RETOUR

Si vous saviez, mon amie, ce qu’ils ont fait de mon logis où chaque

chose vous connaissait et vous aimait! Elles ne sont plus capables de

connaissance, d’amour ni d’aucun sentiment, les pauvres choses. Elles

gisent entassées dans les coins, blessées peut-être, sans plus rien de

la vie simple que leur conférait l’usage quotidien. Je ne puis penser à

autre chose, ni écrire d’autre chose, sur la table de fortune où je

forme malaisément des jambages incertains, avec un chat épeuré sur mon

épaule, comme on représentait, dans les vieilles gravures sur bois, les

alchimistes, nécromans et faiseurs de grimoires. Est-ce que je n’évoque

pas les morts, moi aussi? Est-ce que je ne tente pas de rendre à la vie

la première étreinte des pensées, au moment même où leur souvenir se

disperse, avec les objets qui en avaient été les témoins? Je vois encore

votre entrée dans ma solitude, mon effroi et ma joie bientôt de voir un

être tel que vous se mouvoir en moi avec la simplicité des conquérants.

Ils viennent parce qu’ils devaient venir, ils viennent comme une force

s’accomplit, par une nécessité de leur nature et il semble tout à coup

qu’ils aient toujours été là. Comment les âmes se connaissent-elles

d’avance, comment savent-elles qu’il y a une place qu’il leur appartient

de combler et qu’on ne leur disputera pas? Comment apprennent-elles

qu’elles sont attendues, et qu’elles trouveront, comme dans les contes

de fées, la table mise, parée et chargée de tous les mets de la

communion spirituelle? Je n’en sais rien, ni personne, et je ne veux pas

essayer d’analyser un des mystères les plus charmants de la vie. Vous

vîntes donc et, sans m’en apercevoir, je m’étais mis en route pour aller

à votre rencontre:

Les heures s’en allaient très lentes,

Un soir de brume, un soir d’hiver,

Un soir de mortes et d’absentes,

Où l’on rêve aux rêves d’hier.

Et voilà que, par un soir à peu près pareil, un soir d’été, mais de

brume encore, je me trouve seul, dans les déblais

Et les rêves obscurs où s’endorment les choses,

Parmi la poussière et l’odeur des vieilles roses.

Elles gisent à terre, les vieilles roses, et leur odeur ancienne monte

d’entre les plâtras, et le bruit de la démolition emporte toute paix,

mais je persiste, moi! sur ces ruines et j’écris de ces choses en

attendant qu’elles se reconstituent. On les détruirait toutes, autour de

moi, que je garde les éléments de leur résurrection.

La vasque s’est remplie peu à peu de feuilles mortes,

N’y cherchez pas d’eau pure. Celle que la pluie apporte

A été bue goutte à goutte par les oiseaux,

Il n’y reste rien que la mort. C’est un tombeau.

Mais ne regardez pas au fond, parmi les feuilles.

Quelque chose s’agite encore dans ce cercueil,

Des rêves, des tendresses, des troubles, des désirs,

Je ne sais quoi d’absurde qui ne veut pas mourir.

Les choses non plus ne veulent pas mourir. Tant que nous sommes, elles

sont. J’ai vu détruire des paysages qui vivent toujours dans ma mémoire.

Les arbres, les maisons, les perspectives reviennent prendre leur place

dès que je ferme les yeux sur le présent, et leur réalité est aussi

vraie pour moi qu’au temps où elle était réelle. J’ouvre la porte de

toutes mes demeures successives, même les plus fugitives, et je m’y

installe facilement, à la place accoutumée. Les mêmes visions viennent

m’y visiter et parfois j’y accomplis des rêves qui étaient restés des

rêves. Quand j’aurai quitté ma demeure d’aujourd’hui, je la verrai

toujours s’éclairer de votre sourire,

Lettres à l'Amazone · 第 42 / 97 题