Si tu ne veux pas qu’il t’écrabouille les doigts de pied, tu
feras bien de te reculer tout de suite.
Car les bœufs vont deux par deux,
Les _byles_[1] vont deux par deux,
Les boeufs vont deux par deux,
Et les éléphants tirent sur les canons!
Ho hisse!
Les grands, gros, longs, noirs canons de quarante livres
Qui cahotent çà et là,
Chacun aussi gros qu’une chaloupe en remorque...
Aveugles, et sourds, ces copains à larges culasses des
canons de batterie!
[1] Boeufs, en hindoustani.
Chanson de caserne.
Touchant la véracité de ce récit, il ne saurait y avoir aucun doute, car
il me fut conté par Mulvaney, derrière les lignes des éléphants, par un
soir brûlant où nous emmenions promener les chiens pour leur donner de
l’exercice. Les douze éléphants du gouvernement se balançaient à leurs
piquets devant les vastes écuries aux murs de terre (une voûte, large
comme une arche de pont, pour chaque bête remuante) et les mahouts[2]
préparaient le repas du soir. De temps à autre quelque jeune impatient
flairait les gâteaux de farine en train de cuire, et barrissait; et les
petits enfants nus des mahouts se pavanaient tout le long de la rangée
en criant et commandant le silence, ou, se haussant, allongeaient une
claque sur les trompes avides. Les éléphants feignaient alors d’être
uniquement occupés à se déverser de la poussière sur le crâne, mais
sitôt les enfants partis, se remettaient à se balancer, à tracasser et à
grognonner.
[2] Cornacs.
Le couchant s’éteignait, et les éléphants oscillaient et ondulaient,
tout noirs sur l’unique zone de rose rouge au bas du ciel d’un gris
poudroyant. C’était au début de la saison chaude, et les troupes
venaient de prendre leur tenue blanche, de sorte que les soldats Stanley
Ortheris et Térence Mulvaney avaient l’air de fantômes blancs circulant
parmi le crépuscule. John Learoyd s’en était allé à une autre caserne
acheter un liniment au soufre pour son dernier chien soupçonné d’avoir
la gale, et avait eu l’attention de mettre sa meute en quarantaine par
derrière le fourneau où l’on incinère les chiens atteints d’anthrax.
--Tu n’aimerais pas avoir la gale, hein, petite dame? dit Ortheris à ma
chienne fox-terrier, en la retournant du bout du pied sur son dos blanc
et dodu. Tu es joliment fière, dis donc. Qui est-ce qui a fait semblant
de ne pas me voir, l’autre jour, parce qu’elle s’en retournait chez elle
toute seule dans son dog-cart? Installée sur le siège comme une sacrée
petite poseuse que tu étais, Vicy. Maintenant tu cours partout et fais
gueuler les _huttis_[3]. Embête-les, Vicy, vas-y!
[3] Éléphants, en hindoustani.
Les éléphants ont horreur des petits chiens. Vixen aboyait de toutes ses
forces contre les piquets, et au bout d’une minute tous les éléphants
ruaient, glapissaient et gloussaient avec ensemble.
--Hé là! les militaires, dit un mahout fâché, rappelez votre chienne.
Elle effarouche notre gent éléphant.
--Ils sont rigolos, ces mahouts, dit Ortheris méditatif. Ils appellent
leurs bêtes des gens tout comme si c’en étaient... Et c’en sont, après
tout. La chose n’est pas si drôle quand on y réfléchit.
Vixen revint en jappant, pour montrer qu’elle recommencerait si elle en
avait envie, et s’installa sur les genoux d’Ortheris, en adressant un
large sourire aux autres chiens propriété légitime de ce dernier, qui
n’osaient pas sauter sur elle.
--Avez-vous vu la batterie ce matin? me demanda Ortheris.
Il parlait de la batterie d’éléphants nouvelle venue; autrement il
aurait dit simplement: «les canons». On met à chaque canon trois
éléphants attelés en tandem, et ceux qui n’ont pas vu les gros
quarante-livres de position sursauter à la suite de leur attelage
gigantesque, ont encore quelque chose à voir. L’éléphant de tête s’était
très mal conduit à l’exercice: on l’avait détaché, renvoyé à son
quartier en punition, et il était à cette heure au bout de la rangée, à
glapir et lancer des coups de trompe; il représentait la mauvaise humeur
aveugle et impuissante. Son mahout, se garant des coups de fléau,
s’efforçait de l’apaiser.
--Voilà le copain qui a coupé à l’exercice. Il est _must_[4], dit
Ortheris, le désignant. Il y aura bientôt de la casse dans les lignes,
et alors peut-être qu’il s’échappera et qu’on nous enverra pour
l’abattre, comme cette fois, en juin dernier, où un éléphant de roi
indigène a _musté_. Espérons que ça arrivera.
[4] En hindoustani: furieux, en rut.
--Des nèfles, _must_! dit avec pitié Mulvaney du haut de sa couche sur
la pile de litière sèche. Il est simplement de fort mauvaise humeur
d’avoir été maltraité. Je parierais mon fourniment qu’il n’a jamais été
attelé à des canons, et que par tempérament il déteste de tirer.
Demandez au mahout, monsieur.
J’interpellai le vieux mahout à barbe blanche en train de prodiguer les
petits noms d’amitié à son élève sombre et l’œil injecté de sang.
--Il n’est pas _must_, répliqua l’homme avec indignation; mais son
honneur a été piqué. Un éléphant est-il un bœuf ou un mulet, qu’il doive
tirer sur des traits? Sa force est dans sa tête... paix, paix,
monseigneur! Ce n’est pas ma faute s’ils vous ont attelé ce matin...
Seul un éléphant de basse caste consent à tirer un canon, et lui, c’est
un _kumeria_ du _Doon_[5]. Il a fallu un an et la vie d’un homme pour
l’habituer au fardeau. Les gens de l’artillerie l’ont mis à l’attelage
du canon parce que l’une de ces brutes mal nées s’était blessée au pied.
Rien d’étonnant qu’il fût et qu’il soit encore en colère.
[5] En hindoustani: un prince de la plaine.
--Bizarre! Extraordinairement bizarre! dit Ortheris. Dieu, mais c’est
qu’il est d’une humeur!... pensez, s’il s’échappait!
Mulvaney alla pour parler, mais se retint, et je demandai au mahout ce
qui arriverait si les entraves cassaient.
--Dieu le sait, lui qui a fait les éléphants, répondit-il simplement.
Dans son état actuel, il serait fort capable de vous tuer tous les
trois, ou de s’enfuir au loin jusqu’à ce que sa colère se passe. Moi, il
ne me tuerait pas, sauf s’il était _must_. Dans ce cas-là il me tuerait
avant tout autre au monde, parce qu’il m’aime. Telle est la coutume de
messieurs les éléphants; et la coutume de nous autres mahouts l’égale en
sottise. Nous nous fions chacun à notre éléphant, jusqu’au jour où il
nous tue. D’autres castes se fient aux femmes, mais nous c’est à
messieurs les éléphants. J’ai vu des hommes avoir affaire à des
éléphants enragés, et survivre; mais jamais homme né d’une femme n’a
encore affronté Monseigneur l’éléphant dans son _must_, qui ait survécu
pour raconter le domptage. Ils sont assez hardis, ceux-là qui
l’affrontent quand il est en colère.
Je traduisis. Puis Térence me dit:
--Demandez à ce païen s’il a jamais vu quelqu’un dompter un éléphant...
d’une façon quelconque... un blanc.
--Une fois, répondit le mahout, dans la ville de Cawnpore, j’ai vu un
homme à califourchon sur une bête en _must_: un homme nu-tête, un blanc,
qui la frappait sur le crâne avec un fusil. On a prétendu qu’il était
possédé du démon ou ivre.
--Y a-t-il apparence, croyez-vous, qu’il l’aurait fait de sang-froid?
dit Mulvaney, après interprétation.
L’éléphant enchaîné barrit.
--Il n’y a qu’un homme sur la terre qui serait n. d. D. assez idiot pour
faire un coup de ce genre!... dit Ortheris. Comment cela s’est-il passé,
Mulvaney?
--Comme dit le négro, à Cawnpore; et l’idiot c’était moi... au temps de
ma jeunesse. Mais c’est arrivé de façon aussi naturelle qu’une chose en
amène une autre... moi et l’éléphant, et l’éléphant et moi; et la lutte
entre nous a été encore plus naturelle.
--Cela ne pouvait pas être autrement, dit Ortheris. Mais tu devais être
encore plus plein que d’habitude. Je connais déjà un drôle de tour que
tu as fait avec un éléphant, pourquoi ne nous as-tu jamais parlé de
l’autre?
--Parce que, si tu n’avais pas entendu ce que ce négro-ci vient de nous
raconter de lui-même, tu m’aurais traité de menteur, Stanley mon fils,
et ç’aurait été mon devoir et ma joie de t’administrer la plus mémorable
des cinglées! Il n’y a qu’un défaut en toi, petit homme, et c’est de
croire que tu sais tout ce qui existe au monde, et un peu davantage.
C’est là un défaut qui a nui à quelques officiers sous lesquels j’ai
servi, sans parler de tous les civils, sauf deux, dont j’ai essayé de
faire des soldats.
--Hé! dit Ortheris, hérissé, et qui étaient tes deux fichus petits Sir
Garnet[6], hein?
[6] Allusion au maréchal Sir Garnet Wolseley, qui était sorti du rang.
--L’un était moi-même, dit Mulvaney avec un sourire que l’obscurité ne
put dissimuler; et... vu qu’il n’est pas ici il n’y a pas de mal à
parler de lui... l’autre était Jock.
--Jock n’est rien qu’une meule de foin en pantalon. C’est du moins à
l’instar d’une meule de foin qu’il se comporte, et il est incapable d’en
atteindre une à cent mètres; il est né sur une, et je crains bien qu’il
ne meure sur une autre, faute de savoir demander ce qu’il lui faut en un
langage chrétien, lâcha Ortheris, qui ne se leva d’un bond de dessus la
litière empilée que pour se voir étaler d’un croc-en-jambe.
Vixen lui sauta sur le ventre, où les autres chiens la suivirent et
s’installèrent également.
--Je sais à quoi Jock ressemble, dis-je. Mais je veux entendre
l’histoire de l’éléphant.
--C’est encore un des sacrés installages de Mulvaney, dit Ortheris, qui
haletait sous le poids des chiens. Lui et Jock, il n’y a qu’eux deux
dans toute la sacrée armée britannique! La prochaine fois, tu diras que
vous avez gagné la bataille de Waterloo, toi et Jock. Eh! va donc!
Ni Mulvaney ni moi ne crûmes bon de nous occuper d’Ortheris. Le gros
éléphant à canon s’agitait et grognait dans ses liens, lançant par
intervalles d’éclatants coups de trompette. C’est avec cet
accompagnement que Térence continua:
--Pour commencer, étant donné mon caractère, il se produisit un
malentendu avec mon sergent d’alors. Il me prit en grippe pour divers
motifs...
Ses yeux renfoncés clignèrent par-dessus le brasillement de son fourneau
de pipe, et Ortheris grommela:
--Encore un cotillon!
--Pour divers motifs combinés. Enfin bref, un après-midi que
j’arrangeais mes accroche-cœurs avant de partir me promener, il arrive à
la caserne, et me traite de gros babouin (ce que je n’étais pas) et
d’assommant individu (ce que j’étais) et m’ordonne de partir en corvée
sur-le-champ pour aider à enlever des tentes, quatorze, qui provenaient
des camps de repos. Là-dessus, moi, qui tenais à ma balade...
--Ah! entendit-on prononcer de dessous l’amas des chiens. C’est un
Mormon, Vic. Méfie-toi de lui, ma petite chienne.
--... tenais à ma balade, je lui réponds quelques petites choses qui me
viennent à l’esprit, et de fil en aiguille et tout en parlant, je trouve
le temps de lui cogner le nez si bien que de huit jours aucune femme ne
verrait plus en lui un Apollon. C’était un beau grand nez, et qui
profita bien de mon petit bouchonnement. Après quoi, je fus si réjoui de
mon habileté que je ne levai même pas le poing sur les hommes de garde
qui vinrent pour me mener à la boîte. Un enfant m’aurait conduit, car je
me rendais compte que le nez de ce brave Kearney était fichu. Cet
été-là, notre vieux régiment ne se servait pas de sa boîte à lui, parce
que le choléra régnait par là comme la moisissure sur des bottes
humides, et c’eût été criminel d’y enfermer quelqu’un. Nous avions
emprunté la boîte appartenant aux Bons Chrétiens (le régiment qui
n’avait jamais encore fait campagne) et cette boîte était située à une
affaire de quinze cents mètres de distance au delà de deux esplanades et
de la grand’route par où toutes les dames de Cawnpore s’en allaient tout
justement pour faire leur tour de voiture de l’après-midi. Je m’avançai
donc dans la meilleure des sociétés, précédé de mon ombre mouvante et
des hommes de garde aussi graves que stupides, les menottes aux
poignets, et le cœur plein de joie de me figurer le pro... pro...
proboscide de Kearney dans un pansement.
«Au milieu de tout ça je vois un officier d’artillerie en bel uniforme
qui dévalait ventre à terre la route, la bouche ouverte. Il jeta sur les
dog-carts et la société distinguée des yeux égarés de détresse, et
plongea comme un lapin dans un conduit d’écoulement placé au bord de la
route.
«--Les gars, que je dis, ce chef est saoul. C’est scandaleux.
Emmenons-le aussi à la boîte.
«Le caporal de l’escouade bondit vers moi, défit mes menottes et me dit:
«--S’il faut se sauver, vas-y d’action. Sinon, je m’en remets à ton
honneur. En tout cas, viens à la boîte dès que tu pourras.
«Et je le vois qui s’encourt d’un côté, tout en fourrant les menottes
dans sa poche, car c’était la propriété du gouvernement; et les hommes
de garde s’encourent de l’autre, et tous les dog-carts galopent dans
toutes les directions, et me voilà tout seul en présence de la poche
rouge d’une bouche d’éléphant de douze mètres de hauteur au garrot,
trois mètres de large, avec des défenses longues comme la colonne
d’Ochterlony. C’est ainsi du moins qu’il m’apparut d’abord. Il n’était
peut-être pas tout à fait aussi formidable ni tout à fait aussi grand,
mais je ne m’arrêtai pas à planter des jalons. Sainte Mère du Ciel! ce
que je détalai sur la route! La bête se mit à explorer le conduit avec
l’officier d’artillerie dedans; et ce fut mon salut. Je trébuchai sur un
des mousquetons dont s’étaient débarrassés les hommes de garde (des
bandits sans esprit militaire) et en me relevant je faisais face de
l’autre côté. L’éléphant cherchait après l’officier d’artillerie. Je
vois encore son gros dos rond. A part qu’il ne fouit pas, il se comporta
exactement comme cette petite Vixen-ci devant un trou de rat. Il mit sa
tête à ras de terre (ma parole, il se tenait quasi dessus) pour regarder
dans le conduit; après quoi il grogna, et s’encourut à l’autre bout pour
voir si l’officier n’était pas sorti par la porte de derrière; puis il
fourra sa trompe dans le tuyau, d’où il la retira pleine de boue; et de
souffler la boue au loin, et de grogner, et de jurer! Ma parole, il
invoqua toutes les malédictions du ciel sur cet officier; mais ce qu’un
éléphant de l’intendance pouvait avoir affaire avec un officier
d’artillerie, cela me dépassait. Comme je n’avais nulle part à aller si
ce n’est à la boîte, je restai sur la route avec le flingot, un snider
sans munitions, à philosopher sur l’arrière-train de l’animal. Tout
autour de moi, à des lieues et des lieues, c’était un désert plein de
vociférations, car chaque être humain à deux jambes, ou à quatre pour la
circonstance, s’était dissimulé, et ce vieux paillard se tenait sur sa
tête à tracasser et à grogner sur le conduit, la queue dressée au ciel
et s’efforçant de trompeter avec sa trompe bourrée sur trois pieds de
long de balayures de la route. Vingt dieux! c’était fâcheux à voir!
«Après quoi il m’aperçut seul debout dans tout le vaste monde, appuyé
sur le flingot. Il en fut déconcerté, car il s’imagina que j’étais
l’officier d’artillerie sorti à son insu. Il regarda le conduit entre
ses pieds, puis il me regarda, et je me dis: «Térence mon fils, tu as
trop longtemps contemplé cette arche de Noé. Sauve qui peut!» Dieu sait
que j’aurais voulu lui dire que je n’étais qu’un pauvre simple soldat en
route pour la boîte, et pas du tout, du tout un officier; mais il mit
ses oreilles en avant de sa grosse tête, et je reculai sur la route en
serrant le flingot: j’avais le dos aussi froid qu’une pierre tombale, et
le fond de ma culotte, par où j’étais sûr qu’il m’attraperait,
frémissait d’une appréhension irritante.
«J’aurais pu courir jusqu’à extinction, parce que j’étais entre les deux
lignes droites de la route, et qu’un homme seul, aussi bien que mille,
se conduit comme un troupeau en ce qu’il reste entre des limites tracées
à droite et à gauche.
--De même les canaris, dit Ortheris invisible dans les ténèbres. On
trace une ligne sur une fichue petite planchette, on met dessus leur
fichu petit bec; ils y restent pour l’éternité, amen. J’ai vu tout un
régiment, je l’ai vu, marcher tels des crabes en longeant le bord d’un
fossé d’irrigation de soixante centimètres, au lieu de s’aviser de le
sauter. Les hommes, c’est des moutons... des fichus moutons. Continue.
--Mais je vis son ombre du coin de l’œil, continua l’homme aux
aventures, et je me dis: «Vire, Térence, vire!» Et je virai. Vrai, je
crus entendre les étincelles jaillir sous mes talons; et je m’enfilai
dans le plus proche compound[7], ne fis qu’un bond de la porte à la
véranda de la maison, et tombai sur une ribambelle de négros, en sus
d’un garçon demi-caste à un pupitre, qui tous fabriquaient des harnais.
C’était l’Emporium de voitures Antonio à Cawnpore. Vous connaissez,
monsieur?
[7] Enceinte d’une habitation.
«Mon vieux mammouth avait dû virer de front avec moi, car je n’étais pas
encore dans la boutique, que sa trompe vint claquer dans la véranda tel
un ceinturon dans une rixe de chambrée. Les négros et le garçon
demi-caste se mirent à hurler et s’enfuirent par la porte de derrière,
et je restai seul comme la femme de Loth, au milieu des harnais. Ça
donne rudement soif, les harnais, à cause de l’odeur.
«J’allai dans la pièce du fond, sans que personne m’y invitât, et
trouvai une bouteille de whisky et une gargoulette d’eau. Le premier et
le second verre ne me firent aucun effet, mais le quatrième et le
cinquième agirent sur moi comme il faut, et m’inspirèrent du dédain pour
les éléphants. «Térence, que je me dis, pour manœuvrer, occupe le
terrain supérieur; et tu arriveras bien à être général», que je me dis.
Et là-dessus je montai sur le toit plat en terre et risquai un œil
par-dessus le parapet, avec précaution. Dans le compound, mon vieux
ventre-en-tonneau faisait les cent pas, cueillant un brin d’herbe par-ci
et un roseau par-là, on aurait dit tout à fait notre colonel d’à présent
quand sa femme lui a rabattu le caquet et qu’il se balade pour passer sa
colère. Il me tournait le dos, et au même instant je lâchai un hoquet.
Il s’arrêta court, une oreille en avant, comme une vieille dame avec un
cornet acoustique, et sa trompe allongée comme une gaffe tendue. Puis il
agita l’oreille en disant: «En croirai-je mes sens?» aussi net que de
l’imprimé, et il recommence à se balader. Vous connaissez le compound
d’Antonio? Il était aussi plein alors que maintenant de carrioles neuves
et vieilles, de carrioles d’occasion et de carrioles à louer... landaus,
barouches, coupés et bagnoles de tout genre. Alors je lâchai un nouveau
hoquet et il se mit à examiner le sol au-dessous de lui, en faisant
vibrer sa queue, d’irritation. Puis il plaqua sa trompe autour du
brancard d’une bagnole et la tira à l’écart d’un air circonspect et
pensif. «Il n’est pas là», qu’il se dit en fouillant dans les coussins
avec sa trompe. Alors j’eus un nouveau hoquet, sur quoi il perdit
patience pour tout de bon, à l’instar de celui-ci dans les lignes.
L’éléphant à canon lançait coup sur coup des trompettements indignés, au
scandale des autres animaux qui avaient fini de manger et souhaitaient
dormir. Dans l’intervalle des clameurs on l’entendait tirailler sans
cesse sur l’anneau de son pied.
--Comme je disais, reprit Mulvaney, il se conduisit ignoblement.
Convaincu que j’étais caché là tout près, il décocha son pied de devant
comme un marteau-pilon, et cette bagnole s’en retourna parmi les autres
voitures, tel un canon de campagne qui recule. Puis il l’attira de
nouveau à lui et la secoua, ce qui bien entendu la mit en petits
morceaux. Après quoi ce fut la folie complète, et trépignant, aliéné, il
démolit des quatre pieds tout le stock d’Antonio pour la saison. Il
ruait, il s’écartelait, il piétinait, il pilait le tout ensemble, et sa
grosse tête chauve brimbalait de haut en bas, grave comme un rigodon. Il
attrapa un coupé tout flambant neuf, et le projeta dans un coin, où
l’objet s’ouvrit comme un lis qui s’épanouit, et il s’empêtra bêtement
un pied dans les débris, tandis qu’une roue tournoyait sur sa défense.
Là-dessus il se fâcha, et en fin de compte il s’assit en vrac parmi les
voitures, qui le hérissèrent de leurs esquilles, si bien qu’on eût dit
une pelote à épingles bondissante. Au milieu de ce fracas, alors que les
carrioles grimpaient l’une par-dessus l’autre, ricochaient sur les murs
de terre et déployaient leur agilité, tandis qu’il leur arrachait les
roues, j’entendis sur les toits un bruit de lamentations désespérées.
C’était la firme et la famille d’Antonio qui nous maudissaient, lui et
moi, du toit de la maison voisine, moi parce que je m’étais réfugié chez
eux, et lui parce qu’il exécutait un pas de danse avec les voitures de
l’aristocratie.
«--Distrayez son attention! me dit Antonio, lequel en superbe gilet
blanc, trépignait sur le toit. Distrayez son attention, qu’il dit, ou je
vous attaque en justice.
«Et toute la famille de me crier:
«--Donnez-lui un coup de pied, monsieur le militaire.
«--Il se distrait bien de lui-même, que je réponds.
«C’était risquer sa vie que de descendre dans la cour. Mais pour faire
preuve de bonne volonté, je jetai la bouteille de whisky (elle n’était
pas pleine à mon arrivée) sur l’animal. Il se détourna de ce qui restait
de la dernière carriole et fourra sa tête dans la véranda, à moins d’un
mètre sous moi. Je ne sais si ce fut son dos qui me tenta, ou si ce fut
l’effet du whisky. En tout cas, lorsque je repris conscience de moi, je
me vis les mains pleines de boue et de mortier, à quatre pattes sur son
dos, et mon snider en train de glisser sur la déclivité de sa tête. Je
le rattrapai, et, me débattant sur son garrot, enfonçai mes genoux sous
les grandes oreilles battantes; puis, avec un barrit qui me retentit le
long du dos et dans le ventre, nous sortîmes triomphalement du compound.
Alors je m’avisai du snider, l’empoignai par le canon, et cognai
l’éléphant sur la tête. C’était absolument vain... comme de battre le
pont d’un transport de troupes avec une canne pour faire arrêter les
machines parce qu’on a le mal de mer. Mais je persévérai jusqu’à en
suer, si bien qu’à la fin, après n’y avoir fait aucune attention, il
commença à grogner. Je tapai de toutes les forces que je possédais en ce
temps-là, et il se peut que ça l’ait incommodé. A soixante kilomètres à
l’heure nous retournâmes au terrain d’exercices, en trompettant avec
ostentation. Je ne cessai pas une minute de le marteler: c’était afin de
le détourner de courir sous les arbres et de me racler de son dos comme
un cataplasme. Le champ de manœuvre comme la route était entièrement
désert, mais les hommes de troupe étaient sur les toits des casernes, et
dans les intervalles des grognements de mon vieux Transbordeur et des
miens (car mon cassage de cailloux m’avait donné du ton) je les
entendais applaudir et acclamer. Il se troubla de plus en plus, et se
mit à courir en cercle.
«Pardieu, Térence, que je me dis en moi-même, il y a des limites à tout.
Tu m’as bien l’air de lui avoir fêlé le crâne, et quand tu sortiras de
la boîte, on te mettra en prévention, pour avoir tué un éléphant du
gouvernement.»
«Là-dessus je le caressai.
--Comment diantre as-tu pu faire? interrompit Ortheris. Autant vaudrait
flatter une barrique.
--J’ai essayé de toutes sortes d’épithètes aimables, mais comme j’étais
un peu plus qu’ému, je ne savais plus comment m’adresser à lui. «Bon
Chien-chien», que je disais, «Joli minet», ou encore: «Brave jument»; et
là-dessus, pour achever de l’amadouer, je lui allongeai un coup de
crosse et il se tint tranquille au milieu des casernes.
«--Qui est-ce qui va m’enlever de dessus ce volcan meurtrier? que je
demande à pleine voix.
«Et j’entends un homme qui hurle:
«--Tiens bon, confiance et patience, voilà les autres éléphants qui
arrivent.
«--Sainte Mère de Grâce! que je dis, vais-je devoir monter à cru toute
l’écurie? Venez me mettre à bas, tas de capons!
«Alors une paire d’éléphants femelles accompagnés de mahouts et d’un
sergent de l’intendance débouchent en tapinois du coin des casernes; et
les mahouts d’injurier la mère et toute la famille de notre vieux
Putiphar.
«--Vois mes renforts, que je lui dis. Ils vont t’emmener à la boîte, mon
fils.
«Et cet enfant de la calamité mit ses oreilles en avant et dressa la
tête vers ces femelles. Son cran, après la symphonie que je lui avais
jouée sur la boîte crânienne, m’alla au cœur. «Je suis moi-même en
disgrâce, que je lui dis, mais je ferai pour toi ce que je pourrai.
Veux-tu aller à la boîte comme un brave, ou résister comme un imbécile
contre toute chance?» Là-dessus je lui flanque un dernier gnon sur la
tête, et il pousse un formidable grognement et laisse retomber sa
trompe. «Réfléchis», que je lui dis, et: «Halte!» que je dis aux
mahouts. Ils ne demandaient pas mieux. Je sentais sous moi méditer le
vieux réprouvé. A la fin il tend sa trompe toute droite et pousse un son
de cor des plus mélancoliques (ce qui équivaut chez l’éléphant à un
soupir). Je compris par là qu’il hissait pavillon blanc et qu’il ne
restait plus qu’à ménager ses sentiments.
«--Il est vaincu, que je dis. Alignez-vous à droite et à gauche de lui.
Nous irons à la boîte sans résistance.
«Le sergent de l’intendance me dit, du haut de son éléphant:
«--Êtes-vous un homme ou un prodige? qu’il dit.
«--Je suis entre les deux, que je dis, en essayant de me redresser. Et
qu’est-ce qui peut bien, que je dis, avoir mis cet animal dans un état
aussi scandaleux? que je dis, la crosse du mousqueton élégamment posée
sur ma hanche et la main gauche rabattue comme il sied à un troupier.
«Pendant tout ce temps nous déboulions sous escorte vers les lignes des
éléphants.
«--Je n’étais pas dans les lignes quand le raffut a commencé, que me dit
le sergent. On l’a emmené pour transporter des tentes et autres choses
analogues et pour l’atteler à un canon. Je savais bien que ça ne lui
plairait pas, mais en fait ça lui a déchiré le cœur.
«--Bah, ce qui est de la nourriture pour l’un est du poison pour
l’autre, que je dis. C’est d’avoir été mis à transporter des tentes qui
m’a perdu moi aussi.
«Et mon cœur s’attendrit sur le vieux Double-Queue parce qu’on l’avait
également mal traité.
«--A présent nous allons le serrer de près, que dit le sergent, une fois
arrivés aux lignes des éléphants.
«Tous les mahouts et leurs gosses étaient autour des piquets, maudissant
mon coursier à les entendre d’une demi-lieue.
«--Sautez sur le dos de mon éléphant, qu’il me dit. Il va y avoir du
grabuge.
«--Écartez tous ces gueulards, que je dis, ou sinon il va les piétiner à
mort. (Je sentais que ses oreilles commençaient à frémir.) Et
débarrassez-nous le plancher, vous et vos immorales éléphantes. Je vais
descendre ici. Malgré son long nez de Juif, c’est un Irlandais, que je
dis, et il faut le traiter comme un Irlandais.
«--Êtes-vous fatigué de vivre? que me dit le sergent.
«--Pas du tout, que je dis; mais il faut que l’un de nous deux soit
vainqueur, et j’ai idée que ce sera moi. Reculez, que je dis.
«Les deux éléphants s’éloignèrent, et Smith O’Brien s’arrêta net devant
ses propres piquets.
«--A bas, que je dis, en lui allongeant un gnon sur la tête.
«Et il se coucha, une épaule après l’autre, comme un glissement de
terrain qui dévale après la pluie.
«--Maintenant, que je dis en me laissant aller à bas de son nez et
courant me mettre devant lui, tu vas voir celui qui vaut mieux que toi.
«Il avait abaissé sa grosse tête entre ses grosses pattes de devant, qui
étaient croisées comme celles d’un petit chat. Il avait l’air de
l’innocence et de la désolation personnifiées, et par parenthèse sa
grosse lèvre inférieure poilue tremblotait et il clignait des yeux pour
se retenir de pleurer.
«--Pour l’amour de Dieu, que je dis, oubliant tout à fait que ce n’était
qu’une bête brute, ne le prends pas ainsi à cœur! Du calme, calme-toi,
que je dis. (Et tout en parlant je lui caressai la joue et l’entre-deux
des yeux et le bout de la trompe.) Maintenant, que je dis, je vais bien
t’arranger pour la nuit. Envoyez-moi ici un ou deux enfants, que je dis
au sergent qui s’attendait à me voir trucider. Il s’insurgerait à la vue
d’un homme.
--Tu étais devenu sacrément malin tout d’un coup, dit Ortheris. Comment
as-tu fait pour connaître si vite ses petites manies?
--Parce que, reprit Térence avec importance, parce que j’avais dompté le
copain, mon fils.
--Ho! fit Ortheris, partagé entre le doute et l’ironie. Continue.
--L’enfant de son mahout et deux ou trois autres gosses des lignes
accoururent, pas effrayés pour un sou: l’un d’eux m’apporta de l’eau,
avec laquelle je lavai le dessus de son pauvre crâne meurtri (pardieu!
je lui en avais fait voir) tandis qu’un autre extrayait de son cuir les
fragments des carrioles, et nous le raclâmes et le manipulâmes tout
entier et nous lui mîmes sur la tête un gigantesque cataplasme de
feuilles de _nîm_[8] (les mêmes qu’on applique sur les écorchures des
chevaux) et il avait l’air d’un bonnet de nuit, et nous entassâmes
devant lui un tas de jeunes cannes à sucre et il se mit à piquer dedans.
[8] Nom d’une plante de l’Inde.
«--Maintenant, que je dis en m’asseyant sur sa patte de devant, nous
allons boire un coup et nous ficher du reste.
«J’envoyai un négrillon chercher un quart d’arack[9], et la femme du
sergent m’envoya quatre doigts de whisky, et quand la liqueur arriva je
vis au clin d’œil du vieux Typhon qu’il s’y connaissait aussi bien que
moi... que moi, songez! Il avala donc son quart comme un chrétien, après
quoi je lui passai les entraves, l’enchaînai au piquet par devant et par
derrière, lui donnai ma bénédiction et m’en retournai à la caserne.
[9] Eau-de-vie de riz.
Mulvaney se tut.
--Et après? demandai-je.
--Vous le devinez, reprit Mulvaney. Il y eut confusion, et le colonel me
donna dix roupies, et le commandant m’en donna cinq, et le capitaine de
la compagnie m’en donna cinq, et les hommes me portèrent en triomphe
autour de la caserne.
--Tu es allé à la boîte? demanda Ortheris.
--Je n’ai plus jamais entendu parler de mon malentendu avec le pif de
Kearney, si c’est cela que tu veux dire; mais cette nuit-là plusieurs
des gars furent emmenés d’urgence à l’ousteau des Bons Chrétiens. On ne
peut guère leur en faire un reproche: ils avaient eu pour vingt roupies
de consommations. J’allai me coucher et cuvai les miennes, car j’étais
vanné à fond comme le collègue qui reposait à cette heure dans les
lignes. Ce n’est pas rien que d’aller à cheval sur des éléphants.
«Par la suite je devins très copain avec le vénérable Père du Péché.
J’allais souvent à ses lignes quand j’étais consigné et passais
l’après-midi à causer avec lui: nous mâchions chacun notre bout de canne
à sucre, amis comme cochons. Il me sortait tout ce que j’avais dans mes
poches et l’y remettait ensuite, et de temps à autre je lui portais de
la bière pour sa digestion, et je lui faisais des recommandations de
bonne conduite, et de ne pas se faire porter sur le registre des
punitions. Après cela il suivit l’armée, et c’est ainsi que ça se passe
dès qu’on a trouvé un bon copain.
--Alors vous ne l’avez jamais revu? demandai-je.
--Croyez-vous la première moitié de l’histoire? fit Térence.
--J’attendrai que Learoyd soit de retour, répondis-je évasivement.
Excepté quand il est soigneusement endoctriné par les deux autres et que
l’intérêt financier immédiat l’y pousse, l’homme du Yorkshire[10] ne
raconte pas de mensonges; mais je savais Térence pourvu d’une
imagination dévergondée.
[10] Learoyd.
--Il y a encore une autre partie, dit Mulvaney. Ortheris en était, de
celle-là.
--Alors je croirai le tout, répondis-je.
Ce n’était pas confiance spéciale en la parole d’Ortheris, mais désir
d’apprendre la suite. Alors que nous venions de faire connaissance,
Ortheris m’avait volé un chiot, et tandis même que la bestiole reniflait
sous sa capote, il niait non seulement le vol, mais qu’il se fût jamais
intéressé aux chiens.
--C’était au début de la guerre d’Afghanistan, commença Mulvaney, des
années après que les hommes qui m’avaient vu jouer ce tour à l’éléphant
furent morts ou retournés au pays. J’avais fini par n’en plus parler...
parce que je ne me soucie pas de casser la figure à tous ceux qui me
traitent de menteur. Dès le début de la campagne, je tombai malade comme
un idiot. J’avais une écorchure au pied, mais je m’étais obstiné à
rester avec le régiment, et autres bêtises semblables. Je finis donc par
avoir un trou au talon que vous auriez pu y faire entrer un piquet de
tente. Parole, combien de fois j’ai rabâché cela aux bleus depuis, comme
un avertissement pour eux de surveiller leurs pieds! Notre major, qui
connaissait notre affaire aussi bien que la sienne, voilà qu’il me dit,
c’était au milieu de la passe du Tangi:
«--Voilà de la sacrée négligence pure, qu’il dit. Combien de fois vous
ai-je répété qu’un fantassin ne vaut que par ses pieds... ses pieds...
ses pieds! qu’il dit. Maintenant vous voilà à l’hôpital, qu’il dit, pour
trois semaines, une source de dépenses pour votre Reine et un fardeau
pour votre pays. La prochaine fois, qu’il dit, peut-être que vous
mettrez dans vos chaussettes un peu du whisky que vous vous entonnez
dans le gosier, qu’il dit.
«Parole, c’était un homme juste. Dès que nous fûmes en haut du Tangi, je
m’en allai à l’hôpital, boitillant sur un pied, hors de moi de dépit.
C’était un hôpital de campagne (tout mouches et pharmaciens indigènes et
liniment) tombé, pour ainsi dire, tout près du sommet du Tangi. Les
hommes de garde à l’hôpital rageaient follement contre nous autres
malades qui les retenions là, et nous ragions follement d’y être gardés;
et par le Tangi, jour et nuit et nuit et jour, le piétinement des
chevaux et les canons et l’intendance et les tentes et le train des
brigades se déversaient comme un moulin à café. Par vingtaines les
doolies[11] arrivaient par là en se balançant et montaient la pente avec
leurs malades jusqu’à l’hôpital où je restais couché au lit à soigner
mon talon, et à entendre emporter les hommes. Je me souviens qu’une nuit
(à l’époque où la fièvre s’empara de moi) un homme arriva en titubant
parmi les tentes et dit: «Y a-t-il de la place ici pour mourir? Il n’y
en a pas avec les colonnes.» Et là-dessus il tombe mort en travers d’une
couchette, et l’homme qui était dedans commence à rouspéter de devoir
mourir tout seul dans la poussière sous un cadavre. Alors la fièvre me
donna sans doute le délire, car pendant huit jours je priai les saints
d’arrêter le bruit des colonnes qui défilaient par le Tangi. C’étaient
surtout les roues de canons qui me laminaient la tête. Vous savez ce que
c’est quand on a la fièvre?
[11] Civières.
Nous acquiesçâmes: tout commentaire était superflu.
--Les roues de canons et les pas et les gens qui braillaient, mais
surtout les roues de canons. Durant ces huit jours-là il n’y eut plus
pour moi ni nuit ni jour. Au matin on relevait les moustiquaires, et
nous autres malades nous pouvions regarder la passe et contempler ce qui
allait venir ensuite. Cavaliers, fantassins, artilleurs, ils ne
manquaient pas de nous laisser un ou deux malades par qui nous avions
les nouvelles. Un matin, quand la fièvre m’eut quitté, je considérai le
Tangi, et c’était tout comme l’image qu’il y a sur le revers de la
médaille d’Afghanistan: hommes, éléphants et canons qui sortent d’un
égout un par un, en rampant.
--C’était un égout, dit Ortheris avec conviction. J’ai quitté les rangs
par deux fois, pris de nausées, au Tangi, et pour me retourner les
tripes il faut tout autre chose que de la violette.
--Au bout, la passe faisait un coude, en sorte que chaque chose
débouchait brusquement, et à l’entrée, sur un ravin, on avait construit
un pont militaire (avec de la boue et des mulets crevés). Je restai à
compter les éléphants (les éléphants d’artillerie) qui tâtaient le pont
avec leurs trompes et se dandinaient d’un air sagace. La tête du
cinquième éléphant apparut au tournant, et il projeta sa trompe en
l’air, et il lança un barrit, et il resta là à l’entrée du Tangi comme
un bouchon dans une bouteille. «Ma foi, que je pense en moi-même, il ne
veut pas se fier au pont; il va y avoir du grabuge.»
--Du grabuge! Mon Dieu! dit Ortheris. Térence, j’étais, moi, jusqu’au
cou dans la poussière derrière ce sacré _hutti_. Du grabuge!
--Raconte, alors, petit homme; je n’ai vu ça que du côté hôpital.
Et tandis que Mulvaney secouait le culot de sa pipe, Ortheris se
débarrassa des chiens, et continua:
--Nous étions trois compagnies escortant ces canons, avec Dewcy pour
commandant, et nous avions ordre de refouler jusqu’au haut du Tangi tout
ce que nous rencontrerions par là et de le balayer de l’autre côté. Une
sorte de pique-nique au pistolet de bois, vous voyez? Nous avions poussé
un tas de flemmards du train indigène et quelques ravitaillements de
l’intendance qui semblaient devoir bivouaquer à tout jamais, et toutes
les balayures d’une demi-douzaine de catégories qui auraient dû être sur
le front depuis des semaines, et Dewcy nous disait:
«--Vous êtes les plus navrants des balais[12], qu’il dit. Pour l’amour
du Ciel, qu’il dit, faites-nous à présent un peu de balayage.
[12] _Sweeps_. Injure courante. Si ce n’était pour conserver le jeu de
mots, on pourrait traduire: «Ballots.»
«Nous balayâmes donc... miséricorde, comme nous balayâmes tout cela! Il
y avait derrière nous un régiment au complet, dont tous les hommes
étaient très désireux d’avancer: voilà qu’ils nous envoient les
compliments de leur colonel, en demandant pourquoi diable nous bouchions
le chemin, s. v. p.! Oh! ils étaient tout à fait polis. Dewcy le fut
également. Il leur renvoya la monnaie de leur pièce, et il nous flanqua
un suif que nous transmîmes aux artilleurs, qui le repassèrent à
l’intendance, et l’intendance en flanqua un de première classe au train
indigène, et l’on avança de nouveau jusqu’au moment où l’on fut bloqué
et où toute la passe retentit d’alleluias sur une longueur de trois
kilomètres. Nous n’avions pas de patience, ni de sièges pour asseoir nos
culottes, et nous avions fourré nos capotes et nos fusils dans les
voitures, si bien qu’à tout moment nous aurions pu être taillés en
pièces, tandis que nous faisions un travail de meneurs de bestiaux.
C’était vraiment ça: de meneurs de bestiaux sur la route d’Islington!
«J’étais tout près de la tête de la colonne quand nous vîmes devant nous
l’entrée du défilé du Tangi.
Je dis:
«--La porte du théâtre est ouverte, les gars. Qui est-ce qui veut
arriver le premier au poulailler? que je dis.
«Alors je vois Dewcy qui se visse dans l’œil son sacré monocle et qui
regarde droit en avant.
«--Il en a un culot, ce bougre-là! qu’il dit.
«Et le train de derrière de ce sacré vieux _hutti_ luisait dans la
poussière comme une nouvelle lune en toile goudronnée. Alors nous fîmes
halte, tous serrés à bloc, l’un par-dessus l’autre, et voilà que juste
derrière les canons s’amènent un tas d’idiots de chameaux rigolards qui
appartenaient à l’intendance... ils s’amènent comme s’ils étaient au
jardin zoologique, en bousculant nos hommes effroyablement. Il y avait
une poussière telle qu’on ne voyait plus sa main; et plus nous leur
tapions sur la tête plus les conducteurs criaient: «_Accha! accha[13]!_»
et par Dieu c’était «et là» avant de savoir où on en était. Et ce train
de derrière de _hutti_ tenait bon et ferme dans la passe et personne ne
savait pourquoi.
[13] Hé là!
«La première chose que nous avions à faire était de refouler ces sacrés
chameaux. Je ne voulais pas être bouffé par _unt_[14]-taureau: c’est
pourquoi, retenant ma culotte d’une main, debout sur un rocher, je tapai
avec mon ceinturon sur chaque naseau que je voyais surgir au-dessous de
moi. Alors les chameaux battirent en retraite, et on fut obligé de
lutter pour empêcher l’arrière-garde et le train indigène de leur
rentrer dedans; et l’arrière-garde fut obligée d’envoyer avertir l’autre
régiment, au pied du Tangi, que nous étions bloqués. J’entendais en
avant les mahouts gueuler que le _hutti_ refusait de passer le pont; et
je voyais Dewcy se trémousser dans la poussière comme une larve de
moustique dans une citerne. Alors nos compagnies, fatiguées d’attendre,
commencèrent à marquer le pas, et je ne sais quel maboul entonna:
«Tommy, fais place à ton oncle.» Après ça, il n’y eut plus moyen ni de
voir ni de respirer ni d’entendre; et nous restâmes là à chanter,
crénom, des sérénades au derrière d’un éléphant qui se fichait de la
musique. Je chantais aussi, je ne pouvais pas faire autrement. En avant,
on renforçait le pont, tout cela pour faire plaisir au _hutti_. A un
moment, un officier m’attrape à la gorge, ce qui me coupe le sifflet.
Alors j’attrape à la gorge le premier homme venu, ce qui lui coupa aussi
le sifflet.
[14] En hindoustani: chameau.
«--Quelle différence y a-t-il entre être étranglé par un officier et
être frappé par lui? demandai-je, au souvenir d’une petite aventure dans
laquelle Ortheris avait eu son honneur outragé par son lieutenant.
«--L’un, crénom, est une plaisanterie, et l’autre, crénom, une insulte,
répondit Ortheris. De plus nous étions de service, et peu importe ce que
fait alors un officier, aussi longtemps qu’il nous procure nos rations
et ne nous procure pas d’éreintement exagéré. Après cela nous nous
tînmes tranquilles, et j’entendis Dewcy menacer de nous faire tous
passer en conseil de guerre dès que nous serions sortis du Tangi. Alors
nous poussâmes trois vivats pour le pont; mais le _hutti_ refusait
toujours de bouger d’un cran. Il était buté. On l’acclama de nouveau, et
Kite Dawson, qui faisait le compère à toutes nos revues de caf’conc’ (il
est mort pendant le retour) se met à faire une conférence à un nègre sur
les trains de derrière d’éléphants. Pendant une minute Dewcy essaya de
se contenir, mais, Seigneur! c’était chose impossible, tant Kite faisait
le jocrisse, demandant si on ne lui permettrait pas de louer une villa
dans le Tangi pour élever ses petits orphelins, puisqu’il ne pouvait
plus retourner au pays. Survient alors un officier (à cheval d’ailleurs,
l’imbécile) du régiment de l’arrière, apportant quelques autres jolis
compliments de son colonel, et demandant ce que signifiait cet arrêt, s.
v. p. Nous lui chantâmes: «On se flanque aussi une fichue trépignée en
bas des escaliers», tant et si bien que son cheval s’emporta, et alors
nous lui lançâmes trois vivats, et Kite Dawson proclama qu’il allait
écrire au _Times_ pour se plaindre du déplorable état des routes dans
l’Afghanistan. Le train de derrière du _hutti_ bouchait toujours la
passe. A la fin un des mahouts vient trouver Dewcy et lui dit quelque
chose.
«--Eh Dieu! répond Dewcy, je ne connais pas le carnet d’adresses du
bougre! Je lui donne encore dix minutes et puis je le fais abattre.
«Les choses commençaient à sentir joliment mauvais dans le Tangi, aussi
nous écoutions tous.
«--Il veut à toute force voir un de ses amis, dit tout haut Dewcy aux
hommes.
«Et s’épongeant le front il s’assit sur un affût de canon.
«Je vous laisse à imaginer quelles clameurs poussa le régiment. On
criait:
«--C’est parfait! Trois vivats pour l’ami de M. Dugrospétard. Pourquoi
ne l’as-tu pas dit tout de suite? Prévenez la femme du vieux Hochequeue,
et ainsi de suite.
«Il y en avait quelques-uns qui ne riaient pas. Ils prenaient au sérieux
cette histoire de présentation, car ils connaissaient les éléphants.
Alors nous nous élançâmes tous en avant par-dessus les canons et au
travers des pattes d’éléphants (Dieu! je m’étonne que la moitié des
compagnies n’aient pas été broyées) et la première chose que je vis ce
fut Térence ici présent, avec une mine de papier mâché, qui descendait
la pente en compagnie d’un sergent.
«--Vrai, que je dis, j’aurais dû me douter qu’il était mêlé à une
pareille histoire de brigands, que je dis...» Maintenant, raconte ce qui
est arrivé de ton côté.
«--J’étais en suspens tout comme toi, petit homme, écoutant les bruits
et les gars qui chantaient. Puis j’entends chuchoter, et le major qui
dit:
«--Laissez-nous tranquilles, à réveiller mes malades avec vos blagues
d’éléphants.
«Et quelqu’un d’autre réplique tout en colère:
«--C’est une blague qui arrête deux mille hommes dans le Tangi. Ce fils
du péché de sac à foin d’éléphant dit, ou du moins les mahouts disent
pour lui, qu’il veut voir un ami, et qu’il ne lèvera pied ni patte avant
de l’avoir rencontré. Je m’esquinte à lui présenter des balayeurs et des
coolies, et son cuir est plus lardé de piqûres de baïonnettes qu’une
moustiquaire de trous, et je suis ici par ordre, mon bon monsieur le
major, pour demander si quelqu’un, malade ou bien portant, ou vivant ou
mort, connaît un éléphant. Je ne suis pas fou, qu’il dit, en s’asseyant
sur une boîte de secours médicaux. Ce sont les ordres que j’ai reçus, et
c’est ma mère, qu’il dit, qui rirait bien de me voir aujourd’hui le plus
grand de tous les idiots. Est-ce que quelqu’un ici connaît un éléphant?
«Pas un des malades ne pipa mot.
«--Vous voilà renseigné, que dit le major. Allez.
«--Arrêtez, que je dis, réfléchissant confusément dans ma couchette, et
je ne reconnaissais plus ma voix. Il se trouve que j’ai été en relations
avec un éléphant, moi, que je dis.
«--Il a le délire, que dit le major. Voyez ce que vous avez fait,
sergent. Recouchez-vous, mon ami, qu’il dit, en voyant que je cherchais
à me lever.
«--Je n’ai pas le délire, que je dis. Je l’ai monté, cet éléphant,
devant les casernes de Cawnpore. Il ne l’aura pas oublié. Je lui ai
cassé la tête avec un flingot.
«--Complètement fou, que dit le major.
«Puis, me tâtant le front:
«--Non, il est normal, qu’il dit. Mon ami, qu’il dit, si vous y allez,
sachez que ça va ou vous tuer ou vous guérir.
«--Qu’importe? que je dis. Si je suis fou, mieux vaut mourir.
«--Ma foi, c’est assez juste, que dit le major, Vous n’avez toujours
plus de fièvre pour le moment.
«--Venez, que me dit le sergent. Nous sommes tous fous aujourd’hui, et
les troupes attendent leur repas.
«Il passa son bras autour de moi pour me soutenir. Quand j’arrivai au
soleil, montagnes et rochers, tout tournoyait autour de moi.
«--Voilà dix-sept ans que je suis à l’armée, que me dit le sergent, et
le temps des miracles n’est pas passé. La prochaine fois on va nous
augmenter notre paye. Pardieu, qu’il dit, cet animal vous connaît!
«A ma vue le vieil Obstructionniste s’était mis à gueuler comme un
possédé, et j’entendis quarante millions d’hommes qui braillaient dans
le Tangi: «Il le reconnaît!» Alors, comme j’étais sur le point de
m’évanouir, la grosse trompe m’enlaça. «Comment vas-tu, Malachie?» que
je dis, en lui donnant le nom auquel il répondait dans les lignes.
«Malachie mon fils, vas-tu bien, toi? que je dis, car moi ça ne va
guère.» Là-dessus il trompeta de nouveau et la passe en retentit, et les
autres éléphants lui répondirent. Alors je retrouvai un peu de force. «A
bas, Malachie, que je dis, et mets-moi sur ton dos, mais manie-moi en
douceur, car je ne suis pas brillant.» A la minute il fut à genoux et il
m’enleva aussi délicatement qu’une jeune fille. «Maintenant, mon fils,
que je lui dis, tu bloques la passe. En route.» Il lança un nouveau
barrit de joie, et sortit majestueusement du Tangi, faisant cliqueter
sur son dos ses accessoires de canon, et derrière lui s’éleva la plus
abasourdissante clameur que j’aie jamais entendue. Alors la tête me
tourna, une grande sueur m’envahit et Malachie me paraissait devenir de
plus en plus grand, et je dis, d’un air bête et d’une petite voix, en
souriant tout à la ronde:
«--Descendez-moi, que je dis, ou bien je vais tomber.
«Quand je revins à moi j’étais couché dans mon lit d’hôpital, mou comme
une chiffe, mais guéri de la fièvre, et je vis le Tangi aussi vide que
le derrière de mon crâne. Ils étaient tous montés au front, et dix jours
plus tard j’y allai moi aussi, moi qui avais bloqué et débloqué tout un
corps d’armée. Qu’est-ce que vous pensez de ça, monsieur?
--J’attendrai pour vous répondre d’avoir vu Learoyd, répétai-je.
--Me voici, dit une ombre sortant d’entre les ombres. J’ai entendu
également l’histoire.
--Est-ce vrai, Jock?
--Oui, vrai, aussi vrai que la vieille chienne a attrapé la gale.
Ortheris, tu ne dois plus laisser les chiens approcher d’elle.