XVI

M. Jérôme se coucha. Les miroirs où si souvent Jean Péloueyre avait

contemplé sa pauvre mine, furent voilés de linge. On habilla son

corps comme pour la grand'messe: Cadette le coiffa même d'un feutre

et lui mit un paroissien entre les mains. La cuisine se remplit d'une

rumeur de fête parce qu'il y aurait quarante personnes à la salle à

manger. Des métayères hurlèrent autour du char, pareilles aux antiques

pleureuses. C'était la première fois que le curé faisait une seconde

classe. On distribua une paire de gants et un sou enveloppé de papier à

tous les invités. Il plut pendant le service, mais une éclaircie dura

jusqu'au retour du cimetière. Jean Péloueyre attendit dans la terre la

résurrection des morts, dans ce sable sec et qui momifie et embaume les

cadavres; Noémi Péloueyre s'ensevelit dans le crêpe pour trois ans.

Son grand deuil la rendit, à la lettre, invisible. Elle ne sortait

qu'à l'heure de la messe et s'assurait, avant de traverser la place,

qu'il n'y eût personne. Même quand vinrent les premières chaleurs, un

col liseré de blanc serra son cou. Certaines critiques l'obligèrent à

refuser une robe d'un noir trop soyeux, trop brillant. Vers ce temps-là

le bruit se répandit de la conversion du jeune docteur: on le signala

à la messe, dans la semaine. Il y paraissait entre deux visites. Le

curé, si on sollicitait son avis sur un événement si consolant pour

un pasteur, souriait de sa bouche sans lèvres et comme cousue, mais

ne disait mot. Peut-être avait-il perdu de son autorité et de sa

force de persuasion, car il ne put obtenir de M. Jérôme que la clause

fût effacée de ses dernières volontés qui obligeait Noémi à ne pas

se remarier. Il échoua de même lorsqu'il insista pour adoucir les

rigueurs d'un deuil dont il blâmait l'excès. M. Jérôme se glorifiait

d'appartenir à une famille où les veuves ne quittaient jamais le noir

et les d'Artiailh montrèrent beaucoup de zèle à maintenir Noémi dans

cet ensevelissement. C'est pourquoi, en ces aubes d'hiver où l'église

est si sombre, le jeune docteur ne discernait pas plus la veuve dans

son ténébreux nuage qu'elle-même ne voyait son époux à travers la dalle

scellée que touchaient chaque jour ses genoux. A peine entrevit-il,

parfois, la clarté d'un visage brillant de jeunesse en dépit du jeûne

des matins de communion et d'une vie cloîtrée. Au lendemain de la

messe d'anniversaire, lorsqu'il fut connu de tout le bourg que Noémi

Péloueyre ne rejetterait pas son voile, les sentiments chrétiens du

docteur fléchirent. Il ne négligea pas que l'église, mais aussi ses

malades. Le vieux Pieuchon avait entendu dire de son jeune confrère

qu'il buvait, et même qu'il se levait la nuit pour boire. M. Jérôme

ne s'était jamais si bien porté et sa bru connut des loisirs; elle

s'occupait du domaine, mais les pins n'exigent guère de surveillance.

Sa piété solide, régulière, était courte et peu soutenue de lectures.

A peine capable de méditation, elle s'attachait surtout aux formules.

Comme il n'est guère de pauvres au pays de la résine, et qu'on a tôt

fait de grouper, une fois dans la semaine, autour d'un harmonium,

le troupeau bêlant des enfants de Marie, que restait-il à Noémi,

sinon, selon l'usage des Landaises, de se divertir sans excès avec la

nourriture? Dès la troisième année de son deuil, Noémi épaissit et le

docteur Pieuchon dut lui ordonner de marcher une heure chaque jour.

Une après-midi à l'époque des premières chaleurs, elle alla jusqu'à

la métairie nommée Tartehume, et, accablée, se laissa choir sur le

talus. Autour d'elle, les genêts bourdonnaient d'abeilles et des taons,

des mouches plates, sorties des brandes, piquaient ses chevilles.

Noémi sentait battre son cœur comprimé de personne forte, et ne

pensait à rien qu'à cette poussiéreuse route qu'une récente coupe de

pins livrait tout entière au feu du ciel et où, pour le retour, elle

devrait parcourir encore trois kilomètres. Elle éprouvait que les pins

innombrables, aux entailles rouges et gluantes, que les sables et les

landes incendiées la garderaient à jamais prisonnière. En cette femme

inculte et sans intelligence s'éveillait confusément le débat qui

avait déchiré Jean Péloueyre: N'était-ce pas cette terre de cendre,

cette vie érémitique qui obligeait une malheureuse mourant de soif à

hausser la tête, à se tendre toute vers le rafraîchissement éternel?

Elle essuyait avec son mouchoir bordé de noir ses mains moites et ne

regardait rien que ses souliers poudreux et le fossé où des fougères

naissantes s'ouvraient comme des doigts. Pourtant elle leva les yeux,

reçut au visage cette odeur de pain de seigle qui était l'haleine de

la métairie, et brusquement fut debout, tremblante: un tilbury qu'elle

reconnut était arrêté devant la maison. Que de fois, entre les volets

rapprochés d'une fenêtre, avait-elle regardé luire ces essieux avec

plus d'amour que des étoiles! Elle secoua sa robe pleine de sable;--des

charrois cahotaient; un geai cria; Noémi, dans un nuage de mouches

plates, demeurait immobile les yeux sur cette porte qu'un jeune homme

allait ouvrir. Bouche bée et la gorge gonflée, elle attendait, elle

attendait--humble bête soumise. Lorsque s'entrebailla la porte de la

métairie, ses regards fouillèrent l'ombre où se mouvait un corps;

une voix familière ordonnait en patois d'énormes doses de teinture

d'iode... Il parut: le soleil alluma chaque bouton de sa veste de

chasse; le métayer tint le cheval par la bride; il disait qu'on était

à la saison la plus dangereuse pour les incendies: tout est encore

sec, rien ne verdit sous bois et les landes ne sont plus inondées...

Le jeune homme rassembla les rênes. Pourquoi Noémi reculait-elle?

Une force suspendait son élan vers celui qui s'avançait, la tirait

en arrière. Elle s'enfonça dans les brandes plus hautes qu'elle; les

ronces écorchaient ses mains. Un instant elle s'arrêta, attentive à un

roulement de voiture sur la route qu'elle ne voyait plus. Sans doute,

fuyant ainsi, songeait-elle que le bourg n'accepterait pas sans cris

qu'elle déchût de son rang de veuve admirable, et qu'une clause du

testament de M. Jérôme empêcherait toujours les d'Artiailh de consentir

à ce que Madame d'Artiailh appelait «un bête de mariage». Mais de tels

obstacles, l'instinct de Noémi ne les eût-il balayés, si ne l'avait pas

jugulée une autre loi plus haute que son instinct? Petite, elle était

condamnée à la grandeur; esclave, il fallait qu'elle régnât. Cette

bourgeoise un peu épaisse ne pouvait pas ne se pas dépasser elle-même:

toute route lui était fermée, hors le renoncement. Dès cette minute-là,

dans la pignada pleine de mouches, elle connut que sa fidélité au

mort serait son humble gloire et qu'il ne lui appartenait plus de

s'y soustraire. Ainsi courut Noémi à travers les brandes, jusqu'à ce

qu'épuisée, les souliers lourds de sable, elle dût enserrer un chêne

rabougri sous la bure de ses feuilles mortes mais toutes frémissantes

d'un souffle de feu,--un chêne noir qui ressemblait à Jean Péloueyre.

_La Motte, Vémars_, juillet;

_Johannet, Saint-Symphorien_, septembre 1921.

Le baiser au lépreux · 第 27 / 28 题