1922
CE HUITIÈME CAHIER, LE PREMIER DE L'ANNÉE MIL NEUF CENT VINGT-DEUX,
A ÉTÉ TIRÉ A SIX MILLE SEPT CENT TRENTE EXEMPLAIRES DONT TRENTE
EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERT LUMIÈRE NUMÉROTÉS DE I A XXX; CENT
EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS DE XXXI A CXXX, ET
6.600 EXEMPLAIRES SUR VERGÉ BOUFFANT NUMÉROTÉS DE 131 A 6.730.
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_LETTRE_ A FRANÇOIS MAURIAC
Vous m'avez demandé, mon cher Mauriac, une préface pour votre conte.
Non, vous ai-je répondu, à quoi bon? Un conte se lit, se donne à lire;
on le rejette ou l'apprécie, et cela dit tout. Si des considérations
critiques l'accompagnent, elles ne pourront qu'encombrer, qu'indisposer
le lecteur. Sur moi du moins elles feraient cet effet.
Mais écoutez; puisque vous avez eu cette idée d'une sorte de
préliminaire à votre récit, laissez-moi vous faire une proposition:
elle est un peu sévère, je crois que vous l'agréerez pourtant.
Nous venons de perdre un ami que nous estimions tous pour son amour
des lettres. Il n'avait jamais beaucoup écrit, il écrivait de moins
en moins. Mais il lisait de plus en plus, il lisait admirablement. Il
avait la sévérité, la bienveillance, les qualités exquises. S'il vivait
aujourd'hui, je me ferais une fête de lui porter votre conte et de lui
dire: «Lisez cela, Genet, je vous prie; et quand vous l'aurez lu vous
m'en direz votre pensée.» De cette pensée, j'ose être sûr.
Vous ne le connaissiez pas. Il était votre aîné, et menait une vie fort
discrète. Mais je vous l'ai décrit tout entier en vous le qualifiant
d'un mot: il était un lecteur. Un lecteur: il faut sans doute être du
métier pour savoir ce que signifie pour l'homme qui écrit le comparse
invisible qui va le lire et l'écouter; un lecteur: c'est un peu notre
affaire de chercher, de rassembler ici tous ceux de cette race...
Là-dessus, et sur Henri Genet lui-même, j'en dirais long, si je ne m'en
trouvais par ailleurs dispensé. Tharaud, près de son corps, dans cette
chambre studieuse aux murs chargés de livres et décorés d'estampes d'où
on allait l'emporter devant nous, Tharaud, son ami de toujours, a dit
les meilleures paroles. Je les lui ai demandées, il me les a données.
Les voici, vous les lirez.
Je vous demande donc, mon cher Mauriac, que vous me laissiez écrire
en tête de ce Cahier le nom d'Henri Genet, lettré parfait, lecteur
parfait, ami parfait. Je ne saurais, en vérité, vous mieux témoigner le
cas que je fais de votre jeune talent.