Pourtant, il allait y avoir la répression, la terrifiante, la nécessaire
répression. Elle mit le comble à l'abomination.
Pour se bien rendre compte de ce qui se passa, il faut connaître un peu
la topographie des lieux.
Du boulevard Nicolas, belle esplanade qui rappelle le cours d'Ajot, à
Brest, on domine tout le port, enserré par une ceinture de pentes
rapides ou de murailles à pic et où l'on n'accède que par un bel
escalier monumental, partant du pied de la statue du duc de Richelieu
--gouverneur de la ville pendant l'émigration et depuis ministre de
Louis XVIII--par un ou deux autres escaliers moins importants et par un
petit nombre de rues assez raides. Rien n'est donc plus facile à bloquer
que cette enceinte, cette sorte de fosse oblongue. On la bloqua. Toutes
les issues en furent barrées par des troupes. Et la fusillade commença
vers une heure du matin.
Non pas, dit-on, tout de suite sur les fauteurs d'émeute. Au premier
commandement, beaucoup de fusils partirent en l'air. Mais les assiégés
ripostèrent, et ce fut effroyable. Les soldats, comme on dit,
défendirent leur peau. Et avec quelle frénésie! Ce qu'il a pu être tiré
de balles est inimaginable. Il est des endroits, aujourd'hui encore, sur
les môles et les quais, où on les ramasse à poignées. Quiconque tentait
de fuir était reçu par des feux de salve.
Les cosaques, les farouches cosaques, furent à leur tour de la partie.
Et on les avait munis de mitrailleuses qui crachaient la mort sans
discontinuer avec un bruit de rouet. De temps à autre, des charges, à
bride abattue, avec les terribles _nagaïkas_ cinglant à la volée,
repoussaient les fuyards vers le brasier ardent ou poursuivaient ceux
qui semblaient sur le point de s'échapper. Ce fut atroce.
Ceux qui, de loin, ont pu entr'apercevoir ces scènes dantesques,
frémissent encore en vous les racontant et il est tels détails que la
plume se refuserait à écrire.
Cela égala en horreur les massacres les plus tristement fameux. Et qui
saura jamais combien de personnes périrent cette nuit-là! La flamme dut
supprimer bien des cadavres.
Quant aux gens du Potemkine, ils ne firent rien pour essayer de défendre
leurs amis. Que pouvaient-ils? Ils gardaient leur poudre pour le
lendemain--et encore, il faut bien leur rendre cette justice, ne la
gaspillèrent-ils pas.
Ici, on ne sait pas exactement ce qui s'est passé ce second jour.
Quand l'équipage rebelle eut obtenu l'autorisation de donner à
Omeltchouk une autre sépulture que celle des marins--escomptant
peut-être quelque mouvement--un groupe de matelots descendit à terre
pour conduire le camarade à sa dernière demeure. Mais il fut bien
spécifié que, si on les inquiétait, si on portait la main sur un seul
d'entre eux, si, enfin, ils n'étaient pas de retour à bord à une
certaine heure, le navire bombarderait la ville.
Les funérailles se déroulèrent sans incident. Toutefois, elles se
prolongèrent, et les marins demeurés sur le navire s'impatientèrent. Ils
le firent connaître vers 7 heures 1/2, par un premier coup de canon tiré
à blanc, puis par un second. Et, comme on ne leur répondait par aucun
signal, ils lancèrent deux obus, l'un dirigé sur le _Sobor_, sur la
cathédrale aux toits d'azur violent, l'autre sur le dépôt des poudres,
au faubourg Bougaïefka. Tous deux, assez bien pointés, cependant,
manquèrent le but précis. Le premier démolit, à 100 mètres du _Sobor_,
la corniche d'une maison de la rue Niejinskaïa et vint s'abîmer sur le
pavé devant la maison du consul général d'Italie; l'autre traversa de
part en part, sans éclater, le dernier étage d'un immeuble de
Bougaïefka. C'étaient vraisemblablement, à en juger par le peu
d'importance des dégâts qu'ils ont fait, deux obus d'exercice peu
chargés.
Bien vite, on envoya du port au cuirassé le signal que les matelots
rentraient à bord.
La nuit qui suivit fut plus impressionnante presque que celle de la
veille. Ce fut la «nuit noire».
Sur cette ville sans lumière, car le gouverneur avait fait couper les
fils électriques, une terreur indicible plana.
[Illustration: Un coffre-fort retrouvé dans les décombres des bureaux de
la Compagnie Rossiiskaïa.]
Tandis que la plupart des habitants demeuraient tapis chez eux,
improvisaient des dortoirs dans les caves, n'osaient faire un pas
dehors, dans l'obscurité, tremblaient au moindre bruit, d'autres,
éperdus, fuyaient vers la gare. Quelles scènes il y aurait à décrire,
shakespeariennes et où le burlesque se heurtait à chaque instant au
tragique! Des malins achetaient par lots des billets aux guichets,
prenant tout, sans s'occuper de la destination, moins du prix. D'aucuns
réalisèrent, cette nuit-là et le lendemain, de superbes bénéfices. On
cite un quidam, habitué des sleeping-cars les plus capitonnés, qui donna
1.000 roubles d'un simple billet de seconde classe qui n'en avait pas
coûté cinq! De ces affolés soudoyèrent à prix d'or les employés de la
gare et des trains pour pouvoir monter sans billet dans le convoi en
partance, s'arrêtèrent à une ou deux stations... et rentrèrent le
lendemain à Odessa par le premier train. En deux jours, 30.000 personnes
quittèrent ainsi la ville!
On commence à peine à se remettre de cette alerte, et qui sait quelles
inquiétudes hantent encore, la nuit venue, ce bourgeois qui s'en va, à
pas comptés, à ses affaires, ce commerçant qui rêvasse au seuil de sa
boutique?
Tant que le diable de «Potemkine» ne sera pas arrêté, capturé, mouillé à
son coffre, à Sébastopol, on tremblera encore.
Cependant, les troupes de renfort ont été retirées d'ici ou à peu près.
Le campement établi près du _Sobor_ se dépeuple de jour en jour. On
déblaye le port; des trains entiers de décombres partent d'heure en
heure. Une armée de pauvres diables cherchent leur vie au milieu de ces
détritus sans forme, où se mêlent les matières les plus diverses.
Tout naturellement ma première préoccupation professionnelle fut d'aller
un peu voir de ce côté. Vous pensez si l'on chercha à m'en dissuader. A
s'aventurer seulement avec un kodak en bandoulière, on risquait sa
tête!... Pure exagération de Méridionaux.
Nanti d'une autorisation que me délivra le capitaine Viasmitinof, aide
de camp du nouveau gouverneur, le général Karangosof (tous deux d'une
parfaite urbanité), j'ai pu parcourir tout à loisir les décombres
amoncelés, les bâtiments ruinés.
Au premier plan, dès qu'on arrive sur le port par l'escalier monumental,
il faut traverser les ruines du viaduc qui portait la ligne ferrée. Les
ruines!... Cela se réduit sur cinq cents mètres, à des piles de
maçonnerie espacées d'où retombent les rails affaissés comme des rubans,
car toute la construction en bois a disparu. La petite gare est encore
debout et dresse assez crânement, à ciel ouvert, ses murs calcinés.
Mais, au loin, de longues rames de wagons brûlés et dont demeurent
seulement les bâtis de métal encombrent la voie inférieure sur le quai.
De la maison qui abritait les bureaux de la direction du port, il ne
reste que les murailles.
Tout près, en face, c'est le nouveau môle, séparant le port au Charbon
du Nouveau Port. La partie centrale, sur toute la longueur, en était
occupée par des hangars appartenant soit à la Compagnie _Rossia_ (ou
_Rossiiskaïa_), soit à la Compagnie _Koshkim_. Mais gondolés, éventrés
par places, leurs cloisons et leurs toitures de tôle tordues,
boursoufflées, ils sont à démolir en entier et, dès qu'on aura noyé les
décombres qui fument encore, on va s'y employer.
A gauche du môle, deux navires consumés étalent leurs coques écaillées,
rouillées déjà, souillées de longues coulées de coaltar ou de
pourriture, tous leurs ponts détruits, leurs fines et jolies membrures
toutes déformées: à quai, le _Piotr (le Pierre)_ de la Compagnie
_Rossia_, dont le pavillon flotte encore, souillé de fumée, mais épargné
par la flamme; à côté, l'étrave à terre, _l'Iekaterina (la Catherine)_,
et, près d'elle, sabordé sans doute et coulé, le _Serguief_. Vous pouvez
aller de bassin en bassin, ce sera tout le long la même désolation, les
mêmes ruines et vous venez d'avoir un résumé du spectacle qui va se
renouveler sur un kilomètre et demi peut-être de longueur: toitures
écroulées, murs de briques chancelants, coques vides, rouges et
lépreuses d'avoir été léchées par la flamme. Et puis des tas informes de
débris, goudrons fondus, caisses brûlées, cafés à demi calcinés, sucres
gluants, noirs, dégageant d'acres odeurs, amas d'où montent de
nauséabondes vapeurs. Et, de-ci de-là, des amoncellements
invraisemblables de bouteilles vides, le goulot rompu, parfois à demi
fondues et agglutinées en paquets, bouteilles de vins fins, de
Champagne, de _vodki_ surtout. Parfois, quelque coffre-fort, la porte
arrachée, sur les parois duquel on voit les traces des cartouches qui le
firent sauter. Puis encore, de petits fragments qui scintillent au
soleil et qui sont les robes de nickel des balles qu'on écrase.
Tout à l'extrémité du nouveau môle, au bout de l'interminable enfilade
des hangars en ruines, voici la place où l'idée de l'émeute, sans doute,
a germé dans bien des cerveaux; la place où, tout un jour, sans
entraves, ont retenti les déclamations les plus révolutionnaires, les
excitations les plus criminelles: c'est là où fut exposé le corps
d'Omeltchouk.
Vers huit heures, une chaloupe du _Potemkine_ l'amena, beau grand
cadavre d'homme robuste et jeune, que la mort déjà commençait d'altérer.
Il était en tenue de service, en gris, comme disent les marins de chez
nous, avec sa chemise à col bleu entre-bâillée sur sa gorge musclée. On
fit à terre un lit de paille et l'on y déposa le corps, étendu sur des
planches ramassées aux environs. Devant la foule des débardeurs, des
flâneurs, qui commençait à s'assembler, ou procéda à toute une funèbre
toilette. On joignit ses deux mains sur sa poitrine et, entre ses
doigts, on plaça un cierge qu'une âme pieuse était allée chercher. On
étendit sur ses pieds, comme un suaire, le drapeau blanc écartelé de la
croix bleue de Saint-André, le pavillon de la marine impériale russe et,
au-dessus des mains, on posa un écriteau tout préparé qui relatait le
drame du bord et apprenait au peuple comment Omeltchouk était mort pour
ses camarades, en allant porter à l'état-major leurs doléances.
Quelque temps il demeura là en plein soleil, deux marins en armes
montant la garde à son chevet, entouré d'une foule sans cesse
grossissante, sans cesse renouvelée, où des femmes s'agenouillaient, où
des popes priaient, des hommes invectivaient, foule impressionnable,
vibrante, à laquelle on distribuait des imprimés de propagande et que,
de temps en temps, haranguaient des orateurs enflammés. Auprès du pauvre
mort, on avait mis une caisse ramassée sur les quais, une caisse énorme
dans laquelle les kopecks pleuvaient, pour la famille d'Omeltchouk, pour
les frais de ses funérailles.
A un moment donné, quelqu'un eut pitié de ce pauvre mort étendu, que
caressait l'ardent soleil de juin et l'on dressa, avec trois espars et
une bâche, une sorte de petite tente pour le protéger contre l'ardeur du
jour.
Le soir, l'orgie ici battait son plein. Et c'est à cet endroit que j'ai
vu le plus de balles.
Tout cela va s'éloignant et les détails s'en perdent déjà dans les
mémoires. N'était ce terrible _Potemkine_, dont le nom sans cesse nous
retentit aux oreilles, on aurait à peu près repris sa vie normale.
J'incline à croire, pourtant, que les âmes trempées commencent à n'y
plus penser--surtout le soir, aux approches de minuit, alors que les
divettes des beuglants expédient leur dernier morceau dans le cliquetis
des assiettes et des couverts, en reniflant les apprêts du souper--car
les cafés-concerts ont rouvert leurs portes. Dans leurs jardins abrités
de grands arbres, l'eau verte du Léthé doit sourdre quelque part. Sous
les ombrages de l'un d'eux, l'autre nuit, une société de ces brillants
guerriers qui assurent l'état de siège était même tellement bruyante que
l'officier de police dut intervenir aimablement, mais fermement. Nulle
inquiétude, je vous assure, ne planait sur eux ni sur nous.
Quand nous sortîmes, un joli ciel de cuivre pâle s'éveillait sur la
ville. La mer luisait comme un beau satin sombre. Et nous demeurâmes
longtemps à admirer l'accord harmonieux de ce ciel rosé, caressant de
reflets cette mer violette, en écoutant caqueter une caille matineuse
déjà éveillée dans les arbres du Boulevard. A nos pieds stridulaient les
grillons qui pullulent et qui, du soir à l'aube, se chantent à eux-mêmes
leur grêle et monotone chanson. Un souffle de bucolique était épars dans
l'air frais et il faisait, en vérité, fort bon vivre sous la loi
martiale.