en fait un enfer, et nous y établirions nos régiments des plus

mariés--les hommes qui auraient servi dix ans de leur temps--et là ils

procréeraient des soldats blancs, et peut-être une réserve de

combattants Eurasiens[27]. Cachemir en tout cas était le seul pays de

l’Inde que les Anglais pussent coloniser, et, si nous prenions pied là,

nous pourrions...

[27] Métis d’Européen et d’Asiatique.

Oh! c’était un beau rêve! Je laissai loin derrière moi cette armée

territoriale forte d’un quart de million d’hommes, poussai de l’avant

jusqu’à une Inde autonome, louant des cuirassés à la mère-patrie,

gardant Aden d’une part et Singapour de l’autre, payant l’intérêt de ses

emprunts avec une régularité admirable, mais n’empruntant pas d’hommes

d’au delà de ses frontières propres... une Inde colonisée,

manufacturière, avec un budget toujours en excédent et son pavillon à

elle. Je venais de m’introniser moi-même comme vice-roi, et, en vertu de

ma fonction, venais d’embarquer quatre millions de vigoureux et

entreprenants indigènes, à destination de l’archipel malais où l’on

demande toujours de la main-d’œuvre et où les Chinois se répandent trop

vite, quand je m’aperçus que les choses n’allaient pas tout droit pour

la demi-compagnie. Il y avait beaucoup trop de traînement de pieds,

d’évolutions et de «au temps». Les sous-offs harcelaient leurs hommes,

et je crus entendre Ouless appuyer un de ses ordres d’un juron. Il

n’était pas autorisé à le faire, vu que c’était un cadet qui n’avait pas

encore appris à émettre deux fois de suite ses commandements sur le même

diapason. Tantôt il glapissait, et tantôt il grondait; et une voix

claire et sonore, douée d’un accent mâle, a plus d’influence sur la

manœuvre qu’on ne le pense. Il était nerveux aussi bien à l’exercice

qu’au mess, parce qu’il avait conscience de n’avoir pas encore fait ses

preuves. L’un de ses chefs de bataillon avait dit en sa présence:

--Ouless a encore à faire peau neuve une fois ou deux et il n’a pas

l’intelligence de s’en apercevoir.

Cette remarque était restée dans l’esprit d’Ouless, et elle le faisait

réfléchir sur lui-même dans les petites choses, ce qui n’est pas le

meilleur entraînement pour un jeune homme. Au mess il s’efforçait d’être

cordial, et devenait trop expansif. Alors il s’efforçait de s’enfermer

dans sa dignité, et se montrait morne et bourru. Il ne faisait que

chercher le juste milieu et la note exacte, et n’avait trouvé ni l’un ni

l’autre, parce qu’il ne s’était jamais vu en face d’une grande

circonstance. Avec ses hommes il était aussi mal à l’aise qu’avec ses

collègues du mess, et sa voix le trahissait. Je l’entendis lancer deux

ordres, et ajouter:

--Sergent, que fait donc cet homme du dernier rang, n. d. D.?

C’était passablement mauvais. Un officier de compagnie ne doit jamais

demander de renseignement aux sergents. Il commande, et les

commandements ne sont pas confiés à des syndicats.

Il y avait trop de poussière pour distinguer nettement la manœuvre, mais

je pouvais entendre la grêle voix irritée du sous-lieutenant s’élever

d’une octave à l’autre, et le frisson de mécontentement des files

excédées ou de mauvaise humeur courir le long des rangs. Ouless était

venu à l’exercice aussi dégoûté de son métier que les hommes l’étaient

du leur. Le soleil ardent avait influé sur l’humeur de tous, mais

surtout sur celle du plus jeune. Il avait d’évidence perdu la maîtrise

de lui-même, et comme il ne possédait pas l’énergie ou l’art de

s’abstenir jusqu’à ce qu’il l’eût recouvrée, il faisait de mal en pis

par ses gros mots.

Les hommes se déplacèrent sur le terrain et arrivèrent plus près sous le

canon qui me servait de canapé. Ils exécutaient un quart de conversion à

droite, et ils l’exécutaient fort mal, dans l’espoir naturel d’entendre

Ouless jurer à nouveau. Il ne pouvait rien leur apprendre de neuf, mais

sa colère les amusait. Au lieu de jurer Ouless perdit tout à fait la

tête, et d’un geste impulsif lança au serre-file de la conversion un

coup de la petite cravache en jonc de Malacca qu’il tenait à la main en

guise de baguette. Cette cravache avait sur sa laque un pommeau d’argent

mince, et l’argent par suite de l’usure s’était déchiré en un endroit,

laissant dépasser une languette triangulaire. J’avais à peine eu le

temps de comprendre qu’en frappant un soldat Ouless venait de se

dépouiller de son grade, lorsque j’entendis la déchirure du drap et vis

sur l’épaule de l’homme un bout de chemise grise apparaître sous

l’écarlate déchirée. Le coup n’avait été que le simple réflexe nerveux

d’un gamin exaspéré, mais il suffisait amplement à compromettre le grade

du sous-lieutenant, puisqu’il avait été porté, dans une minute de

colère, à un homme qui, d’après les règlements de l’armée, ne pouvait

lui répliquer. L’effet du geste, grâce à la perversité naturelle des

choses, était le même que si Ouless eût arraché l’habit du dos de cet

homme. Connaissant de réputation la nouvelle classe, j’étais bien

certain que tous jusqu’au dernier jureraient leurs grands dieux

qu’Ouless avait positivement rossé l’homme. Auquel cas Ouless n’aurait

plus qu’à faire ses malles. Sa carrière de serviteur de la Reine sous un

grade quelconque avait pris fin. La conversion s’acheva, et les hommes

firent halte et s’alignèrent aussitôt devant mon canapé. Le visage

d’Ouless était entièrement livide. Le serre-file était pourpre, et je

vis ses lèvres mâchonner des gros mots. C’était Ortheris! Avec sept ans

de service et trois médailles, avoir été frappé par un gamin plus jeune

que lui! En outre c’était mon ami et un homme de bien, un homme éprouvé,

et un Anglais. La honte de cet incident me donnait chaud comme elle

donnait froid à Ouless, et si Ortheris avait glissé une cartouche dans

son arme et réglé le compte aussitôt, je m’en serais réjoui. Le fait

qu’Ortheris, entre tous, avait été frappé, démontrait que le gamin ne

s’était pas rendu compte de la personnalité de celui qu’il frappait;

mais il aurait dû se souvenir qu’il n’était plus un gamin. Je fus alors

fâché pour lui, et puis la colère me reprit de nouveau, tandis

qu’Ortheris regardait fixement devant lui et devenait de plus en plus

rouge.

La manœuvre cessa provisoirement. Personne ne sut pourquoi, car

l’insulte n’avait même pu être vue de trois hommes: la conversion

tournait le dos à Ouless tout le temps. Alors, amené, je pense, par la

main de la Fatalité, le capitaine Brander traversa le terrain de

manœuvre, et son regard fut attiré par un bon pied carré de chemise

grise apparaissant sur une omoplate qui eût dû être recouverte d’une

tunique bien ajustée.

--Ciel et terre! fit-il, traversant en trois enjambées. Laissez-vous vos

hommes venir à l’exercice en haillons, lieutenant? Que fait ici cet

épouvantail à moineaux? Sortez des rangs, le serre-file. Qu’est-ce que

ça signifie... Vous, Ortheris, entre tous! Que diable avez-vous fait?

--’Mande pardon, mon capitaine, dit Ortheris. Je me suis éraflé contre

la grille du corps de garde en accourant à l’exercice.

--Vous vous êtes éraflé! Arraché, voulez-vous dire. Le morceau vous pend

jusqu’au milieu du dos.

--Ce n’était d’abord qu’une petite déchirure, mon capitaine, et... et je

ne peux pas voir derrière moi. Je l’ai sentie s’agrandir, mon capitaine.

--Hum! fit Brander. Je pense bien que vous l’avez sentie s’agrandir. Je

pensais que c’était quelqu’un de la nouvelle classe. Vous avez une belle

paire d’épaules. Suffit.

Le capitaine alla pour s’éloigner. Ouless le suivit, très pâle, et lui

dit quelques mots à voix basse.

--Hein, quoi? Quoi? Ortheris...

Il baissa la voix. Je vis Ortheris saluer, dire quelque chose, et rester

au port d’armes.

--Rompez les rangs, dit Brander, brièvement.

Les hommes se dispersèrent.

--Je n’y comprends rien. Vous dites que...?

Et il adressa un signe de tête à Ouless, qui lui dit de nouveau quelque

chose. Ortheris restait immobile: le lambeau de sa tunique lui retombait

presque jusqu’à son ceinturon. Il avait, comme disait Brander, une belle

paire d’épaules, et s’enorgueillissait de sa tunique bien collante. Je

l’entendis dire:

--’Mande pardon, mon capitaine, mais je pense que mon lieutenant est

resté trop longtemps au soleil. Il ne se rappelle plus bien les choses,

mon capitaine. Je suis venu à l’exercice avec un bout de déchirure, et

elle s’est agrandie, mon capitaine, à force de porter armes, comme je

vous l’ai dit, mon capitaine.

Brander regardait alternativement les deux visages, et je pense que son

opinion fut faite, car il dit à Ortheris de rejoindre les autres hommes

qui refluaient vers les casernes. Puis il parla à Ouless et s’en alla,

laissant le gamin au milieu du terrain d’exercices, tiraillant le nœud

de son épée.

Le sous-lieutenant leva les yeux, me vit étendu sur le canon, et vint à

moi en mordillant le bout de son index ganté, si complètement démoralisé

qu’il n’eut même pas l’intelligence de garder son trouble pour lui.

--Dites, vous avez vu ça, je suppose?

D’un signe de tête en arrière il désigna la cour, où la poussière

laissée par les hommes qui s’éloignaient se déposait en cercles

blanchâtres.

--J’ai vu, répondis-je, car je me sentais peu enclin à la politesse.

--Que diable dois-je faire? (Il se mordit le doigt de nouveau.) J’ai dit

à Brander ce que j’avais fait. J’ai frappé cet homme.

--Je le sais parfaitement, dis-je, et je ne pense pas qu’Ortheris l’ait

déjà oublié.

--Ou... i. Mais que je crève si je sais ce que je dois faire. Changer de

compagnie, je suppose. Je ne puis demander à cet homme de permuter, je

suppose. Hein?

L’idée offrait des rudiments de bon sens, mais il n’aurait pas dû venir

à moi ni à personne d’autre pour demander de l’aide. C’était son affaire

à lui, et je le lui déclarai. Il ne semblait pas convaincu, et se mit à

parler des chances qu’il avait d’être cassé. Alors, en considération

d’Ortheris non vengé, il me prit fantaisie de lui faire un beau tableau

de son insignifiance dans le plan de la création. Il avait à douze mille

kilomètres de là un papa et une maman, et peut-être des amis. Ils

compatiraient à son malheur, mais personne d’autre ne s’en soucierait

pour un sou. Il ne serait pour tout le monde ni plus ni moins que le

lieutenant Ouless du Vieux Régiment, renvoyé du service de la Reine pour

conduite indigne d’un officier et d’un homme d’honneur. Le général en

chef, qui ratifierait les décisions du conseil de guerre, ne saurait pas

qui il était; son mess ne parlerait plus de lui; il s’en retournerait à

Bombay, s’il avait de quoi regagner l’Europe, plus seul que quand il

l’avait quittée. Finalement--car je complétai le tableau avec soin--il

n’était rien qu’une minime touche de rouge dans la vaste étendue de

l’Empire des Indes. Il devait surmonter cette crise à lui seul, et

personne ne pourrait l’aider, et personne ne se souciait (ce n’était pas

vrai, car je m’en souciais énormément: il avait dit la vérité

sur-le-champ au capitaine Brander) qu’il la surmontât ou non. A la fin

ses traits se raffermirent et sa personne se roidit.

--Cela suffit. Je vous remercie. Je ne tiens pas à en entendre

davantage.

Et il regagna sa chambre.

Brander m’entreprit ensuite et me posa des questions ridicules... si

j’avais vu Ouless lacérer la tunique sur le dos d’Ortheris. Je

connaissais la besogne accomplie par la languette d’argent tranchante,

mais je m’efforçai de convaincre Brander de ma complète, absolument

complète ignorance de cette manœuvre. Je me mis à lui exposer en détail

mes rêves concernant la nouvelle armée territoriale de l’Inde, et il me

quitta.

Je passai plusieurs jours sans voir Ortheris, mais j’appris que quand il

était revenu auprès de ses camarades il leur avait raconté l’histoire du

coup en des termes imagés. Le Juif Samuelson déclara alors que cela ne

valait pas la peine de vivre dans un régiment où l’on vous faisait

manœuvrer jusqu’à épuisement et où l’on vous battait comme des chiens.

La remarque était des plus innocentes, et concordait exactement avec les

opinions émises précédemment par Ortheris. Malgré cela Ortheris avait

traité Samuelson de Juif ignoble, l’avait accusé de taper à coups de

pied sur la tête des femmes à Londres, et d’avoir pour cela hurlé sous

le chat à neuf queues, l’avait pourchassé comme un bantam pourchasse un

coq de basse-cour, d’un bout à l’autre de la chambrée. Après quoi il

avait lancé tous les objets de la valise de Samuelson, ainsi que sa

literie, dans la véranda et la poussière du dehors, rouant de coups

Samuelson à chaque fois que le pauvre ahuri se baissait pour ramasser

quelque chose. Mon informateur ne comprenait rien à cette incohérence,

mais il m’apparut, à moi, qu’Ortheris avait passé sa colère sur le Juif.

Mulvaney apprit l’histoire à l’hôpital. D’abord son visage s’assombrit,

puis il cracha, et finit par rire. Je lui suggérai qu’il ferait bien de

reprendre son service, mais tel n’était pas son point de vue, et il

m’affirma qu’Ortheris était bien capable de s’occuper de lui-même et de

ses propres affaires. Il ajouta:

--Et si je sortais, il est probable que j’attraperais le jeune Ouless

par le fond de sa culotte et que j’en ferais un exemple devant les

hommes. Quand Dinah reviendrait je serais en prévention de conseil de

guerre, et tout cela pour un petit bout de gamin qui deviendra quand

même un bon officier. Qu’est-ce qu’il va faire, monsieur, savez-vous?

--Qui donc? fis-je.

--Le gamin, bien sûr. Je ne crains rien pour l’homme. Bon Dieu, tout de

même, si c’était arrivé à moi... mais ça n’aurait pas pu m’arriver... je

lui aurais fait percer sa dent de sagesse sur la garde de son épée.

--Je ne pense pas qu’il sache lui-même ce qu’il veut faire, répondis-je.

--Cela ne m’étonne pas, reprit Térence. Il y a beaucoup à réfléchir pour

un jeune homme quand il a fait le mal et qu’il le sait, et qu’il

s’évertue à le réparer. Avertissez de ma part notre petit homme de

là-bas que s’il avait mouchardé à son officier supérieur, je serais allé

au fort Amara pour l’envoyer bouler dans le fossé du fort, lequel a

quinze mètres de profondeur.

Ortheris n’était pas en assez bonnes dispositions pour qu’on pût lui

parler. Il rôdait çà et là avec Learoyd, méditant, à ce que je pouvais

comprendre, sur son honneur perdu, et usant, à ce que je pouvais

entendre, d’un langage incendiaire. Learoyd approuvait d’un signe de

tête, et crachait et fumait, et approuvait de nouveau; il devait être

pour Ortheris d’un grand réconfort... d’un réconfort presque aussi grand

que Samuelson, qu’Ortheris rudoyait odieusement. Samuelson le Juif

ouvrait-il la bouche pour faire la remarque la plus inoffensive,

qu’Ortheris s’élançait dessus avec armes et bagages tandis que la

chambrée regardait, ébahie.

Ouless était rentré en lui-même pour méditer. Je l’apercevais de temps à

autre, mais il m’évitait parce que j’avais été témoin de sa honte et que

je lui avais dit ma façon de penser. Il semblait triste et mélancolique,

et trouvait sa demi-compagnie rien moins que plaisante à faire

manœuvrer. Les hommes accomplissaient leur tâche et lui donnaient très

peu d’ennui, mais au moment où ils auraient dû sentir leur équilibre et

montrer qu’ils le sentaient, par du ressort, de l’allant et du mordant,

toute élasticité s’évanouissait, et ce n’était plus que de la manœuvre

aux cartouches en bois. Il y a dans une ligne d’hommes bien formés une

jolie petite vibration tout à fait analogue au jeu d’une épée bien

trempée. La demi-compagnie d’Ouless se mouvait comme un manche à balai

et se serait cassée aussi aisément.

J’en étais à me demander si Ouless avait envoyé de l’argent à Ortheris,

ce qui eût été mauvais, ou s’il lui avait fait des excuses en

particulier, ce qui eût été pire, ou s’il avait décidé de laisser passer

l’affaire sans plus, ce qui eût été le pire de tout, quand je reçus

l’ordre de quitter la garnison pour un temps. Je n’avais pas interrogé

directement Ortheris, car son honneur n’était pas mon honneur, et il en

était le gardien, et je n’aurais rien obtenu de lui que des gros mots.

Après mon départ il m’arriva fréquemment de ressonger au sous-lieutenant

et au simple soldat du fort Amara, et je me demandais comment tout cela

finirait.

Je revins au début du printemps. La compagnie B avait quitté le fort

Amara pour reprendre son service régulier à la garnison; sur le mail les

roses s’apprêtaient à fleurir, et le régiment, qui entre autres choses

avait été à un camp d’exercice, faisait alors son école à feu du

printemps sous la surveillance d’un adjudant-major qui jugeait faible la

moyenne de son tir. Il avait piqué d’honneur les officiers de la

compagnie, et ceux-ci avaient acheté pour leurs hommes des munitions en

supplément... celles que fournit le gouvernement sont tout juste bonnes

à encrasser les fusils... et la compagnie E, qui comptait beaucoup de

bons tireurs, exultait et offrait de se mesurer avec toutes les autres

compagnies, et les tireurs de troisième classe étaient désolés d’avoir

jamais vu le jour, et tous les lieutenants avaient acquis un superbe

teint basané pour être restés aux cibles de six à huit heures par jour.

Après déjeuner je m’en allai aux cibles, tout brûlant de curiosité de

voir quels progrès avait faits la nouvelle classe. Ouless était là avec

ses hommes auprès du tertre pelé qui marque la portée de six cents

mètres, et les hommes étaient en kaki gris verdâtre, lequel met en

évidence les meilleures qualités d’un soldat et se confond avec tout

arrière-plan devant lequel il se tient. Avant d’être à portée d’entendre

je pus voir, à leur manière de se coucher sur l’herbe poudreuse, ou de

se relever en se secouant, que c’étaient des hommes entièrement formés:

ils portaient leurs casques sous l’angle qui décèle la possession de

soi-même, se balançaient avec aisance et accouraient au mot d’ordre.

Arrivé plus près, j’entendis Ouless siffler en sourdine _Ballyhooley_,

tout en inspectant le champ de tir avec sa lorgnette, et le dos du

lieutenant Ouless était celui d’un homme libre et d’un officier. En

m’apercevant, il m’adressa un signe de tête, et je l’entendis lancer un

ordre à un sous-officier, d’un ton net et assuré. Le fanion surgit du

but, et Ortheris se jeta à plat ventre pour y envoyer ses dix balles. Il

me fit un clin d’œil par-dessus la culasse mobile, tout en s’installant,

de l’air d’un homme contraint d’exécuter des tours pour amuser des

enfants.

--Regardez, vous autres, dit Ouless à l’escouade rangée derrière. Il ne

pèse que moitié de votre poids, Brannigan, mais il n’a pas peur de son

fusil.

Ortheris, comme nous tous, avait ses petites manies et ses façons

particulières. Il soupesa son fusil, le releva d’une petite secousse,

l’abaissa de nouveau, et fit feu par-dessus le champ de tir qui

commençait à onduler sous l’ardeur du soleil.

--Manqué! dit un homme derrière lui.

--Trop de paysage en face, sacrédié! murmura Ortheris.

--Je corrigerais de deux pieds pour la réfraction, dit Ouless.

Ortheris tira de nouveau, attrapa le cercle extérieur, se rapprocha du

noir, l’atteignit et n’en sertit plus. Le sous-officier notait les

coups.

--Je ne comprends pas comment j’ai manqué le premier, dit Ortheris, se

levant et se reculant à mon côté, tandis que Learoyd prenait sa place.

--C’est tir de compagnie? demandai-je.

--Non. Il s’agit d’une séance quelconque. Ouless, il donne dix roupies

pour les tireurs de deuxième classe. Je n’en suis pas, bien entendu,

mais je viens leur montrer la bonne manière d’opérer. Voyez là-bas Jock,

il a l’air d’un lion de mer à l’aquarium de Brighton quand il s’étale et

qu’il rampe, n’est-ce pas? Dieu, quelle cible ça ferait, cette partie de

sa personne.

--La compagnie B s’est fort bien éduquée, dis-je.

--Il le fallait. Ils ne sont plus aussi moches, à présent, pas vrai?

Même Samuelson, il sait tirer de temps en temps. Nous allons aussi bien

que possible, merci.

--Où en êtes-vous avec...

--Ah! lui? Dans les meilleurs termes! Rien à lui reprocher.

--C’est donc réglé?

--Térence ne vous a pas raconté? Je vous crois que ça l’est. C’est un

gentleman, pas d’erreur.

--Je vous écoute, repris-je.

Ortheris examina les environs, fourra son fusil en travers de ses

genoux, et répéta:

--C’est un gentleman. Et un officier aussi. Vous avez vu tout ce gâchis

au fort Amara. Il n’y avait pas de ma faute, comme vous pouvez le

deviner. Seulement un macaque de notre peloton avait trouvé plus ou

moins malin de faire l’imbécile à l’exercice. C’est pourquoi nous

manœuvrions si mal. Quand Ouless m’a frappé, j’ai été si stupéfait que

je n’ai rien su faire, et quand j’eus l’envie de lui rendre son coup, la

conversion avait continué et je me trouvais en face de vous qui étiez

couché là-haut sur les canons. Lorsque le capitaine arriva et qu’il

m’attrapa à cause de ma tunique déchirée, je vis le regard de notre

gamin, et avant de pouvoir m’en empêcher, je commençai à mentir comme un

brave. Vous m’avez entendu? Ce fut tout à fait instinctif, mais quand

même! J’étais dans une rage. Alors il dit au capitaine: «Je l’ai

frappé», qu’il dit, et j’entendis Brander siffler, et alors je m’avance

avec une nouvelle série de mensonges, comme quoi en portant armes la

déchirure s’était agrandie, comme vous l’avez entendu. Je fis cela aussi

avant de savoir où j’en étais. Puis, quand on fut rentré à la caserne,

j’envoyai faire f... Samuelson. Vous auriez dû voir son fourniment

lorsque j’en eus fini avec! Il était dispersé, crédié, aux quatre coins

du fort. Alors Jock et moi nous nous en allons voir Mulvaney à

l’hôpital, une balade de huit kilomètres, et je sautillais de rage.

Ouless, il savait que c’était le conseil de guerre pour moi si je lui

rendais le coup... il aurait dû le savoir. Eh bien, je dis à Térence,

parlant à mi-voix sous le balcon de l’hôpital:

«--Térence, que je dis, que diable vais-je faire?

«Je lui raconte ce que vous avez vu, concernant l’esclandre. Ce vieux

Térence il siffle, crédié, comme un pinson, là-haut dans l’hôpital, et

il dit:

«--Tu n’es pas à blâmer, qu’il dit.

«--Bien sûr, que je dis. Crois-tu que j’aie fait jusqu’ici huit

kilomètres au soleil pour recevoir un blâme? que je dis. Je veux avoir

la peau de ce jeune bougre. Je ne suis, crédié, pas un conscrit, que je

dis. Je suis un soldat au service de la Reine, et je vaux autant que

lui, que je dis, malgré son grade et ses airs et son argent, que je dis.

--Comme vous étiez bête, interrompis-je.

Ortheris, n’étant ni un laquais, ni un Américain, mais un homme libre,

n’avait aucun prétexte pour aboyer de la sorte.

--C’est exactement ce que me dit Térence. Je m’étonne que vous l’ayez

exprimé de la même façon si exacte s’il ne vous a rien raconté. Il me

dit:

«--Tu devrais être plus raisonnable, qu’il dit, à ton âge. Quelle

différence cela fait-il pour toi, qu’il dit, s’il a un grade ou non? Ça

ne te regarde pas. C’est une affaire entre homme et homme, qu’il dit,

aurait-il le grade de général. De plus, qu’il dit, ça ne te donne pas

bon air de sautiller comme ça sur tes pattes de derrière. Emmène-le,

Jock.

«Puis il rentra, et ce fut tout ce que je tirai de Térence. Jock, il me

dit, aussi lent qu’une marche funèbre:

«--Stanley, qu’il dit, ce jeune bougre n’a pas voulu te frapper.

«--Qu’il l’ait voulu ou non, je m’en f... Il m’a frappé, que je dis.

«--Alors, tu n’as qu’à te plaindre à Brander, que dit Jock.

«--Pour qui me prends-tu? que je dis.

«Et j’étais si affolé que je faillis frapper Jock. Et il me prend par le

cou et me plonge la tête dans un seau d’eau dans la cambuse du

cuisinier, et alors nous retournons au fort, et je donnai à Samuelson

encore un peu d’ennui avec son fourniment. Il me dit:

«--Je n’ai jamais reçu un coup sans le rendre.

«--Eh bien, tu vas en recevoir, maintenant, que je dis.

«Et je lui en fais encaisser quelques-uns, et lui demande très poliment

de me les rendre, mais il s’en abstint. Je l’aurais tué, s’il l’avait

osé. Cela me fit beaucoup de bien.

«Ouless, il ne fit semblant de rien pendant quelques jours...

jusqu’après votre départ. Je me sentais mal à l’aise et misérable, et je

ne savais plus ce que je voulais, si ce n’est lui noircir pour de bon

ses petits yeux. J’espérais qu’il allait m’envoyer de l’argent pour ma

tunique. Alors je me serais expliqué avec lui sur le terrain et aurais

couru ma chance. Térence était encore à l’hôpital, voyez-vous, et il

refusait de me donner conseil.

«Le lendemain de votre départ, Ouless vient à moi comme je portais un

seau en corvée, et il me dit tout tranquillement:

«--Ortheris, vous allez venir chasser avec moi, qu’il dit.

«Je me sentis prêt à lui flanquer le seau à la figure, mais je me

retins. Au lieu de cela, je me mis en tenue pour l’accompagner. Oh!

c’est un gentleman! Nous partîmes ensemble, sans rien nous dire l’un à

l’autre jusqu’au moment où nous fûmes bien enfoncés dans la jungle au

delà de la rivière avec des hautes herbes tout alentour... fort près de

cet endroit où je perdis la tête avec vous. Alors il dépose son fusil à

terre et me dit tout tranquillement:

«--Ortheris, je vous ai frappé à l’exercice, qu’il dit.

«--Oui, mon lieutenant, que je dis, vous m’avez frappé.

«--J’ai réfléchi à la chose, qu’il dit.

«Ah vraiment, tu y as réfléchi, que je me dis en moi-même; eh bien tu y

as mis le temps, mon petit zigue...

«--Oui, mon lieutenant, que je dis.

«--Qu’est-ce qui vous a fait me couvrir? qu’il dit.

«--Je n’en sais rien, que je dis.

«Et je n’en savais rien non plus, et je ne le sais toujours pas.

«--Je ne peux vous demander de permuter, qu’il dit. Et je ne veux pas

non plus permuter, qu’il dit.

«Où va-t-il en venir?» que je pense en moi-même.

«--Oui, mon lieutenant, que je dis.

«Il jette un coup d’œil sur les hautes herbes qui nous entouraient, et

il dit, pour lui-même plutôt que pour moi:

«--Il faut que j’y arrive tout seul, par moi-même!

«Il eut l’air si bizarre pendant une minute que, ma parole, je pensais

que le petit bougre allait dire une prière. Alors il se tourne de

nouveau vers moi et me dit:

«--Et vous, qu’est-ce que vous en pensez? qu’il dit.

«--Je ne vois pas bien ce que vous voulez dire, mon lieutenant, que je

dis.

«--Qu’est-ce qui vous plairait? qu’il dit.

«Et je pensai une minute qu’il allait m’offrir de l’argent, mais il

porte sa main au premier bouton de sa veste de chasse et le défait.

«--Merci, mon lieutenant, que je dis. Cela me plaira fort bien, que je

dis.

«Et nos deux vestes furent défaites et déposées à terre.

--Bravo! m’écriai-je sans y prendre garde.

--Ne faites pas de bruit devant les cibles, cria Ouless, de l’endroit du

tir. Cela dérange les hommes.

Je m’excusai, et Ortheris continua:

--Nous avions mis habit bas, et il me dit:

«--Êtes-vous prêt? qu’il dit. Venez-y donc.

«Je m’avance, un peu hésitant au début, mais il m’attrape sous le

menton, ce qui m’échauffe. Je voulus marquer le petit zigue et je tapai

haut, mais il para et m’attrapa au-dessus du cœur comme un brave. Il

n’était pas si fort que moi, mais il en savait davantage, et au bout

d’environ deux minutes je crie: «_Time_!» Il recule... selon les règles

du combat.

«--Venez-y quand vous serez prêt, qu’il dit.

«Et quand j’eus repris haleine j’y allai de nouveau, et je lui en donnai

un sur le nez qui lui colora sa blanche chemise aristocratique. Cela le

fâcha, et je m’en aperçus en un clin d’œil. Il arrive tout contre moi,

au corps à corps, résolu à me toucher au cœur. Je tins tant que je pus

et lui fendis l’oreille, mais alors je commençai à hoqueter, et le jeu

fut fini. J’entrai dans sa garde pour voir si je pouvais l’abattre, et

il m’envoie sur la bouche un coup qui me jette à terre et... regardez

ici!

Ortheris releva le coin gauche de sa lèvre supérieure. Il lui manquait

une canine.

--Il se tint au-dessus de moi et me dit:

«--En avez-vous assez?

«--Merci, j’en ai assez, que je dis.

«Il me prend par la main et me relève: j’étais très ébranlé.

«--Maintenant, qu’il dit, je vais vous faire des excuses pour vous avoir

frappé. C’était uniquement de ma faute, qu’il dit, et cela ne vous était

pas destiné.

«--Je le sais, mon lieutenant, que je dis, et il n’y a pas besoin

d’excuses.

«--Alors c’est un accident, qu’il dit, et il vous faut me laisser vous

indemniser pour votre tunique; sinon elle vous sera retenue sur votre

paye.

«Je n’aurais pas accepté l’argent auparavant, mais je l’acceptai alors.

Il me donna dix roupies... de quoi me payer deux fois une tunique, et

nous descendîmes à la rivière pour laver nos figures, qui étaient bien

marquées. La sienne n’était pas ordinaire. Puis il se dit à lui-même, en

crachant l’eau de sa bouche:

«--Je me demande si j’ai agi comme il faut, qu’il dit.

«--Oui, mon lieutenant, que je dis; il n’y a rien à craindre à ce sujet.

«--C’est très bien pour vous, qu’il dit, mais en ce qui regarde les

hommes de la compagnie.

«--’Mande pardon, mon lieutenant, que je dis, je ne pense pas que la

compagnie vous donnera de l’ennui.

«Alors nous allâmes chasser, et quand nous revînmes je me sentais aussi

joyeux qu’un grillon. J’attrapai Samuelson, que je fis valser d’un bout

à l’autre de la véranda, et révélai à la compagnie que le différend

entre moi et le lieutenant Ouless était aplani à ma satisfaction. Je

racontai tout à Jock, bien entendu, et à Térence. Jock ne dit rien, mais

Térence il dit:

«--Vous faites la paire, tous les deux. Et, pardieu, je ne sais pas

lequel fut le meilleur.

«Il n’y a rien à reprocher à Ouless. C’est un gentleman du haut en bas,

et il a progressé autant que la compagnie B. Tout de même je parie qu’il

serait cassé de son grade si on venait à savoir qu’il s’est battu avec

un simple soldat. Ho! ho! Se battre tout l’après-midi avec un fichu

simple soldat comme moi! Qu’en pensez-vous, ajouta-t-il en caressant la

crosse de son fusil.

--Je pense ce que disaient les arbitres au combat simulé: les deux

partis méritent beaucoup d’éloges. Mais je voudrais que vous me disiez

ce qui vous a porté à le sauver en premier lieu.

--J’étais bien sûr qu’il ne m’avait pas destiné le coup, bien que, s’il

avait écopé pour ça, cela m’eût été indifférent. Et puis il était si

jeune que cela n’aurait pas été bien. En outre, si je l’avais dénoncé je

n’aurais pas eu mon combat, et je me serais senti mal à l’aise pendant

tout mon congé. Ne voyez-vous pas les choses ainsi, monsieur?

--C’était votre droit de le faire casser, si vous l’aviez voulu,

insistai-je.

--Mon droit! répliqua Ortheris avec un profond mépris. Mon droit! Je ne

suis pas un bleu pour aller pleurnicher sur mes droits par-ci et mes

droits par-là, tout comme si je ne savais pas prendre soin de moi-même.

Mes droits! Par le Tout-Puissant! Je suis un homme.

La dernière escouade épuisa ses cartouches au milieu d’une bourrasque de

plaisanteries à voix basse. Ouless se retira à quelque distance afin de

laisser les hommes à l’aise, et je vis un moment sa figure en plein

soleil; après quoi il tira son épée, rassembla ses hommes, et les

reconduisit à la caserne. C’était parfait. Le gamin avait fait ses

preuves.

Monseigneur l'Éléphant · 第 7 / 14 题