G.-M. VALTOUR.

[Illustration: Canot à vapeur du _Kniaz-Potemkine_ remorquant un navire

charbonnier capturé pour réapprovisionner les soutes du cuirassé. LA

REVOLTE DU "KNIAZ-POTEMKINE" ET LES ÉMEUTES D'ODESSA]

[Illustration: Effet du premier obus lancé par le _Kniaz-Potemkine_, le

29 juin, sur une maison de la rue Niejinskaïa.]

[Illustration: Six jours après le tir du _Kniaz-Potemkine_: la brèche de

la maison de la rue Niejinskaïa est réparée.]

L'Illustration, _qui a publié la semaine dernière la seule photographie

authentique du Kniaz-Potemkine, met cette semaine sous les yeux de ses

lecteurs le dossier photographique complet de cette extraordinaire

aventure qui a ensanglanté Odessa, répandu la terreur dans tous les

ports de la mer Noire et la stupéfaction dans le monde entier_.

_Cet ensemble de documents a été réuni à Odessa et à Constantza par notre

envoyé spécial, M. Gustave Babin, avec l'aide de nos divers

correspondants-photographes dans la Russie du Sud et en Roumanie.

L'envoi de notre collaborateur était accompagné de la lettre suivante:_

Odessa, 23 juin au 6 juillet.

Je ne tremblerai plus quand on nous menacera de l'état de siège. Je

n'aurai plus nulle angoisse en abordant les remparts d'une ville

momentanément humiliée sous ce régime d'exception. A Odessa, du moins,

il est mieux que supportable. Incarné sous les traits du général

Karangosof, il apparaît, même, aimable. Je sais bien qu'il y a quelques

jours seulement--quelques nuits surtout--ce fut autrement terrifiant.

Pour le moment, c'est charmant.

[Illustration: Brèche d'entrée dans la façade]

[Illustration: Brèche de sortie dans la muraille postérieure.]

[Illustration: Maison du faubourg Bougaïefka, à Odessa, traversée par le

second obus du "Kniaz-Potemkine", le 29 juin.]

[Illustration: Le _Kniaz-Potemkine_ mouillé près du phare.]

Et d'abord, à la frontière, je n'ai point reconnu notre Sainte Russie.

La douane comme la gendarmerie de Voloschik furent, pour notre train, la

courtoisie même. Un blond et charmant lieutenant faisait là fonctions de

censeur littéraire. Comme un fait exprès, il y avait dans ce convoi deux

ou trois étudiants et autant, je crois, d'hommes de lettres, avec des

malles bourrées de bouquins. On les apportait par piles sur une table

et, d'un index point du tout nerveux, le lieutenant les feuilletait, y

laissait tomber un oeil calme jusqu'à l'indifférence et les rejetait les

uns sur les autres avec un très visible et élégant dédain pour la parole

imprimée. Et, si je n'avais rencontré au buffet. éplorée, devant son

café, une pauvre cigale montmartroise qui, exilée dans un café-concert

d'Odessa, avait pris la fuite aux premières balles, par le premier

train, en oubliant son passe-port, et qu'on retenait là jusqu'à ce que

cette pièce administrative arrivât, en vérité, j'aurais cru entrer tout

bonnement en Allemagne.

Oui, mais il y avait, à 513 verstes de là, Odessa fumant, Odessa

oppressée par l'état de siège et sous la menace des canons du

_Prince-Potemkine-Taurique_. On en éprouvait déjà comme un vague

serrement de coeur.

[Illustration: Le _Georgi-Pobiedonostzef_ ensablé dans le port, après sa

soumission.]

A la dernière station, les soldats sont campés sous des tentes blanches,

très basses; les uns jouent, d'autres font la lessive. Plus près, aux

larges portes des usines, d'autres soldats veillent, en tenue d'été,

vestes et casquettes blanches, l'arme au poing, contre l'intrusion

possible d'émeutiers et de grévistes. Et l'émotion se corse un peu.

Cependant, voici Odessa, une belle et spacieuse gare, toute neuve, toute

blanche, des rues interminables, coupées et recoupées en équerre, et

dont les lointaines extrémités se noient, confuses, dans la blonde

vapeur d'un jour d'été timide.

Les gens vont, viennent, point pressés; des femmes élégantes passent,

balançant de claires ombrelles; les _izvostchik_ filent rapides sur le

pavé qui réverbère une température de fonderie en pleine chauffe. Nulle

apparence de trouble et de préoccupation. Mais il faudrait causer avec

l'un de ces passants placides pour avoir dans quelles affres ils

viennent de vivre. Ce n'est que les jours suivants, après bien des

conversations, après, surtout, une excursion à travers les quais ravagés

du port, parmi les ruines de l'incendie, les traces évidentes du

pillage, de l'orgie sans nom, sur les môles où le pied écrase des balles

par milliers, c'est alors seulement que nous aurons la vision confuse,

mais effroyable, du drame inouï dont le souvenir hante encore comme un

cauchemar les cervelles les moins impressionnables...

Vous devez connaître aussi bien que nous, désormais, toutes les

péripéties de la sanglante tragédie. Qui sait? mieux que nous,

peut-être, car il demeure encore dans toute cette aventure, pour les

gens d'ici, quelque chose de mystérieux.

[Illustration: Le général Karangosof, gouverneur d'Odessa. _Phot. A.

Gornstein._]

Aussi, je n'ose entreprendre encore de vous expliquer l'inexplicable:

l'apparition de la flotte de la mer Noire devant Odessa pour capturer le

_Kniaz-Potemkine_ révolté, la mutinerie du _Georgi-Pobiedonostzef_, la

retraite de l'amiral Krieger, son retour après le départ du _Potemkine_

et la soumission du _Pobiedonostzef_, etc., etc. De tout cela, on ne

sait ici que ce que l'on a aperçu, ou cru apercevoir, des fenêtres ayant

vue sur la mer. Chacun interprétant à sa façon, suivant la portée de sa

lorgnette et l'excellence de ses yeux, toutes ces manoeuvres, s'est

formé sa petite version bien à lui et qui n'a que quelques points de

ressemblance avec la version du voisin. Quand on a conversé seulement

avec dix personnes et recueilli leurs dix avis autorisés, on est perdu,

égaré, ahuri. Mais, à défaut du drame qui s'est déroulé sur la mer et

que j'espère bien être à même de vous conter un peu plus tard, vous

connaîtrez du moins le drame qui a eu la ville d'Odessa pour théâtre.

[Illustration: Les troupes sur la place de la Cathédrale.]

[Illustration: L'escadre de la mer Noire devant Odessa, le 5 juillet.]

Depuis des semaines, Odessa était troublée par des grèves trop

justifiées, paraît-il, au dire même des gens les plus modérés. Pourtant,

aucun désordre grave ne s'était manifesté. Le lundi 26 juin, les

premières collisions se produisaient entre les ouvriers et la troupe. Le

lendemain, l'effervescence s'accroissait encore. Ce fut sur ces

entrefaites que, le mercredi, le _Kniaz-Potemkine_ amena et débarqua sur

le nouveau môle le corps du matelot Omeltchouk. A la nuit tombante

commençait le pillage du port; bientôt après, l'incendie.

Au crépuscule, une populace innommable se ruait vers la mer, forçait les

entrepôts, enfonçait les bureaux, éventrait les coffres-forts, volait,

razziait, de l'alcool d'abord, tout ce qu'elle trouvait d'alcool. Une

orgie indescriptible commençait tandis que les pillards pratiques

organisaient par la ville, avec le butin ainsi conquis, un fructueux

petit commerce. Dans la soirée, on avait, pour 10 kopecks, une bouteille

d'excellent madère ou de porto de derrière les fagots. Le _vodki_

coulait partout, il faut avoir vu, sur le port, les amoncellements de

ces petites bouteilles claires de la régie des alcools--les «têtes

blanches» et les «têtes rouges», comme les appelle le peuple, d'après la

couleur de leur cachet--pour s'imaginer ce que purent être ces

saturnales.

[Illustrations: Amas de bouteilles, «têtes blanches» et «têtes rouges»,

sur les quais du port.]

A la nuit close, lancé du Potemkine, un vrai signal d'exercice, que

certains yeux devaient guetter au ciel, jaillit parmi les étoiles. Et,

d'un seul coup, comme à un cinquième acte d'opéra, le brasier s'alluma.

Au nouveau môle, où avait reposé tout le jour le cadavre d'Omeltchouk,

une forte odeur de pétrole flotta dans l'air: les précautions étaient

prises d'avance et, entre deux rasades de vodki, les sinistres

travailleurs abattus dans l'après-midi sur le port avaient bien employé

leur temps. Renouvelant les exploits des «soeurs de France», des femmes

allaient, couraient, portant de lourds bidons: Odessa eut, tout comme

jadis Paris, des pétroleuses!

[Illustration: Photographie qui passe, à Odessa, pour être celle du

_Kniaz-Potemkine_ bombardant la ville, et qui représente, en réalité, un

navire du type _Georgi-Pobiedonostzef_, tirant des salves pendant une

visite officielle.]

L'incendie, dans ces conditions, se développa en un clin d'oil. Un des

projecteurs électriques du Potemkine promenait dans la nuit limpide son

blême faisceau, se posait un moment sur un point, où la flamme rouge

aussitôt s'allumait, comme au contact de cette froide et puissante

lumière; la lueur électrique traçait alors sur l'horizon un ou deux

cercles, s'éparpillait un moment sur le ciel pur, glissait sur la mer

calme et s'arrêtait encore sur un bâtiment, un dock, un bureau, qui

flambait à son tour. Le viaduc de bois de la ligne des quais, qui

s'embrasa, formait en avant du tout comme une digue de feu.

[Illustration: Vue de la place du Sobor (cathédrale d'Odessa), occupée

par la troupe, pendant l'état de siège.--Des ouvriers couvreurs

travaillent, malgré les événements, sur les toits de l'église.--Phot.

Byelozerkovsek]

Par bonheur pour le reste de la ville, il n'y avait pas un souffle

d'air. Les flammes montaient droites, comme dans un âtre, et les

flammèches planaient longtemps avant de redescendre, lentes comme les

étincelles d'un bouquet d'artifice dans une fête d'été.

Sur les bassins, où l'on avait jeté des barils vides, on répandit du

pétrole.

Les navires, à leur tour, s'embrasèrent en crépitant!

Des cris de joie, des chants d'ivrognes--couvrant peut-être des

hurlements--traversaient le ronflement sourd de l'incendie.

Et qui dira quels drames dignes de l'enfer durent se dérouler dans cette

fournaise! Combien des buveurs de l'après-midi, surpris dans le premier

sommeil, à demi tués déjà par l'alcool, furent surpris par l'incendie et

dévorés! Combien s'étaient endormis stupides, sur le pavé tiède et ne se

réveillèrent pas!

[Illustration: Plan d'Odessa et carte de la mer Noire avec l'itinéraire

du _Kniaz-Potemkine_.]

[Illustration: Le Kniaz-Potemkine-Tauritchesski à Constantza.]

[Illustration: Agence de la Compagnie maritime Rossiiskaïa après

l'émeute.]

[Illustration: Wagons brûlés sur lesquels sont tombés les rails de la

voie aérienne.]

[Illustration: Vue générale du port prise du haut du grand escalier au

moment où les docks du nouveau môle commençaient à flamber. (Au milieu

du bassin de droite: le cuirassé _Georges-Pobiedonostzef_, qui s'est

mutiné, puis soumis.)]

[Illustration: De gauche à droite: les vapeurs _Platon, Serge_ (coulé et

dont on ne voit que les cheminées) et _Catherine_.]

[Illustration: Débarcadères des lignes de Nicolaief et de Kherson et

leurs hangars finissant de brûler.]

[Illustration: Tronçon de la voie ferrée aérienne qui servait à amener

le blé dans les bateaux-transports.]

[Illustration: Hangars de la Compagnie des chemins de fer incendiés et

laissant des tas de sel à découvert.]

LE PILLAGE ET L'INCENDIE DU PORT D'ODESSA _(Photographies G. Babin, D.

Pouditchef, J. Belozerkovsky, etc.)_

[Illustration: Une des constructions en briques sur lesquelles passait

la voie terrée desservant les quais et les môles.]

[Illustration: Le pont du vapeur _Pierre_, de la Compagnie Rossiiskaïa,

après l'incendie allumé par les émeutiers.]

[Illustration: Aspect d'un entrepôt saccagé et incendié.]

[Illustration: Les pompiers combattant le feu dans un magasin des

chemins de fer du port.]

LE PILLAGE ET L'INCENDIE DU PORT D'ODESSA _(Photographies C. Babin. D.

Pouditchef, J. Belozerkovsky, etc.)_

[Illustration: LE CORPS DU MATELOT OMELTCHOUK EXPOSÉ, LE 28 JUIN, SUR LE

NOUVEAU MOLE D'ODESSA _D'après des photographies et un croquis d'une

rigoureuse précision communiqués à notre envoyé spécial._]

L'Illustration, No. 3255, 15 Juillet 1905 · 第 13 / 35 题