Voici, mon amie Amazone, la première partie de ce poème que vous n’avez
pas désapprouvé. _Sonnets en prose_, cette manière, non plus, ne vous a
pas scandalisée, habituée que vous êtes à la magnifique liberté de la
poésie anglaise, qui ne souffre pas d’emprisonner sa pensée derrière les
barreaux de la prison syllabique. Ce n’est pas le vers libre, qui suit
ses règles particulières, c’est la cadence de la prose, mais soumise à
une discipline, qui en fait peut-être une forme nouvelle de poésie. J’ai
voulu un rythme où puissent entrer aussi bien les certitudes
scientifiques que les rêveries incertaines de l’émotion, un rythme qui
admette sans étonnement l’enchevêtrement des connaissances et des
sensations, et qui porte la pensée sans attenter à sa fantaisie.
Ou plutôt, mon amie, j’analyse maintenant ce que je n’ai fait tout
d’abord que sentir. J’aime à me laisser aller aux forces inconscientes.
Elles ont tant de clairvoyance et se font si doucement obéir, avec tant
de fermeté et tant de suite dans les idées! Mais le conscient veut juger
l’inconscient: c’est naturel. Il n’y a que les aveugles qui puissent
disserter méthodiquement sur les couleurs, et sans rire. Moi, je ris,
malgré la tristesse éternelle qui me serre les tempes, je ris quand je
vous vois près de moi, je ris comme un enfant qui retrouve la lumière.
Le rire est sérieux comme la vie. Le rire est une exaltation.
Cet essai de poème aussi est une exaltation. Elle ne rit pas. On ne rit
pas quand on est seul. Mais on est quelquefois ivre de ses pensées.