Mon amie, vous n’avez pas voulu que j’aille encore voir les jeux
monotones de la mer, et je suis resté. Votre douce influence n’a pas eu
besoin de beaucoup d’efforts, car j’aime à vous obéir, je vous reconnais
la maîtrise dans l’exercice de la volonté. Mais il ne s’agit même pas de
volonté, un désir, une réticence ont suffi. Quoique je sois assez têtu
sur certains points dont je m’exagère peut-être l’importance, ce qui est
bien heureux, car cela m’occupe, j’aime que l’on pèse sur mes décisions
et que l’on me donne de bons motifs, et en est-il de meilleurs que ceux
qui passent dans votre bouche? Malheureusement, on commence à le savoir
et il me viendrait des inquiétudes pour ma liberté, si je ne savais que
vous ne voudrez jamais ce qui peut m’être désagréable.
Ah! l’amitié ainsi comprise et ainsi sentie est une douce chose! Elle a
tous les charmes des sentiments profonds et rien de la tyrannie des
mouvements de vanité. Ce que veut un ami de cette espèce tendre semble
si naturel à l’autre qu’il n’a vraiment aucun mérite à obéir. Il veut et
cela suffit pour que l’autre volonté se plie à un plaisir qui devient
aussitôt le sien; ou plutôt dès qu’une volonté s’exprime, il n’y en a
plus qu’une. Il est vrai qu’il arrive souvent qu’il n’y en a jamais
qu’une qui parle, l’autre attendant sans cesse le mot d’ordre, non par
subordination, mais parce que le goût de la volonté est beaucoup moins
répandu qu’on ne le croit. La plupart des volontés sont fugaces et
mobiles, ne résistent pas à l’impression du moment, tournent sur
elles-mêmes sans trouver le cran d’arrêt qui est la décision, terrible
pour certaines natures. C’est pour elles comme de se jeter à l’eau du
haut d’un pont, et parfois ils verraient le courant emporter leur
bonheur qu’ils crieraient au secours et n’enjamberaient pas. Mais, au
fond, ces êtres qui cultivent si peu leur volonté, qui s’en remettent au
destin du soin de broder leur vie, sont-ils plus malheureux que les
êtres actifs et volontaires?
Or, c’est là le grand point, n’est-ce pas? Il faut donner à sa vie une
certaine couleur de bonheur, ne fût-ce que pour éviter la pitié de ses
semblables. Eh bien, je ne trouve pas que la volonté soit pour cela d’un
grand secours. On peut se donner l’air heureux dans toutes les positions
où le hasard nous jette et on peut même presque toujours s’y rendre
maître d’un certain bonheur suffisant pour ne pas désirer la mort trois
fois par jour. Pour moi, qui n’ai jamais fait grand usage de ma volonté,
je ne la désire qu’une fois, le matin à mon réveil, mais dès que je suis
debout, ce qui ne tarde pas, cent petits bonheurs se présentent à moi,
comme de boire un grand verre d’eau au citron, de fumer des cigarettes,
d’aller regarder les arbres et les femmes, parfois même d’écrire, quand
j’ai quelque chose en train d’un peu difficile. Quand je me découvre la
perspective de passer près de vous quelques instants de la journée, je
trouve la vie bonne, comme un enfant qui aperçoit le soleil dans sa
chambre. Qu’est-ce que la volonté ferait dans tout cela? Si les êtres
que j’aime se détournaient de moi, la volonté la plus violente ne
serait-elle pas impuissante à les arrêter? Plus on veut être aimé et
moins on y réussit. Je sais bien que vous pouvez m’opposer une preuve du
contraire, mais en bon logicien je vous rétorquerai qu’un fait n’est
qu’un fait et ne peut pas servir à soutenir un raisonnement général.
Cependant, Amazone, je ne conteste pas que la volonté n’ait eu un grand
rôle dans votre vie, mais c’est l’histoire de votre nature, cela, et non
pas l’histoire de toutes les natures. Une telle vie, au reste, suscite
beaucoup plus l’admiration que les vies passives, mais il n’en résulte
pas que la volonté soit une nécessité pour toutes les existences. Je
suis persuadé qu’elle aurait achevé de gâcher la mienne, en y
multipliant les déconvenues, car il ne suffit pas d’avoir de la volonté,
il faut que cela soit une volonté adroite et ferme, qui sache lutter
contre le destin. Les velléités, qui sont des volontés maladroites, des
volontés commençantes, d’avance découragées, ne servent qu’à compliquer
la marche des existences; mieux vaut la passivité pure. D’ailleurs il ne
faut pas croire que la volonté soit toujours absente des vies où on ne
la voit pas clairement à l’œuvre. Elle peut exister et ne s’appliquer
qu’à la domination des forces intérieures de l’esprit. Alors la lutte se
passe dans l’ombre et l’on n’en voit les résultats que plus tard,
quelquefois même après que toute la vie s’est écoulée sans résultat
apparent. Croyez-vous que ces luttes intérieures soient sans beauté?
Il ne faut pas juger les êtres sur leur nature, mais l’usage qu’ils font
de leur nature. Il en est qui se sont entièrement recréés et qui ont
fini par rendre la plus ingrate presque agréable. Voilà des victoires
qui restent presque toujours inconnues. Ah! si on pouvait faire un
voyage parmi les volontés et parmi les désirs, que de curieuses
sensations on en rapporterait, quels êtres on aurait vus, différents de
ceux que nous fait connaître la vie! Mais combien ils seraient désolants
et destructeurs du respect que nous avons pour tant de créatures
distinguées! Les désirs surtout, matière sur laquelle s’exerce ou ne
s’exerce pas la volonté, selon les natures, nous offriraient bien des
surprises, et j’avoue que je ne me soumettrais pas volontiers au bon
plaisir de ces caravanes psychologiques venant inspecter mes pensées
secrètes comme des Arabes sous leur tente. Je vivrais, oui, presque
toujours, dans une cage de verre, mais mon cerveau a besoin du secret.
Je ne réponds pas de lui, il a des fantaisies terribles. Il est un être
pourtant auquel j’ouvrirais bien la porte, parce que je n’ai pas peur de
sa curiosité, parce que je crois qu’il n’y trouverait que des mouvements
sympathiques à sa propre nature, une maison où sa pensée fraternelle
s’est déjà écrite sur toutes les glaces: «Entre: c’est toi-même.»
Vous vous souvenez, mon amie, de l’épisode de belle sauvagerie qui
réveilla l’autre soir vos instincts amazoniens, sous les grands arbres
de votre jardin qui faisaient au ciel des dessins de point d’Angleterre?
Je veux mettre ici le sonnet en prose que je vous envoyai le lendemain.
Il finira bien cette lettre, encore que le seul rapport qu’il ait avec
elle est d’être pareillement tissé dans ma vie et d’être comme elle
plein d’énigmes.