XV

Pour Jean Péloueyre suffoquant, l'été s'était adouci. En septembre,

de fréquents orages roussirent les feuilles. Le petit-fils de Cadette

portait au malade les premiers cèpes et leur odeur de terre sylvestre,

le distrayait avec les ortolans capturés au petit jour: il les

engraisserait dans le noir et les servirait à moussu Jean après les

avoir étouffés dans un vieil armagnac. Des vols de ramiers présageaient

un hiver précoce: bientôt on monterait les appeaux à la palombière...

Toujours Jean Péloueyre avait aimé l'approche de l'arrière-saison,

cet accord secret avec son cœur des champs de millade moissonnés,

des landes fauves connues des seules palombes, des troupeaux et du

vent. Il reconnaissait quand, à l'aube, on ouvrait la fenêtre pour

qu'il respirât mieux, le parfum de ses tristes retours de chasse aux

crépuscules d'octobre. Mais il ne lui fut pas donné d'attendre en paix

le passage: Noémi ne savait pas que l'on doit le silence aux mourants;

et de même qu'autrefois elle n'avait pu lui céler son dégoût, elle ne

savait aujourd'hui lui faire grâce de ses remords. Elle mouillait de

larmes sa main, insatiable de pardon. Vainement lui disait-il: «C'est

moi seul qui t'ai choisie, Noémi ... moi seul qui n'ai pas eu souci

de toi...» Elle secouait la tête, ne voyait rien, hors ceci que Jean

mourait pour elle: qu'il était noble et grand! qu'elle l'aimerait s'il

guérissait! Elle lui rendrait au centuple cette tendresse dont elle

fut si avare. Comment Noémi aurait-elle su que d'un Jean Péloueyre à

peine convalescent, elle eût déjà commencé de se déprendre, et qu'il

fallait qu'il touchât à son heure dernière pour qu'enfin elle le pût

aimer? C'était une très jeune femme ignorante et charnelle et qui ne

connaissait pas son cœur. Mais ce cœur de désir était sans ruse et

soumis à Dieu. Gauchement, elle exigeait du moribond le mot qui l'eût

délivrée de son remords. Après de tels débats, il perdait cœur, et

souhaitait de ne pas demeurer seul avec elle; il l'eut été souvent

(car M. Jérôme était cloué au lit par tous ses maux conjurés); mais

que le jeune docteur montrait donc de dévouement! Jean Péloueyre

s'étonnait de l'étrange fidélité d'un inconnu. Incapable de soutenir

une conversation, du moins il jouissait de cette présence.

Une après-midi, à la fin de septembre, il s'éveilla d'une longue

somnolence et aperçut, dans un fauteuil, près de la fenêtre, Noémi,

la tête renversée par le sommeil, écouta ce souffle d'enfant calme,

referma les yeux. Au bruit de la porte, il les rouvrit: le docteur

entrait doucement; Jean fut lâche devant l'effort d'une seule parole

d'accueil et feignit de dormir. Les souliers de chasse du jeune homme

craquèrent. Puis plus rien: un silence qui incita Jean Péloueyre à

voir. L'ami inconnu, près de la jeune femme assoupie, se tenait debout.

Non pas d'abord incliné vers elle, imperceptiblement il se pencha,

et sa forte main velue tremblait... Jean Péloueyre ferma les yeux,

entendit la voix basse de Noémi: «Ah! pardonnez-moi... Vous m'avez

surprise, docteur; je dormais un peu, je crois... Notre malade est

abattu aujourd'hui... Le temps est si accablant! Voyez: les feuilles

ne remuent pas...» Le docteur répondit que pourtant le vent soufflait

du sud-ouest; et Noémi: «Le vent d'Espagne nous portera l'orage...»

L'orage, c'était ce garçon pâle et furieux de désir et de qui les yeux

paraissaient «chargés» comme le ciel. Noémi se leva, vint vers Jean,

et mit ce lit de fer entre elle et l'homme qui la couvait du regard.

Il balbutia: «Il faudrait vous ménager, madame, dans son intérêt

même.--Oh! Moi, je résiste à tout; je trouve la force de manger et de

dormir comme une bête... Comment font ceux qui meurent de chagrin?» Ils

s'assirent loin l'un de l'autre. Jean Péloueyre semblait sommeiller

toujours et sans remuer les lèvres, se chantait à lui-même, en marquant

la césure: _Mon Péloueyre touche à son heure dernière..._

Comme si l'arrière-saison l'eût retenu dans un embrassement, dans ses

voiles et dans son odeur de larmes, il étouffa moins, se nourrit un

peu: ce furent pourtant ses jours de plus grande souffrance. Au bord

de la mort, mais vivant, s'il ne doutait pas de Noémi,--lorsqu'il

entrerait dans la ténèbre, avec quoi se défendrait-il contre ce jeune

homme qui était beau? L'ombre misérable d'un mort ne sépare pas ceux

qui furent prédestinés à s'aimer. Rien ne parut de ses affres; il

serrait la main du docteur, lui souriait. Ah! qu'il aurait voulu

vivre pourtant afin de le vaincre et d'être préféré! Quelle sombre

folie lui avait donc inspiré le désir de la mort? Même sans Noémi,

même sans femme, il fait si bon boire l'air et la caresse du vent de

l'aube l'emporte sur toutes caresses... Trempé de sueur, et dans le

dégoût de son odeur de malade, il regardait le petit-fils de Cadette

qui, par la fenêtre ouverte, lui tendait la première bécasse de la

saison... O matinées de chasse! Béatitude des pins aux cimes ternes et

grises dans l'azur, pareils aux humbles qui seront glorifiés! Alors,

au plus épais de la forêt, une coulée verte d'herbages, d'aulnes et de

brume dénonçait l'eau vive que l'alios colore d'ocre. Les pins de Jean

Péloueyre forment le front de l'immense armée qui saigne entre l'Océan

et les Pyrénées; ils dominent Sauternes et la vallée brûlante où le

soleil est réellement présent dans chaque graine de chaque grappe...

Avec le temps, Jean Péloueyre eut été moins soucieux de son cœur parce

que toute laideur comme toute beauté se perd dans la vieillesse; et il

aurait eu cela, du moins, les retours de la chasse, les champignons

ramassés. Les étés d'autrefois brûlent dans les bouteilles d'Yquem et

les couchants des années finies rougissent le Gruau-Larose. On lit

devant le grand feu de la cuisine, entouré de landes pluvieuses...

Cependant Noémi disait au docteur: «Ce n'est pas la peine que vous

reveniez demain...» Il répondait: «Si! Si! Je reviendrai...» Noémi

comprenait-elle? Se pouvait-il qu'elle ne comprît pas? S'était-il

jamais déclaré? Jean Péloueyre mourrait-il sans voir l'issue de cette

lutte à son chevet? On eût dit que quelqu'un ayant connu que le pauvre

enfant se détachait du monde sans souffrir assez, à la hâte tressait

des liens tels qu'il ne les pût briser qu'en un immense effort.

Pourtant, un à un, tous se rompirent jusqu'à sa rechute dernière: ses

passions s'éteignirent avant lui et vint le jour où il put donner à

tous le même sourire, la même gratitude sans nuance. Ce n'étaient plus

des vers qu'il répétait, mais des paroles comme celles-ci: «C'est Moi.

Ne craignez point...»

Les pluies de l'hiver finissant enserrèrent la chambre ténébreuse.

Pourquoi se demandait-on si Jean Péloueyre souffrait, puisque sa

souffrance était une joie? De la vie, il ne percevait plus que les

chants des coqs, des cahots de charrette, des appels de cloche, ce

ruissellement indéfini sur les tuiles, et, la nuit, des sanglots de

rapaces oiseaux, des cris de bêtes assassinées. Sa dernière aube toucha

les vitres. Cadette alluma un feu dont la fumée résineuse emplit la

chambre. Cette haleine des pins incendiés que si souvent, dans les

étés torrides, la lande natale lui souffla au visage, Jean Péloueyre

la reçut sur son corps expirant. Les d'Artiailh prétendaient savoir

qu'il entendait encore mais qu'il ne voyait plus. M. Jérôme, en sa

robe souillée de remèdes, était debout contre la porte, un mouchoir

sur la bouche. Il pleurait. Cadette et son petit-fils s'agenouillèrent

dans l'ombre. La voix du prêtre, avec des paroles propitiatoires,

semblait forcer des vantaux invisibles: _Partez de ce monde, âme

chrétienne, au nom de Dieu le Père tout-puissant, qui vous a créée;

au nom de Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant qui a souffert pour vous;

au nom de l'Esprit Saint qui est descendu sur vous; au nom des Anges

et des Archanges; au nom des Trônes et des Dominations; au nom des

Principautés et des Puissances..._ Noémi le contemplait ardemment, se

disant en elle-même: «Il était beau...» Les gens du bourg confondirent

le glas de son agonie avec l'Angelus du matin.

Le baiser au lépreux · 第 26 / 28 题