DANIEL HALÉVY.

_HOMMAGE_ A HENRI GENET

à Madame HENRI GENET.

_C'était dimanche soir. Il était en train de lire. Le livre lui

tombe des mains. Vous, chère amie, vous accourez, et déjà il n'était

plus. Hélas! au long de ces dernières années, que d'amis nous avons

vu disparaître, et de quelle mort soudaine! Mais à la guerre, nous

étions tous entourés par la mort, quand elle prenait l'un de nous, on

s'inclinait sans colère, sans reproche, sans étonnement. Ici, après la

tempête, dans la quiétude retrouvée, quand toutes les vies se refont,

quand la sienne était si douce, si remplie d'un absolu bonheur près de

vous qu'il adorait et qui lui rendiez si bien tout l'amour qu'il avait

pour vous, cette irruption du malheur dans la paix de votre maison,

cela a quelque chose de révoltant et de sauvage que notre cœur ne

peut accepter. Et cependant, quand nous réfléchissons, notre stupeur

s'émousse et nous comprenons bien que nous devons l'ajouter, lui aussi,

à la longue liste de ces amis si chers que la guerre nous a pris.

Il s'est usé dans ces relèves de Verdun, où ses hommes le voyaient

tomber deux et trois fois, à bout de force et se relevant toujours

avec cette volonté de faire très simplement, mais fermement, ce qu'il

devait. Depuis ces mauvais jours, sa santé profondément altérée avait

pu nous faire illusion. L'an passé, en Bretagne, son organisme ranimé

par le doux air de la Rance, la tendresse et l'amitié, semblait avoir

surmonté les maléfices qui nous avaient inquiété. Une occupation de son

goût et bien adaptée à son esprit paraissait de nature à compléter sa

guérison. Il ne ressentait plus ces malaises qui, un moment, avaient

jeté leur ombre sur votre bonheur à tous les deux, et ce retour à la

vie l'enchantait. Hier encore, il vous disait, chère amie, que jamais

il n'avait pris tant de plaisir à marcher dans Paris, dans l'allégresse

de ces beaux froids d'hiver. Il n'y avait là qu'une illusion, une

tromperie de la nature pour rendre notre chagrin plus amer. L'usure

secrète était trop grande; la guerre n'était pas encore finie; les

maléfices continuaient leur travail; et l'autre soir son destin est

venu le surprendre dans sa rêverie habituelle, un volume à la main,

sous la paisible lumière de sa lampe, dans sa veste de velours, de

vieil ami des livres. Je ne sais quoi de mystérieux a posé la main sur

son cœur et n'a pas voulu lui permettre de finir la page commencée._

_Dans cette chambre qu'il va quitter pour toujours, il est encore au

milieu de son petit univers. Voici ses livres que depuis sa jeunesse,

depuis que nous nous connaissons, je l'ai vu rassembler, un par

un, avec un goût si parfait, et sur lesquels il s'est penché avec

une sensibilité exquise. Il a réuni là, pour en faire sa compagnie

ordinaire, tout ce que la pensée de notre race a produit de plus

délié et de plus vigoureux. Au jour le jour, il lisait les œuvres

périssables, incertaines, dont le mérite est difficile à saisir. Il

ne les conservait pas toutes; mais si vous regardiez ces rayons, vous

seriez frappé de voir avec quelle sûreté et quelle juste divination

du talent il a su retenir, dans cette immense production mouvante, ce

qu'il y avait de meilleur. Et aujourd'hui, pour lui dire un dernier mot

d'amitié, toutes les pensées de ses livres se penchent sur lui, avec

nous; nous les sentons qui nous pressent et associent à nos tristesses

leur grave musique silencieuse._

_Ce qui distinguait notre ami, c'était une modestie excessive. Personne

ne s'est plus méfié de lui-même. Que de fois, par exemple, je l'ai

poussé à écrire les récits qu'il me faisait de sa vie de collège--une

vie de petit pensionnaire, qui sortait rarement, et où son besoin de

tendresse ne trouvait guère son compte. C'était des récits étonnants de

sensibilité et de grâce, où il faisait surgir, d'une poussière de cour

de lycée, tant de vieilles figures, que j'avais connues moi aussi, mais

qui s'étaient effacées de mon esprit. Sa mémoire à lui les gardait avec

toute la force que donne au souvenir une tendre imagination de petit

enfant prisonnier. Sur notre chemin d'écolier, depuis les courants

d'air de la porte jusqu'aux salles silencieuses et bien aérées, où

glissaient les chaussons des bonnes sœurs, c'était tout un petit monde

un peu fêlé par le temps, portant sur lui déjà un parfum d'humanité

disparue, qu'il animait d'une verve charmante. Rien qu'en s'écoutant

lui-même il eût écrit, j'en suis sûr, quelque chose de comparable, mais

dans le registre de la tendresse, enfant de Jules Vallès, qui était un

de ses livres de prédilection._

_Perdu dans l'admiration des autres, il achevait de laisser tout à fait

ce très peu de confiance qu'il s'accordait à lui-même; et quelquefois,

surpris de ne sentir en lui que complaisance et générosité pour la

pensée d'autrui, il se demandait: Quelle est donc mon utilité? que

fais-je ici, et à quoi bon?... Je vais te le dire, cher ami._

_Tu remplissais parmi nous un rôle, qui ne peut être tenu que par de

rares esprits. Dans un monde tourmenté par le souci quotidien ou la

poursuite de très vulgaires plaisirs, tu étais celui qui maintient le

goût passionné de la lecture et de la méditation; tu étais celui qui

accueille les pensées qui se forment à tous les points de l'horizon;

le lecteur inconnu, auquel tout artiste s'adresse; le confident et

le soutien de travaux et de rêveries qui, si tu n'existais pas, se

renonceraient vite elles-mêmes. Sans le savoir, seul dans ta chambre,

ton émotion ou ton sourire ont rassuré mainte inquiétude. S'il n'y

avait pas des esprits comme le tien, il n'y aurait bientôt plus de

littérature véritable. On n'écrirait que pour la rue, et l'art n'est

fait, en vérité, que pour l'étroit espace d'une chambre fermée, où

règne un homme comme toi._

_Ah! comme tu avais tort, cher ami, de te désespérer parfois! Ton

rôle magnifique, tu ne le voyais pas. C'était d'entretenir, par mille

voies que nous ne pouvons discerner, des enthousiasmes qui, autrement,

finiraient par mourir dans un silence glacé._

_Pour nous, tes vieux amis, nous n'avons guère écrit de pages sans

avoir pensé à toi. Dans tous les endroits du monde où nous sommes

passés, l'idée de t'amuser un jour du spectacle de notre plaisir nous a

toujours accompagnés. Et quand nous songions à Paris, c'était très vite

ton visage, si loyal et si fin, qui nous apparaissait. Qu'est-ce que

Paris, de loin? Quelques esprits, quelques clous d'or sur une poussière

lumineuse. Tu étais un de ces clous d'or auxquels nous suspendions nos

rêves. Toi, le moins assuré, plus défiant des hommes pour toi-même, tu

avais le secret de nous donner confiance en nous._

_Ma chère Hélène, que de soirées vous avez passées dans cette pièce

à écouter Henri vous lire les livres qu'il aimait, sa belle voix et

le sentiment si juste qu'il avait de toutes les nuances d'un texte.

Lire une belle chose à voix basse, pour lui ce n'était pas assez. Un

mot n'était un mot que lorsqu'il faisait vibrer dans l'air son timbre

musical, et que vous l'enrichissiez, au passage, de votre émotion

féminine. Hélas! nous ne verrons plus les mots et les pensées se former

sur ses lèvres, qui, plus encore que ses yeux, étaient l'expression de

son visage. Il y a un triste bonheur à regarder jusqu'au fond de son

chagrin._

_L'heure est venue maintenant d'accompagner notre ami jusqu'à ce beau

jardin funèbre, qu'il a toujours beaucoup aimé. Bien des fois, dans

le temps où nous habitions ensemble le haut quartier de Montrouge,

nous nous sommes penchés avec lui pour regarder, à la fenêtre, le

grand espace de pierres et de verdures qui s'étendait sous nos yeux.

Au milieu des hauts immeubles qui l'enveloppent de toutes parts, nous

saisissions d'un regard sans tristesse ce grand lieu calme, blanc

et vert, qui à certains jours et sous certaines lumières prenait un

si bel air oriental. Henri l'aimait, et très souvent il en faisait

sa promenade. Romantique passant, comme on n'en voit plus guère, où

allait-il, parmi la foule des tombes inconnues, avec ce bouquet de deux

sous, acheté à la petite marchande? Il allait, suivant son humeur et

la couleur du temps, chez Baudelaire ou chez Sainte-Beuve, pour leur

offrir la fleur de poésie. Touchante offrande, geste antique qu'il

accomplissait avec un sourire des lèvres et tout le sérieux de son

cœur._

_Et nous aussi, mon Henri, nous t'apporterons notre petit bouquet. Les

jours où quelque grand enthousiasme, une phrase, un tableau, un beau

vers ou quelque belle action des hommes aura mis dans notre esprit ce

frémissement qui t'était familier, nous prendrons, à notre tour, le

chemin du Montparnasse et nous viendrons t'apporter en offrande le

chaud mouvement de notre cœur._

_Je voudrais vous parler encore pour retenir plus longtemps notre ami

parmi nous; je voudrais trouver le mot magique, qui suspende le temps.

Lui, maintenant, il le saurait peut-être. Mais nous, pour quelques

jours encore, nous ne sommes que de pauvres hommes, et qui ne savons

rien..._

_Du courage, ma chère Hélène! Que le sentiment du bonheur complet,

absolu, que vous avez donné à votre cher mari vous soutienne; et

appuyez fortement votre détresse sur la douleur de vos amis._

Le baiser au lépreux · 第 12 / 28 题