_Au milieu de tous les événements qui se partageaient, en ces dernières
semaines, l'attention publique, on a vu surgir, dans les colonnes de
quelques journaux, un titre qui, s'il répondait à une réalité, serait
assurément le plus sensationnel de tous:_ «Une extraordinaire
découverte.--Création de la vie.» _Il s'agit d'une expérience faite avec
le radium par un jeune savant anglais, M. J.-B. Burke. Nous avons demandé
à notre collaborateur, M. Henry de Varigny, d'exposer à nos lecteurs
cette expérience et d'en déterminer la valeur et la portée._
Il y a quelque temps déjà, M. Raphaël Dubois, professeur de physiologie
à Lyon, fit une expérience dont il rappelait, le 3 novembre dernier,
dans son discours à la rentrée solennelle de l'université de Lyon, les
résultats essentiels. Il déposa un petit cristal de chlorure de baryum
et de radium, avec toutes les précautions aseptiques voulues, sur un
bouillon de culture gélatineux. Dans la gelée nutritive, il vit bientôt
apparaître une quantité considérable de petits corpuscules qui
s'enfonçaient rapidement dans la profondeur et qui augmentaient de
volume. Ces corpuscules ressemblaient tellement à une culture de
microbes que M. Laveran, l'éminent pathologiste à qui M. R. Dubois fit
voir un de ses tubes à la Société de Biologie, dit aussitôt: «Mais ce
sont des moisissures.» Ce n'étaient toutefois pas des moisissures, mais
des granulations. Certaines de ces granulations commençaient à se
segmenter, à se subdiviser en deux. Des photographies de ces corps en
segmentation furent, à une autre séance de la même Société, présentées à
un autre savant de grande valeur, à M. Henneguy, professeur de cytologie
au Collège de France. Et M. Henneguy déclara: «On croirait bien voir des
oeufs de grenouille en voie de segmentation.» Ces deux réponses font
assez voir à quel point les granulations obtenues par M. Dubois
ressemblent à de la matière vivante. Ces granulations, on peut les
produire sans radium, avec du chlorure de baryum en particulier; mais il
y a une parenté entre le baryum et le radium. Elles n'ont pas une durée
indéfinie, d'après les observations de M. R. Dubois; on les voit se
transformer lentement en cristaux et cette transformation est leur fin;
après avoir paru se nourrir, grandir, se multiplier aussi, elles
paraissent mourir, en atteignant une condition désormais fixe et stable.
Leur multiplication, toutefois, est relative: il n'y a pas de vraie
reproduction, il n'y a pas formation de corps similaires qui vivent plus
longtemps que leurs progéniteurs et donnent à leur tour naissance à des
corps qui font de même. «Ce serait véritablement la vie, dit M. Dubois,
en parlant de ses granulations, si elles donnaient naissance à des êtres
semblables à elles-mêmes, mais elles sont stériles et meurent, comment
dire? radicalement célibataires, sans descendance, de la mort totale,
complète, définitive.» Il ne faut donc pas parler de «création de vie»
ou de «génération spontanée». Et il y a d'autant moins lieu de croire le
radium capable de vivifier réellement une matière quelconque qu'on le
sait un destructeur redoutable et puissant de toute vie: il désorganise
les tissus, en tue les cellules et organes, comme chacun le sait. Aussi
M. Dubois n'a-t-il pas tiré de conclusions sensationnelles de son
expérience. Peut-être, toutefois, ne l'a-t-il pas assez fait connaître
dans le monde scientifique. Car voici qu'elle a été réalisée, de façon
indépendante, semble-t-il, par un jeune physicien anglais. M. Burke,
avec les mêmes résultats en gros aussi. Mais une grande publicité a été
faite à M. Burke et des conclusions extraordinaires en ont été tirées.
Ce qu'elles valent, l'avenir le fera voir: mais il est essentiel
d'indiquer qu'en cette affaire la priorité du savant français est
éclatante. Les expériences françaises ont été signalées au public de
Lyon au début de novembre dernier: les anglaises, fin mai 1905 (voir
_Nature_, du 25 mai 1905). Ceci posé, voyons ce que M. J.-B. Burke, qui
travaille au _Cavendish Laboratory_ de Cambridge, a découvert.
[Illustration: L'enveloppe du dirigeable _Lebaudy_, éventrée par la
tempête au camp de Châlons, le 6 juillet.]
[Illustration: M. J.-B. Burke. L'expérience de M.-J. Buttler Burke.
_(Dessin de A.-H. Fisher d'après les documents fournis par M. Burke)._]
[Illustration: Les radiobes de M. J.-B. Burke (Cercles A. B. C.),
comparés aux cristaux de Rainey.]
M. J.-B. Burke étudiait depuis quelque temps la formation des agrégats
moléculaires instables, et les propriétés extraordinaires du radium lui
firent penser que cette substance éminemment instable pourrait, en
agissant sur d'autres corps, déterminer la production de composés
instables aussi. Il prépara donc un bouillon à la gélatine et, tout
comme M. Dubois, y ensemença aseptiquement, cela va de soi, un peu de
chlorure ou de bromure de radium. Nos figures font voir de quelle
manière il s'y prit pour briser, à l'intérieur du tube contenant le
bouillon gélatinisé, un petit tube contenant du radium. Comme M. Dubois,
il vit se produire une apparence de culture à la surface du bouillon. Au
bout de quelques heures, 24 avec le bromure, et 3 ou 4 jours avec le
chlorure, il sembla se former une colonie microbienne. Cette colonie
paraissait localisée à la surface d'abord; puis, avec le temps, tout
comme dans l'expérience de M. Dubois, elle gagna la profondeur de la
gélatine, descendant d'un centimètre en une quinzaine environ. Comme
rien de tout ceci ne se passe dans les tubes de bouillon témoins, non
ensemencés avec du radium, il faut bien conclure qu'on n'est pas en
présence d'une contamination accidentelle par des germes quelconques.
Les phénomènes sont évidemment occasionnés par le radium, et c'est
pourquoi M. Burke a appelé radiobes les corps particuliers dont le
radium provoque la formation dans le bouillon. Ces radiobes ne sont pas
des microbes, d'ailleurs. M. Sims Woodhead, excellent bactériologiste,
l'affirme positivement. Du reste, les radiobes présentent deux
caractères qui les distinguent à fond des microbes. La forte chaleur qui
tue les microbes n'en détruit pas les cadavres: or, par la chaleur, les
radiobes se dissipent et disparaissent totalement. Mais on les voit
reparaître quelque temps après le refroidissement. Autre fait: les
radiobes sont solubles dans l'eau et les microbes ne le sont pas. Chose
curieuse qu'il faut encore signaler: c'est qu'exposés à la lumière ils
disparaissent. Mais si l'on met le bouillon à l'obscurité, on les voit
reparaître au bout de quelques jours. Or, les microbes ne font rien de
pareil et il n'y a pas à rapprocher de ceux-ci les radiobes: trop de
différences, et de trop importantes, distinguent, ces deux groupes de
corps.
Pourtant certains faits rapprochent les radiobes de la matière vivante.
M. J.-B. Burke a, en effet, observé, comme M. R. Dubois, que les
radiobes, d'abord très petits, grossissent. Ils présentent une sorte de
croissance. D'abord imperceptibles, ils acquièrent peu à peu des
dimensions appréciables au microscope (3 dixièmes de millième de
millimètre: ce n'est pas énorme...). Chez les radiobes les plus
volumineux, qui se présentent sous forme de petits corps d'apparence
générale sphérique, il semble même y avoir un épaississement intérieur,
quelque chose qui ressemble au noyau dont sont pourvues les cellules
animales ou végétales. Enfin, comme l'a vu M. R. Dubois, M. J.-B. Burke
constate que les radiobes, ayant atteint une certaine grosseur, se
désagrègent, se brisent, se subdivisent. Mais ces produits secondaires
n'ont guère de vitalité. M. Burke a ensemencé des parties de colonies
sur des bouillons neufs: elles n'ont paru présenter qu'un accroissement
insignifiant. D'autre part, la conduite particulière que manifestent les
radiobes à l'égard de la chaleur, de l'eau et de la lumière, montre bien
qu'on n'a pas affaire à des organismes vivants. Ce sont bien plutôt des
agrégats physico-chimiques, purement et simplement. Et la mort à
laquelle ils succombent, la fixation, l'immobilisation sous forme de
cristaux, est un fait d'ordre physico-chimique encore, et non d'ordre
vital.
Il est vrai qu'on peut très bien imaginer qu'il y ait des formes de vie
aussi inférieures à celle du microbe que celle du microbe est inférieure
à la vie de l'oiseau ou du mammifère. Mais, si le radiobe doit être
considéré comme une de ces formes, on est obligé de reconnaître aussi
que sa vie est à peine digne de ce nom; elle n'a point de permanence ni
de transmissibilité. Aussi sera-t-il plus raisonnable de ne pas chercher
dans les radiobes une forme de vie élémentaire; on y verra plutôt un cas
curieux et intéressant d'agrégats moléculaires instables, qui n'arrivent
à quelque fixité et stabilité qu'après des modifications et des
transformations variées d'ordre physique ou chimique. C'est tout à fait
l'avis de M. R. Dubois, c'est bien un peu celui de M. Burke. Inutile de
tenir compte de l'avis de tant de personnes qui ont fait dire aux
expériences de M. Burke des choses qu'elles ne disent point, en parlant
de la «création de la vie». Il n'y a pas, dans les expériences
singulièrement similaires de M. R. Dubois et de son successeur, M. J.-B.
Burke, à parler d'une «création de vie»: les caractères essentiels de la
vie font défaut. Il est vrai que la mort existe; mais il y a une mort de
la matière inerte et surtout des composés peu stables de celle-ci. Mais
la vie des radiobes n'existe pas: on ne rencontre pas chez eux ce
flambeau que les individus successifs se passent et qui continue à
circuler, porté par les derniers-nés, alors que les ancêtres ont
disparu. Les radiobes ne se multiplient pas.
Tout ceci ne fait toutefois pas que les résultats des expériences de MM.
Dubois et Burke manquent d'intérêt. Ils sont, au contraire, très
intéressants, quand bien même ils n'aboutiraient qu'à nous faire voir
dans la matière inerte des semblants de vie, du genre de ceux qu'on
peut, dans le fond des cieux, observer chez les nébuleuses et chez les
agrégats instables en voie d'évolution. Si ce n'est pas la physiologie
qui en bénéficiera, ce sera la physique ou la chimie. Il y aura toujours
profit. Et le radium en sera responsable, puisque derrière les radiobes,
le véritable problème qui se présente est encore celui du plus fantasque
et du plus anormal des corps que nous connaissons. Donc, tous nos
compliments au radium et à MM. R. Dubois et J.-B. Burke aussi, qui nous
ont ouvert des horizons nouveaux sur l'activité de la substance
essentiellement anormale à laquelle M. Pierre Curie doit son fauteuil à
l'Institut.
Henry de Varigny.