d’où tomba, comme une pluie de printemps, la tendresse des pensées. Et
quand les pierres en choieraient une à une dans le néant des pierres,
rien ne pourrait faire que vous ne vous soyez assise là, et que votre
image ne s’y soit reflétée dans mes yeux et dans mon esprit. Ce qui a
été une fois est devenu éternel.
Voilà des imaginations bien compliquées, n’est-ce pas, mon amie, pour
accompagner les coups sourds du pic, mais c’est que je les entends moins
à mesure que je pense à vous, et de penser à vous, cela me mène toujours
très loin, puisque vous contenez toutes les possibilités. La diversité
de votre âme satisfait la mienne éprise à la fois de variété et d’unité
et j’aime à promener mon visage
Sur maints charmes de paysage,
O sœur, y comparant les tiens,
paysages de terre et d’eau, d’esprit et de sentiment. Tous les aspects
des choses se renouvellent près de vous et prennent un air de franchise
et de jeunesse. J’aime les femmes à l’intelligence hardie qui ne se
découragent devant rien, mais vraiment j’en ai rencontré bien peu. Elles
ne saisissent des choses que le côté pratique, plus encore, que le côté
personnel, et ce qui n’est d’aucune utilité à leurs desseins, elles le
délaissent comme sans intérêt. Loin que la poésie ait été introduite
dans le monde par les femmes, elles ne s’y prêtent qu’au moment de
l’amour et sous la pression de l’amant. Les hommes sont si chimériques!
Ils veulent toujours quelque chose au delà du possible, et c’est ce qui
fait qu’ils se détachent si facilement de l’être dont ils se sont servi
pour accomplir leur destinée. Après celui-là, ils en veulent une autre
et toujours de même, jusqu’au delà même de leurs facultés, jusqu’au delà
de leurs forces agissantes. La femme, au contraire, s’attarde dans le
présent, elle s’y fixe, elle y prend racine et l’arrachement lui est
d’autant plus douloureux. C’est qu’elles ont obscurément conscience
d’être sur terre pour fonder la vie, et tous leurs gestes concourent à
cela, même quand ils ne sont que des simulacres. Le champ où elle a
travaillé, la femme veut le moissonner aussi, et la continuité des
baisers lui donne quelquefois l’illusion de la fécondité. L’homme passe,
sème et chante. Vous ne vous reconnaissez ni dans l’une ni dans l’autre
allusion, Amazone aux deux natures si bien emmêlées qu’ayant touché une
fibre on ne sait jamais le son qu’elle donnera. Il y a en vous l’odeur
de toutes vos conquêtes et, conquérant à son tour (l’homme est si
chimérique!), il semble qu’on les respirerait sur vos mains enfin
captives. Mais ne croyez pas que cela soit ce qui m’attire à vous. Même,
j’en fais abstraction. Je ne vois dans votre nature amazonienne que ce
qui fait de vous une femme, mais plus apte qu’une autre à satisfaire la
liberté de mon esprit, une femme qui, sans avoir le côté serf des femmes
(qui séduit tant les hommes), en possède tous les dons qui me sont
chers.
Et voilà pourquoi l’image que les choses d’autour de moi avaient retenue
de vous n’est pas brisée, mais seulement suspendue. Elle va se reformer,
et votre présence en consolidera la fragilité momentanée. En attendant
j’y supplée par la mienne. Où je suis, vous êtes, et puisque je pense,
vous êtes pensée et vous surgissez jusque parmi les ruines que des
barbares accumulent près de moi.