IX

En 1611, un prêtre de Provence, nommé Louis Gaufridi, fut accusé

d'avoir ensorcelé une jeune fille. Cette fille était noble et

s'appelait Madelaine de la Palud. La procédure du procès existe.

On y trouve détaillés des faits de possession aussi nombreux

qu'extraordinaires. La science moderne, qui a pris connaissance de ces

faits, et qui les explique ou croit les expliquer, ne trouvera jamais

le secret de l'influence d'un être humain sur un autre être humain dans

des proportions aussi colossales. En vain prononce-t-on le mot d'amour.

On veut éclairer un abîme par un second abîme qu'on creuse dans le fond

du premier. Qu'est-ce que l'amour? Et comment, et pourquoi naît-il dans

les âmes?

Madelaine de la Palud, qui appartenait à la société éclairée de son

époque, déposa que Gaufridi l'avait ensorcelée, seulement en lui

soufflant sur le front. Gaufridi était jeune encore, il était beau,

il était surtout éloquent. Shakespeare a écrit quelque part: «Je

mépriserais l'homme qui, avec une langue, ne persuaderait pas à une

femme ce qu'il voudrait.» Et, d'ailleurs, que les motifs de l'abbé

Gaufridi fussent d'un fanatique, d'un insensé ou d'un homme qui faisait

habilement servir le diable à ses passions; qu'ils fussent purs ou

impurs, qu'importe! il avait _voulu_ exercer une action énergique sur

Madelaine de la Palud, et on sait la magie invincible, le coup de

baguette de la volonté! Mais l'abbé de la Croix-Jugan était, comme il

le disait lui-même, un restant de torture; il effrayait et tourmentait

le regard. Il ne _voulait_ pas, il n'a jamais _voulu_ inspirer à Jeanne

de la haine ou de l'amour. La comtesse de Montsurvent m'a juré ses

grands dieux que, malgré les bruits qui coururent, et dont maître Louis

Tainnebouy avait été pour moi l'écho, elle le croyait parfaitement

innocent du malheur de Jeanne. Seulement, ce que la vieille comtesse

croyait savoir, parce qu'elle avait connu l'ancien moine, les gens de

Blanchelande l'ignoraient, et c'est surtout ce qu'on ne comprend pas

qu'on explique. L'esprit humain se venge de ses ignorances par ses

erreurs.

D'un autre côté, la vie de l'abbé de la Croix-Jugan prêtait

merveilleusement aux imaginations étrangères. Il avait, ainsi que

l'avait dit Barbe Causseron, la servante du curé, fieffé la maison du

bonhomme Bouët, auprès des ruines de l'Abbaye, et il y vivait solitaire

comme le plus sauvage hibou qui ait jamais habité un tronc d'arbre

creux. Le jour, on ne l'apercevait guère qu'à l'église de Blanchelande,

enroulé, comme le premier jour qu'on l'y vit, dans le capuchon de son

manteau noir qu'il portait par-dessus son rochet, et dont les plis

profonds, comme des cannelures, lui donnaient quelque chose de sculpté

et de monumental. Toujours sous le coup d'une punition épiscopale

pour avoir manqué aux Saints Canons et à l'esprit de son état en

guerroyant avec un fanatisme qu'on accusait d'avoir été sanguinaire,

il ne lui était permis ni de dire la messe ni de confesser. L'Église,

qui a le génie de la pénitence, lui avait infligé la plus sévère, en

lui interdisant les grandes fonctions militantes du prêtre. Il était

tenu seulement d'assister à tous les offices, sans étole, et il n'y

manquait jamais. Hors les jours fériés, où il venait à l'église de

Blanchelande, on ne le rencontrait guère dans les environs que de nuit

ou au crépuscule. Ancienne habitude de Chouan, disaient les uns; noire

mélancolie, disaient les autres; chose singulière et suspecte, disaient

à peu près tous. Quelques esprits, à qui les circonstances politiques

d'alors donnaient une défiance raisonneuse, prétendaient que cet

abbé-soldat, toujours dangereux, cachait des projets de conspiration

et de reprise de guerre civile dans sa solitude, et que cet isolement

calculé servait à voiler des absences, des voyages et des entrevues

avec des hommes de son parti. _Qui a bu boira_, disaient les sages.

Par exception à leur immémorial usage, peut-être que les sages ne se

trompaient pas. D'un dimanche à l'autre, on voyait la petite maison

de l'abbé de la Croix-Jugan, fenêtres et porte strictement fermées.

Nul bruit ne se faisait entendre de l'écurie, où son cheval entier

hennissait, se secouait et frappait si fort la dalle de ses pieds

ferrés, quand il y était, qu'on l'entendait à trente pas de là, sur la

route.

Les malins qui passaient le long de cette maison, morne et muette,

se disaient tout bas avec une brusquerie cynique: «Il fait plus de

pèlerinages que de prières, cet enragé moine-là!» Mais, le dimanche

suivant, les malins retrouvaient le noir capuchon dans la stalle de

chêne, avec la ponctualité rigide et scrupuleuse du prêtre et du

pénitent.

Or il y avait un peu plus d'un an que le mystérieux abbé menait cette

vie impénétrable, quand, un soir de Vendredi Saint, après Ténèbres,

deux femmes qui sortaient de l'église, et qui se dirent bonsoir à la

grille du cimetière, prirent, en causant, le chemin du bourg.

L'une d'elles était Nônon Cocouan, la couturière en journée; l'autre,

Barbe Causseron, la servante de l'honnête curé Caillemer. C'étaient

toutes les deux ce qu'on appelle de ces langues bien pendues qui lapent

avidement toutes les nouvelles et tous les propos d'une contrée et

les rejettent tellement mêlés à leurs inventions de bavardes, que le

diable, avec toute sa chimie, ne saurait comment s'y prendre pour les

filtrer. Barbe était plus âgée que Nônon. Elle n'avait jamais eu la

beauté de la couturière. Aussi, servante de curé dès sa jeunesse, à

cause du peu de tentations qu'elle aurait offertes aux imaginations

les moins vertueuses, elle avait le sentiment de son importance

personnelle, et plus qu'avec personne, ce sentiment s'exaltait-il avec

une dévote comme l'était Nônon! «Elle approchait de MM. les prêtres,»

disait Nônon avec une envie respectueuse. Ce mot-là éclairait bien

leurs relations. Que n'eût-elle pas donné, Nônon Cocouan, pour être à

la place de Barbe Causseron, eût-elle dû en prendre, par-dessus le

marché, le bec pincé, les reins de manche à balai et le teint jaune,

sec et fripé comme une _guezette_[6] de l'année dernière! La Barbe

Causseron, cette insupportable précieuse de cuisine, avait des manières

si endoctrinantes de dire: «Ma fille,» à Nônon Cocouan, que celle-ci

ne les eût probablement point souffertes sans cette grande position

qui lui consacrait Barbe, «d'approcher MM. les prêtres,» et qui était,

pour elle, la chimère, caressée dans son cœur, des derniers jours de sa

vieillesse, car Nônon voulait mourir servante de curé.

[Note 6: Dans la langue du pays, la branche de laurier bénit qu'on

rapporte chez soi le jour des Rameaux et qu'on attache à la ruelle des

alcôves.

(_Note de l'Auteur._)]

--Barbe, dit Nônon avec cet air de mystère qui précède tout commérage

chez les dévotes, vous qui êtes d'Église, ma très-chère fille, est-ce

que notre vénérable seigneur de Coutances, a relevé de son interdiction

M. l'abbé de la Croix-Jugan?

--D'abord, ma fille, il n'est pas interdit, il n'est que _suspens_,

répondit la Causseron, avec un air de renseignement et de savoir qui

faisait de sa coiffe plate le plus bouffon des bonnets de docteur.

Mais nenni! point que je sache, ma fille. La _suspense_ est toujours

_maintinte_. Nous n'avons rien reçu de l'évêché. Il y a plus de quinze

jours que le piéton n'a rien apporté au presbytère, et m'est avis

que les pouvoirs, s'ils étaient remis à M. l'abbé de la Croix-Jugan,

passeraient par les mains de M. le curé de Blanchelande. _Il n'y a pas

là-dessus la seule difficulté!_

Et Barbe se rengorgea sur ce mot, pris au vicaire de la paroisse, qui

le bredouillait et en fermait toutes ses démonstrations en chaire,

quand la difficulté qu'il niait commençait de lui apparaître.

--C'est drôle alors! fit Nônon, marchant de conserve avec Barbe et

comme se parlant à elle-même.

--Qui? drôle? repartit Barbe curieuse, avec un filet de vinaigre rosat

dans la voix.

--C'est que, dit Nônon en se rapprochant comme si les haies des deux

bords du chemin avaient eu des oreilles, c'est que j'ai vu, il n'y a

qu'un moment, maîtresse le Hardouey, qui n'était point dans son banc

pendant qu'on a chanté Ténèbres, se glisser dans la sacristie, et je

suis _sûre et certaine_ qu'il n'y avait dans la sacristie que M. l'abbé

de la Croix-Jugan.

--Vous vous serez trompée, ma fille, répondit Barbe compendieusement et

les yeux baissés avec discrétion.

--Nenni, fit Nônon, je l'ai parfaitement vue et comme je vous vois,

Barbe. J'étais toute seule dans la nef, et ce qui est resté de monde

après Ténèbres priait au sépulcre. Les deux confessionnaux de la

chapelle de la Vierge et du bas de l'église étaient pleins. Vous savez

qu'il y en a un autre tout vermoulu auprès des fonts, qui servait

dans le temps à feu le curé de Neufménil, quand il venait confesser

ses _pratiques_ à Blanchelande. Le _custô_[7] y renferme à présent

des bouts de cierges brûlés et les chandeliers de cuivre qui ont été

remplacés par les chandeliers d'argent. Eh bien! sur mon salut éternel,

croyez-le si vous voulez maintenant, maîtresse le Hardouey est sortie

de là, bien enveloppée dans sa pelisse, et a gagné tout doucement, à

petits pas et en chaussons, par la contre-allée, le chœur de l'église,

où M. l'abbé de la Croix-Jugan faisait sa méditation dans sa stalle,

et, _pour lors_, il s'est levé et ils s'en sont allés dans la sacristie

tous les deux.

[Note 7: Le _custô_ (patois). C'est le nom que dans les villages du

fond de la Manche on donne au sacristain, et nous l'avons écrit comme

on le prononce.

(_Note de l'auteur._)]

--Si vous êtes bien sûre de l'avoir vue, reprit Barbe, qui ne voulait

pas nier une minute de plus ce qu'elle grillait d'envie de croire vrai,

je dis comme vous, Nônon, que c'est un peu étonnant, ça! Car quelle

affaire peut avoir maîtresse le Hardouey avec l'abbé de la Croix-Jugan,

qui ne confesse pas et qui ne parle pas à trois personnes, en exceptant

M. le curé?

--Vère! dit Nônon. C'est la pure vérité ce que vous dites. Mais

voulez-vous que de trois personnes _à qui il parle_, je vous en nomme

deux auxquelles il _cause_ p'us souvent p'-têtre que vous ne pensez?

Barbe s'arrêta dans le chemin, et regardant Nônon comme une vieille

chatte qui regarde une jatte de crème:

--Vous êtes donc instruite? fit-elle avec une papelardise ineffable.

--Ah! ma chère dame Barbe, s'écria Nônon, je suis couturière à

la journée. Je n'ai pas, comme vous, le bonheur, et l'honneur,

ajouta-t-elle en parenthèse ravisée, de rester dans un presbytère,

toute la semaine des sept jours du bon Dieu, à soigner le dîner de MM.

les prêtres et à raccommoder les effets de M. le curé. Il faut que je

me lève matin et que je revienne tard à Blanchelande. Je suis obligée

de trotter partout, dans les environs, pour de l'ouvrage, et voilà

pourquoi je sais et j'apprends bien des choses que vous, avec tous vos

mérites, ma chère et respectable fille, vous ne pouvez réellement pas

savoir.

--Est-ce que vous avez appris quelque chose, dit Barbe que la curiosité

démangeait et commençait de cuire, ayant rapport à maîtresse le

Hardouey et à l'abbé de la Croix-Jugan?

--Oh! rien du tout! répondit Nônon, qui aimait, au fond,

Jeanne-Madelaine, mais qui cédait au besoin de commérer ancré au cœur

de toutes les femmes; seulement l'abbé de la Croix-Jugan et maîtresse

le Hardouey se connaissent plus qu'ils ne paraissent; c'est moi qui

vous le dis! L'abbé, qui est un ancien Chouan et un seigneur, ne met

pas, bien entendu, le bout de son pied chez un acquéreur de biens

d'Église, comme ce le Hardouey; mais il voit Jeanne-Madelaine, qui est

une Feuardent, une fille de condition, chez la vieille Clotte. Et c'est

bien souvent qu'il y va et qu'il l'y rencontre, m'a conté la petite

Ingou, qu'on envoie à l'école, dès qu'ils arrivent, ou à jouer aux

_callouets_ toute seule au fond du courtil.

--Chez la vieille Clotte! fit Barbe Causseron, atroce comme une fille

qui, pendant toute sa vie, n'a jamais senti le cruel bonheur d'avoir

un cœur aimé du sien, et à qui la faute et la douleur n'ont point

appris la miséricorde. Chez cette _Marie-je-t'en-prie_, malade de ses

vices! joli lieu de rendez-vous pour un prêtre et une femme mariée! Pas

possible, ma chère: ce serait une chose trop affreuse, par exemple! Je

ne la croirai, celle-là, que quand je l'aurai vue. _Il n'y a pas sur ça

la seule difficulté._

--Mon Dieu, Barbe, repartit Nônon, qui était bonne, elle, comme un

reste de belle fille indulgente; le mal n'est pas si grand, après

tout! On ne peut pas avoir de mauvaises pensées sur cet abbé, qui

ferait plus peur qu'autre chose à une femme, avec son visage dévoré..

Jamais, au grand jamais, on n'a rien dit de Jeanne. Sa réputation est

nette comme l'or. Et pourtant, il y a eu bien des jeunes gens amoureux

d'elle, soit ici, à Blanchelande, soit à Lessay! Si donc ils se voient

chez la Clotte c'est qu'il y a peut-être là-dessous quelque manigance

de chouannerie. La Clotte a été suspectée d'être une Chouanne dans le

temps, et vous vous rappelez qu'ils l'ont _tousée_, comme on disait

alors, sur la place du Marché. Ils croient pouvoir se fier à elle pour

quelque chose qui tient à c'te chouannerie, mais il n'y a pas d'autre

mal que ça à penser, bien sûr!

--C'est égal, dit la Causseron, restée défiante, quoiqu'elle ne trouvât

pas de réponse au raisonnement très-sensé de Nônon, je dois avertir

M. le curé, tout de même. Si c'est ce que vous dites, la sacristie

de l'église de Blanchelande ne doit pas être un nid à Chouans qui se

cachent. Et d'ailleurs, pourquoi toute cette chouannerie qui n'a que

trop duré, maintenant que les églises sont rouvertes et que nous

r'avons nos curés? Ce prêtre m'a toujours _épeurée_, fit-elle; on

dit de lui bien des choses terribles. Il ferait mettre à sac tout

Blanchelande avec ses comploteries contre le gouvernement. S'il était

vraiment pénitent, depuis le temps, monseigneur l'Évêque lui aurait

remis ses pouvoirs de confesser et de dire la messe. Il faut qu'il

soit bien enragé, au contraire, puisqu'il entraîne une femme comme

maîtresse le Hardouey dans son péché. Mon doux Jésus! qu'est-ce qu'ils

peuvent bien avoir fait, tous deux, dans la sacristie? Et peut-être

en ce moment qu'ils y sont encore! Ah! certainement j'en parlerai à

M. le curé, et dès ce soir, en lui servant sa collation de jeûne. Ne

m'en détournez pas. Adieu, ma fille. Je suis tenue en conscience, et

sous peine de péché mortel, d'avertir M. le curé de ce qui se passe.

_Il n'y pas là-dessus la seule difficulté._--Et après avoir lâché ce

flux saccadé de paroles, elle se mit à trottiner sous le vent qui la

poussait,--un vent sec et froid de Semaine Sainte,--qui n'avait cessé

de souffler aux jupes et au mantelet de nos deux flanières et qui

emporta leurs propos par-dessus les haies. En effet, c'est à partir de

cette journée qu'à Lessay et à Blanchelande, on commença de joindre

ensemble les noms de Jeanne le Hardouey et de l'abbé de la Croix-Jugan.

Nônon Cocouan ne s'était pas trompée. Elle avait très-bien vu Jeanne

le Hardouey entrer dans la sacristie de l'église de Blanchelande et

elle avait très-bien deviné, avec son bon sens dépourvu de malice,

«que quelque chouannerie couvait là-dessous.» C'était de cela qu'il

retournait, en effet. L'abbé de la Croix-Jugan faisait depuis plus

de six mois servir Jeanne le Hardouey à ses desseins. Il la voyait

fréquemment chez la Clotte. Il avait jugé sans doute, avec ce regard

suraigu des hommes appelés à gouverner les autres hommes,--car, d'après

toutes les observations de la comtesse de Montsurvent, il était de

cette race-là,--le profit qu'il pouvait tirer de Jeanne-Madelaine.

Mariée comme elle l'était à un cultivateur-herbager, elle pouvait,

sous prétexte d'aller au marché de Coutances et aux foires du pays,

porter des lettres, des informations, des signaux convenus aux chefs

du parti royaliste cachés ou dispersés dans les environs. Qui aurait

suspecté une femme dans la position de Jeanne, laquelle continuait de

faire, et sans plus, ce qu'elle avait fait toute sa vie? D'un autre

côté, par la nature ferme de son âme, par le souvenir ardent et fier

de sa naissance, par l'humiliation de son mariage, par les sentiments

nouveaux et extraordinaires qu'il voyait en elle et qui entr'ouvraient,

de temps en temps, ce masque rouge de sang extravasé, que les révoltes

d'un cœur trop concentré avaient moulé sur son visage, Jeanne offrait

à l'abbé de la Croix-Jugan un instrument que rien ne fausserait, et il

l'avait saisi comme tel. Ce Jéhoël qui, à dix-huit ans, était resté

muet et indifférent à l'amour fauve et sans frein d'Adélaïde Malgy, le

moine blanc et pâle, qui semblait l'archange impassible de l'orgie,

tombé du ciel, mais relevé au milieu de ceux qui chancelaient autour

de lui, devait être un de ces hommes mauvais à rencontrer dans la vie

pour les cœurs tendres qui savent aimer. C'était une de ces âmes tout

en esprit et en volonté, composées avec un éther implacable, dont la

pureté tue, et qui n'étreignent, dans leurs ardeurs de feu blanc comme

le feu mystique, que des choses invisibles, une cause, une idée, un

pouvoir, une patrie! Les femmes, leurs affections, leur destinée, ne

pèsent rien dans les vastes mains de ces hommes, vides ou pleines des

mondes qui les doivent remplir. Or, par cela même qu'il était tout

cela, Jéhoël ne pouvait-il donc pas, dans l'intérêt de la cause à

laquelle il s'était dévoué, et quoique prêtre, et quoiqu'il n'eût pas

voulu inspirer à Jeanne une passion coupable, souffler de ses lèvres de

marbre dans la forge allumée de ce cœur qui se fondait pour lui, malgré

sa force, comme le fer finit par devenir fusible dans la flamme?

Car, il faut bien le dire, il faut bien lâcher le grand mot que j'ai

retardé si longtemps: Jeanne-Madelaine aimait d'amour l'abbé Jéhoël

de la Croix-Jugan. Que si, au lieu d'être une histoire, ceci avait le

malheur d'être un roman, je serais forcé de sacrifier un peu de la

vérité à la vraisemblance, et de montrer au moins, pour que cet amour

ne fût pas traité d'impossible, comment et par quelles attractions une

femme bien organisée, saine d'esprit, d'une âme forte et pure, avait pu

s'éprendre du monstrueux défiguré de la Fosse. Je me trouverais obligé

d'insister beaucoup sur la nature virile de Jeanne, de cette brave et

simple femme d'action, pour qui le mot familièrement héroïque: «Un

homme est toujours assez beau quand il ne fait pas peur à son cheval,»

semblait avoir été inventé. Dieu merci, toute cette psychologie est

inutile. Je ne suis qu'un simple conteur. L'amour de Jeanne, que

je n'ai point à justifier, qu'il fût venu à travers l'horreur, à

travers la pitié, à travers l'admiration, à travers vingt sentiments,

impulsions ou obstacles, possédait le cœur de cette femme avec la furie

d'une passion qui, comme la mer, a dévoré tout ce qui barrait son

passage, et cet amour, auquel avait résisté longtemps Jeanne-Madelaine,

commençait enfin d'apparaître aux yeux les moins clairvoyants.

Extraordinaire même pour ceux à qui la réflexion enseigne quelle

aliénation de toutes les facultés humaines est l'amour, que ne dut-il

pas être pour les esprits qui entouraient Jeanne, pour tous ces paysans

cotentinais parmi lesquels elle vivait! A ses propres yeux même,

Jeanne-Madelaine dut pendant longtemps--ainsi qu'on l'a cru et qu'on

le croyait encore du temps de maître Tainnebouy--être ensorcelée. La

prédiction menaçante du berger s'était peu à peu enfoncée dans son

âme. D'abord elle en avait bravé et insulté l'influence, mais la force

de ce qu'elle éprouvait l'y fit croire. Autrement elle n'aurait rien

compris à tout ce qui se passait en elle. Quand elle pensait à l'objet

de son amour: «Suis-je dépravée?» se disait-elle; et ce doute rendait

son amour plus profond... plus marqué du caractère de la bête dont il

est parlé dans l'Apocalypse, et qui, pour les âmes, est le sceau de la

damnation éternelle. L'histoire de la Malgy ne lui sortait point de la

pensée; elle se croyait réservée à une fin pareille; mais, d'une autre

trempe que cette fille violente et faible, elle s'était _imposé le

devoir_ de cacher la passion qui la minait et de ne révéler à personne

l'énigme cruelle de sa vie. Illusion commune aux âmes fortes! On croit

pouvoir cacher la folie de son cœur, et, de fait, on la dissimule

pendant un laps de temps qui use la vie; mais tout à coup voilà que la

honteuse folie a paru; voilà que tout le monde en parle et que chacun

s'en récrie, sans qu'on sache même comment pareille chose a pu arriver!

Et pour Jeanne, ce moment-là était venu. A dater de cette première

révélation faite à la servante du curé Caillemer par Nônon Cocouan,

des bruits vagues, un mot dit par-ci et par-là, des souffles plutôt

que des mots, mais des souffles qui vont tout à l'heure devenir un

orage, commencèrent à circuler sur la pauvre Jeanne. D'abord on parla,

comme Nônon, de chouannerie... Mais, comme le pays resta tranquille,

comme l'abbé de la Croix-Jugan ne fit aucune démonstration extérieure

qui prouvât que le chef de Chouans, toujours soupçonné en lui,

malgré son attitude de pénitent, vivait et agissait, on perdit peu

à peu l'idée qu'on avait eue d'abord pour expliquer les espèces de

relations qui existaient entre lui et maîtresse le Hardouey. La cause

royaliste était, en effet, désespérée, et les efforts de cette âme à

la Witikind qui respirait sous le capuchon ténébreux de l'ancien moine

n'aboutirent jamais à réveiller autour de lui les âmes lassées des

gentilshommes, ses compagnons d'armes. Les jours tombant les uns sur

les autres sans amener d'événement, et les entrevues chez la Clotte

entre l'abbé de la Croix-Jugan et Jeanne restant aussi fréquentes

que par le passé, on vit des étonnements qui avaient l'air sournois

des soupçons. «Ma foi, disaient beaucoup de bonnes têtes, maîtresse

le Hardouey a beau être une fille de condition, une demoiselle de

Feuardent, et l'abbé de la Croix-Jugan, une face criblée et couturée,

pire que si toutes les petites véroles de la terre y avaient passé...

le diable est bien malin, et si j'étais maître Thomas, je ne me

soucierais guère des accointances de ma femme avec ce prêtre qui,

malgré ses airs d'aujourd'hui, n'a jamais beaucoup tenu à sa robe,

puisqu'il s'est défroqué si vite pour aller aux Chouans.» Ces sortes de

réflexions, faites en passant, finirent par acquérir une consistance

qu'involontairement la malheureuse Jeanne augmenta. Elle souffrait

alors des peines cruelles. Elle était arrivée à cette crise de l'amour

où les épreuves du dévouement ne suffisent plus à l'apaisement du

sentiment qu'on éprouve. D'ailleurs, ces preuves elles-mêmes devenaient

impossibles à donner. Elle avait multiplié pendant longtemps les

courses les plus périlleuses, pour le compte de cet abbé, qui ne

pensait qu'à relever sa cause abattue, portant des dépêches à la faire

fusiller, toute femme qu'elle fût, si elle eût été arrêtée. Quand, à

Blanchelande, on la croyait à Coutances pour quelque affaire de son

mari, elle était sur la côte qui n'est éloignée de Lessay que d'une

faible distance, et elle remettait elle-même aux hommes intrépides

qui, comme Quintal ou le fameux Des Touches lui-même, portaient la

correspondance du parti royaliste en Angleterre, les lettres de

l'abbé de la Croix-Jugan. Cette vie aventureuse et qui la soutenait

n'était plus possible. L'abbé avait perdu sa dernière espérance...

et il avait serré autour de lui, et avec la rage qui autrefois

avait armé son espingole, ce camail brûlant dans lequel il faudrait

désormais mourir! Jeanne sentait bien que même l'œil de cet homme

ne la regardait plus depuis qu'il avait été obligé d'abandonner ses

desseins. Avec l'élévation de son caractère, et religieuse comme elle

l'était, elle dut terriblement souffrir des mouvements désordonnés qui

l'entraînaient vers ce prêtre, dont l'âme était inaccessible. Elle se

vit, au fond de son cœur, déshonorée; de tels supplices ne se gardent

pas éternellement enfermés sous un _tour de gorge_, comme l'avait dit

maître Tainnebouy, et on ne put s'empêcher de les voir, malgré les

efforts de Jeanne-Madelaine pour les cacher. Une fois aperçus, une fois

cette grande question posée dans Blanchelande: «Qu'a donc cette pauvre

maîtresse le Hardouey?» Dieu sait tout ce qu'on put ajouter. Sa pure

renommée était flétrie.--C'est précisément dans ce temps-là que maître

Louis avait connu Jeanne.

«Monsieur, me racontait-il avec des accents que je ne puis oublier;

je vous l'ai déjà dit, depuis bien longtemps avant cette époque,

l'entendement n'y était plus, et elle avait bien l'air de ce qu'elle

était. J'ai vu souvent qu'on lui parlait, et elle ne vous répondait

pas; mais elle vous regardait d'un grand œil mort, comme celui d'une

génisse abattue, elle qui avait eu des yeux à casser toutes les

vitres d'une cathédrale! Toute sa faisance-valoir, qui était la plus

considérable du pays, ne lui était _de rien_. Elle aimait encore à

monter sa pouliche et aller au marché; mais à la maison, plus de femme,

monsieur, plus de ménagère, plus de maîtresse le Hardouey, mais une

arbalète rompue, une anatomie dans un coin! Quand le Hardouey, qui

n'était pas, c'est vrai, une grande sorte d'homme, mais qui l'aimait

à sa manière, après tout, comme la suite ne l'a que trop prouvé, lui

demandait ce qu'elle avait et pourquoi elle était comme ça, elle disait

qu'elle ne savait pas ce qui lui bouillait dans la tête; et par le

bœuf de la sainte crèche! elle était bien _fondée_ à parler ainsi,

car son visage avait l'air d'une fournaise, vère! d'un four à chaux

qui flambe dans la nuit! Je suis bien souvent resté devant à songer

qu'elle était perdue. Maître le Hardouey la conduisit lui-même, et

à plusieurs fois, aux médecins de Coutances; mais les médecins ne

pouvaient rien à ce qui n'était pas une maladie d'homme ou de femme,

monsieur! Et _à preuve_ que le malin esprit était fourré là-dedans, et

qu'elle savait la griffe qui l'avait blessée et qui la tenait, c'est

que le curé Caillemer lui conseilla de faire une neuvaine à la bonne

Vierge de la Délivrande, et que, religieuse comme elle l'avait toujours

été, elle ne voulut pas! C'était là le dernier degré de sortilége et

de misère, monsieur: elle ne voulait pas guérir! Elle aimait le sort

qu'on lui avait jeté. Les uns parlaient du berger du vieux _probytère_,

les autres de l'abbé de la Croix-Jugan, et, croyez-moi, monsieur...

c'étaient de terribles et ordes remarques qu'on faisait alors sur

maîtresse le Hardouey, à Blanchelande, au bourg de Lessay et plus

loin,--et je n'ai jamais su bien tirer au clair ce qu'on racontait;

mais, vrai comme nous v'là dans c'te lande, pour qui, comme moi,

nombre de fois les vit à l'église, lui, cet abbé noir comme la nuée

dans sa stalle, et elle, rouge comme le feu de la honte dans son banc,

ne lisant plus dans son livre de messe, debout quand il fallait être

assise, assise quand il fallait être à genoux, il n'y a pas moyen de

penser que le maître de cette misérable ensorcelée ait été un autre

que ce prêtre, qui semblait le démon en habit de prêtre, et qui s'en

venait braver Dieu jusque dans le chœur de son église,--sous la perche

de son crucifix!»

X

C'est à l'époque dont maître Louis Tainnebouy, le brave fermier du

Mont-de-Rauville, me parlait en ces termes, qu'un soir la vieille

Clotte, qui avait filé à sa porte une bonne partie de la relevée,

arrêta, fatiguée, le mouvement de son rouet. Elle regarda autour d'elle

et appela la petite Ingou.

--Petiote! fit-elle.

Mais Petiote ne répondit pas. La maison de la Clotte, détruite

maintenant, s'élevait à peu de pieds de terre, sur la route qui

conduisait de Blanchelande au bourg de Lessay, et elle n'avait pour

voisinage, à deux ou trois portées de fusil, sur le bord opposé du

chemin, que la chaumière de la mère Ingou, dont la petite fille venait,

chaque jour, aider la Clotte dans son pauvre ménage. Ce jour-là, cette

petite, qui avait de bonne heure rangé le _fait_ de la vieille Clotte,

tentée par la beauté de la soirée et ces derniers rayons du soir qui

conseillent le vagabondage, avait pris ses sabots sans bride à chaque

main, et s'était mise à dévaler le bout de la route en pente qui

conduisait chez sa mère, élevant sous ses pieds nus de ces tourbillons

de poussière chers aux enfants de tous les pays. C'était pour se

procurer cette joie d'enfant que la petite Ingou avait oublié de dire

«qu'elle s'en allait» à la Clotte, et n'avait pas pensé à rentrer son

rouet dans la maison. Or la Clotte, infirme et qui avait besoin de

ses deux mains pour s'appuyer sur son bâton et gagner péniblement le

fond de sa demeure, était tout à fait incapable de rentrer le rouet

dont elle s'était servie une partie du jour, à son seuil... «Comment

ferai-je?» se disait-elle, quand elle aperçut, se dirigeant vers elle,

maîtresse le Hardouey.

Elle venait lentement, la pauvre Jeanne. Elle ne marchait plus comme

autrefois de ce pas ferme et rapide qui avait été le sien. Il y avait

dans sa démarche quelque chose d'appesanti et de frappé, dont rien ne

peut donner l'idée. Sa grande coiffe blanche, ce cimier de batiste qui

allait si bien à sa physionomie décidée, elle ne la portait plus haut

et d'un front léger. Et sans les velours noirs qui la rattachaient sous

le menton, peut-être serait-elle tombée, tant la tête que cette coiffe

couvrait s'inclinait maintenant sous la pensée fixe qu'elle emportait

à son front, comme le taureau emporte la hache qui l'a frappé! En

voyant de loin venir cette femme dont elle avait connu naguère la

beauté et surtout la force, les yeux secs de la fière Clotilde Mauduit

qui avait pleuré, disait-elle, _toutes les larmes de son corps sur les

ruines de sa jeunesse_, ressentirent la moiteur d'une dernière larme,

la dernière goutte de la pitié. Elle savait toute l'histoire de Jeanne.

Dès le premier jour, si on se le rappelle, elle avait soupçonné tout

ce que ce fatal indifférent de Jéhoël, qui avait tué Dlaïde Malgy de

désespoir, apporterait de malheur à la fille de Loup de Feuardent, et

elle l'en avait avertie.

--Fuyez cet homme, lui avait-elle dit pendant quelque temps, avec

l'espèce d'égarement qu'elle avait parfois et que Jeanne-Madelaine

croyait le résultat de son caractère ardemment ulcéré et de la solitude

épouvantable de sa vie; une voix m'avertit, la nuit, quand je ne dors

pas, une voix qui est la voix de Dlaïde, que si vous ne fuyez pas

cet homme, il sera un jour votre destin. Ne dites pas non! Jeanne de

Feuardent! Est-ce que la fille des gentilshommes, ces nobles époux

de la guerre, aurait peur de quelques blessures sur un front qui

sait les porter? Vous n'êtes pas un de ces faibles cœurs de femme,

éternellement tremblants devant des cicatrices et toujours prêts à

s'évanouir dans une vaine horreur. Non, vous êtes une Feuardent; vous

descendez d'une de ces races irlandaises, m'a dit votre père, dans

lesquelles on faisait baiser la pointe d'une épée à l'enfant qui venait

au monde, avant même qu'il eût goûté au lait maternel. Non, ce ne sont

pas les coutures de l'acier sur un visage ouvert par les balles qui

pourraient vous empêcher, vous, d'aimer Jéhoël!

Jeanne ne la crut pas, ou la crut peut-être. Mais elle n'évita pas cet

homme, à qui elle attachait un intérêt grandiose, idéal et passionné.

Entre elle et lui il y avait, pour embellir cette face criblée, la

tragédie de sa laideur même, le passé des ancêtres, le sang patricien

qui se reconnaissait et s'élançait pour se rejoindre, des sentiments

et un langage qu'elle ne connaissait pas dans la modeste sphère où

elle vivait, mais qu'elle avait toujours rêvés. Elle vint plus souvent

chez la Clotte. Il y vint aussi, et, comme je l'ai dit, il la dévoua

à ses périlleux desseins. Ce fut alors que l'amour de Jeanne pour ce

chef de guerre civile, grand à sa manière, comme ce Georges Cadoudal

(dont on parlait beaucoup à cette époque) l'était à la sienne, se

creusa et s'envenima de douleur, de honte et de désespoir; car si le

chef chouan avait un instant caché le prêtre, le prêtre reparut bien

vite, sévère, glacé, imperturbable, le Jéhoël enfin dont on pouvait

dire ce que sainte Thérèse disait du démon: «Le malheureux! il n'aime

pas!» Les souffrances de Jeanne furent intolérables. Elle ne pouvait

les confier qu'à la Clotte, qui lui avait prédit son malheur et raconté

l'histoire de Dlaïde. C'était avec cette Paria des mépris de toute

une contrée qu'elle se dédommageait des impostures courageuses de sa

fierté. La Clotte, en effet, l'enthousiaste impénitente, la _Garce de

Haut-Mesnil_, comme disaient les paysans de ces parages, comprenait

seule cet amour, inacceptable aux âmes religieuses et tranquilles qui

devraient faire l'opinion dans tous les pays.

Quant à l'abbé de la Croix-Jugan, lorsque les projets qu'il avait

si opiniâtrément préparés eurent été trahis une fois de plus par la

fortune de sa cause, devenu plus farouche et plus noir que jamais, il

cessa de venir chez la Clotte. Il n'avait plus rien à y faire. Tout,

pour lui, n'était-il pas perdu?... Jeanne-Madelaine ne vit donc qu'à

l'église l'effrayant génie de sa destinée. La religion s'était-elle

ressaisie de ce prêtre, dont le sort des armes ne voulait plus? Après

avoir abdiqué l'espoir de vaincre, comme Charles-Quint l'ennui de

régner, l'ancien moine de Blanchelande se faisait-il, dans son propre

cœur, un cloître plus vaste et plus solitaire que celui qu'il avait

quitté dans sa jeunesse, et prenait-il, dans sa froide stalle de chêne,

la mesure du cercueil au fond duquel il se couchait tout vivant,

en récitant sur lui-même les prières des morts?... Qui sut jamais

exactement ce qui s'agita dans cette âme? Ce qui est incontestable,

c'est que le caractère funèbre et terrible de toute la personne de

l'abbé augmenta aux yeux des populations, qui l'avaient toujours

regardé comme un être à part et redoutable, à mesure que la physionomie

de Jeanne marqua mieux les bouleversements et les dévorements

intérieurs auxquels elle était en proie, comme si plus la victime était

tourmentée, plus sinistre devenait le bourreau!

Or, l'isolement dans lequel retomba volontairement le noir abbé, après

la ruine de ses dernières espérances, fut la fin du courage de Jeanne.

Mais la fin du courage chez la fille de Louisine-à-la-hache était

encore une chose puissante. Elle était de ces natures à la Marius, qui

prennent de leur sang dans leur main, et le jettent en mourant contre

leur ennemi, fût-ce le ciel! Rien de lâche ou d'élégiaque n'entrait

dans la composition de cette femme. Lorsque les derniers rayons du soir

teignaient d'un rose mélancolique sa coiffe blanche, sur la route de

Lessay, à cette heure où le jour se met en harmonie avec les cœurs

déchirés, elle ne sentait rien de faible, rien de languissant, rien

d'énervé en elle. La pléthore de son cœur ressemblait à la pléthore

brûlante de son visage. Seulement, elle se disait, en appuyant sa main

ferme sur ce cœur qui lui battait jusque dans la gorge, que le dernier

bouillonnement allait en jaillir; qu'après cela le volcan serait vide

et ne fumerait peut-être plus; et cette pensée, plus que tout le reste,

troublait et appesantissait sa démarche, car elle venait de prendre la

résolution définitive qui est l'acte suprême de la volonté désespérée,

et qui produit sur l'âme énergique l'effet de la mise en chapelle sur

le condamné espagnol.

--Ah! vous êtes là, mère Clotte! fit-elle d'une voix rauque et dure,

la voix des grandes résolutions, en atteignant la vieille filandière,

assise devant son rouet à son seuil.

--Mon Dieu! qu'y a-t-il de nouveau, mademoiselle de Feuardent? s'écria

tout à coup la Clotte, frappée de l'air et de la voix de Jeanne. Vous

n'êtes pas comme tous les jours, ce soir, quoique tous les jours soient

tristes pour vous, ma noble fille. On dirait que vous allez faire un

malheur. Vous ressemblez comme deux gouttes d'eau à l'image de la

Judith qui tua Holopherne, que j'ai à la tête de mon lit.

--Ah! fit Jeanne avec une exaltation farouche et ironique; attendez,

mère Clotte, je n'ai pas encore du sang sur les mains, pour me comparer

à une tueuse; je n'en ai encore qu'à la figure et c'est le mien, qui me

brûle, mais qui ne coule pas... S'il eût coulé depuis qu'on l'y voit,

je serais plus heureuse: je serais morte et à présent tranquille, comme

Dlaïde Malgy, qui dort si bien dans sa tombe, là-bas! ajouta-t-elle en

tendant son bras qui tremblait vers la haie, par-dessus laquelle on

voyait le toit bleu du clocher de Blanchelande, rongé par les violettes

vapeurs du soir. Non, ne me comparez pas à Judith, mère Clotte! Ne

disent-ils pas que l'esprit de Dieu était en elle? C'est l'esprit du

mal qui est en moi! et il y est si fort ce soir, cet esprit du mal,

connu de vous aussi, Clotilde Mauduit, dans votre jeunesse, que j'en

veux finir avec la vie, avec la réserve, avec la fierté, avec la vertu,

avec tout!

--Rentrons, ma fille, on pourrait nous entendre à cette porte, et on en

dit assez sur vous à Blanchelande, dit la Clotte, presque maternelle.

Et la paralytique prit son bâton à côté d'elle, et, les deux mains

dessus, elle passa le seuil de sa porte avec l'effort, douloureux

à voir, d'une vieille couleuvre à moitié écrasée par une roue de

charrette, qui traverse péniblement une ornière, et va regagner, en

face, son buisson.

Jeanne-Madelaine prit le rouet et suivit la Clotte.

--Quenouille finie, dit-elle en regardant l'ouvrage qu'avait fait

la vieille femme, dont la journée avait été laborieuse, fierté

finie et vie finie. Tout finit donc, excepté de souffrir? Qui sait,

continua-t-elle dans une rêverie sombre et en déposant le rouet à sa

place ordinaire, si le fil roulé sur ce fuseau ne servira pas à tisser

bientôt le drap mortuaire de Jeanne de Feuardent?...

--Oh! ma pauvre enfant, dit la Clotte, qu'est-ce donc que vous avez, ce

soir?

--Je m'en vais vous le dire, reprit Jeanne avec un air de mystère qui

tenait du délire et du crime.

Elle s'assit sur son escabeau, auprès de la Clotte, mit son coude sur

son genou et sa joue de feu dans sa main, et, comme si elle allait

commencer quelque récit extraordinaire:

--Écoutez, dit-elle avec un regard fou. J'aime un prêtre; j'aime l'abbé

Jéhoël de la Croix-Jugan!

La Clotte joignit les deux mains avec angoisse.

--Hélas! je le sais bien, fit-elle; c'est de là que vient tout votre

malheur.

--Oh! je l'aime et je suis damnée, reprit la malheureuse, car c'est un

crime sans pardon que d'aimer un prêtre! Dieu ne peut pas pardonner

un tel sacrilége! Je suis damnée! mais je veux qu'il le soit aussi.

Je veux qu'il tombe au fond de l'enfer avec moi. L'enfer sera bon

alors! il me vaudra mieux que la vie... Lui qui ne sent rien de ce que

j'éprouve, peut-être se doutera-t-il de ce que je souffre, quand les

brasiers de l'enfer chaufferont enfin son terrible cœur! Ah! tu n'es

pas un saint, Jéhoël: je t'entraînerai dans ma perdition éternelle! Ah!

Clotilde Mauduit, vous avez vu bien des choses affreuses dans votre

jeunesse, mais jamais vous n'en avez vu comme celles qui se passeront

près d'ici, ce soir. Vous n'avez qu'à écouter, si vous ne dormez pas

cette nuit; vous entendrez l'âme de Dlaïde Malgy crier plus fort que

toutes les orfraies de la chaussée de Broquebœuf.

--Taisez-vous, Jeanne de Feuardent, ma fille! interrompit la Clotte

avec le geste et l'accent d'une toute-puissante tendresse; et elle prit

la tête de Jeanne-Madelaine et la serra contre son sein desséché, avec

le mouvement de la mère qui s'empare d'un enfant qui saigne et veut

l'empêcher de crier.

--Ah! je vous fais l'effet d'une folle! dit plus doucement Jeanne, que

cette mâle caresse d'un cœur dévoué apaisa, et je le suis bien dans un

sens, mais, dans l'autre, je ne le suis pas... J'ai essayé de tout

pour être aimée de ce prêtre. Il n'a pas même pris garde à ce que je

souffrais. Il m'a méprisée comme Dlaïde Malgy, comme vous toutes, les

filles de Haut-Mesnil, qu'il a dédaignées. Eh bien! je vous vengerai

toutes. Il m'en coûtera ma part de paradis, mais je vous vengerai.

Oh! j'ai été plus folle que je ne le suis aujourd'hui, mère Clotte.

Il y a six mois, je ne vous l'ai pas dit alors... je suis allée en

cachette aux bergers. Je m'en étais longtemps moquée, d'eux et de

leurs sortiléges, mais j'y suis allée, le front bas, le cœur bas...

J'ai reconnu celui que j'avais vu sous la porte du vieux presbytère,

qui m'avait fait cette menace que je n'ai jamais pu oublier. Je l'ai

prié, ce mendiant, ce vagabond, ce pâtre, comme on ne doit prier que

Dieu, d'avoir pitié de moi et de m'ôter le sort qu'il m'avait jeté.

J'ai usé mes genoux devant lui, dans la poussière de la lande! J'en

aurais mangé, s'il l'avait voulu, de cette poussière! Je lui ai donné

mes pendants d'oreilles, ma jeannette d'or, mon _esclavage_, mon

épinglette, et de l'argent, et de tout, et je lui aurais donné de mon

sang pour qu'il me découvrît un moyen de me faire aimer de Jéhoël, s'il

y en avait. Le misérable va-nu-pieds, après bien des refus, aiguisés

par la haine et par la vengeance, a fini par me dire qu'il fallait

porter une chemise sur ma poitrine, l'imbiber de ma sueur et la faire

porter à Jéhoël. Le croirez-vous, mère Clotte?... Jeanne de Feuardent

n'a pas pris cela pour une injure! Elle a cru que c'était un conseil...

L'amour nous abêtit-il assez, nous autres femmes! J'ai taillé et cousu

de mes mains éperdues cette chemise et je l'ai portée sur ce corps

que la seule pensée de Jéhoël baignait de feu! je l'en ai imbibée,

traversée... Je l'aurais imbibée de mon sang si le berger avait dit que

c'était du sang qu'il fallait à la place de sueur. Puis, un soir que

la porte de la maison de Jéhoël était entr'ouverte et que je l'avais

entendu qui parlait dans son écurie avec ses chevaux, les seules

créatures vivantes qu'il ait l'air d'aimer, je m'y glissai comme une

voleuse et je jetai la chemise sur son lit, espérant qu'il la mettrait

(la trouvant sous sa main) sans y penser. La mit-il? je ne sais. Mais,

s'il l'a mise, il n'a pas mis l'amour avec!

Hélas! il ne m'aima pas davantage. «Il fallait qu'elle n'eût pas

séché,» fit le berger en ricanant et en me retournant ce couteau dans

le cœur. C'était me demander l'impossible. Le pâtureau se vengeait.

Mais la taie que j'avais sur les yeux tomba. Je n'allai plus au berger.

Et pourtant la crédulité me tenait toujours! Dans toutes les foires et

les marchés je consultais les tireuses de cartes. Elles ne disaient

jamais qu'une seule chose, c'est que j'aimais un homme brun qui avait

un _pouvoir supérieur au leur_ et que cet homme brun me tuerait. Ah!

j'étais déjà tuée! Est-ce que je suis cette Jeanne de Feuardent, connue

jadis à Blanchelande et à Lessay? Est-ce que ce malheureux visage,

affreux comme une apoplexie, dit que je suis une femme vivante?... Oui,

je suis tuée. Jéhoël m'a tuée. Mais moi, je lui tuerai son âme! Je ne

finirai pas comme ce misérable pigeon sans fiel de Dlaïde Malgy, qui

n'a su que se rouler à des pieds d'homme et puis mourir!

Un étrange sourire passa sur les lèvres de l'ancienne odalisque des

sultans de Haut-Mesnil, en entendant ce cri de la femme qui sait la

force de la tentation que son péché a mise en elle.

--Insensée! fit-elle, insensée, tu ne connais donc pas encore ce la

Croix-Jugan?

Et avec une force de regard et d'affirmation qui troubla Jeanne, malgré

le désordre de tout son être, elle ajouta:

--Quand tu te mettrais encore plus bas que la Malgy aux pieds de cet

homme, tu ne pourras jamais ce que tu veux!

--Ce n'est donc pas un homme? dit Jeanne avec un front de bronze, tant

les sentiments purs de la femme, le chaste honneur de toute sa vie,

avaient disparu dans les flammes d'une passion plus forte, hélas! que

quinze ans de sagesse et enflammée par dix-huit mois d'atroces combats!

--C'est un prêtre, répondit la Clotte,

--Les anges sont bien tombés! dit Jeanne.

--Par orgueil, répondit la vieille; aucun n'est tombé par amour.

Il y eut un moment de silence entre ces deux femmes. La nuit, chargée

de ses mauvaises pensées, commença de pénétrer dans la chaumière de la

Clotte.

--Il aime la vengeance, fit profondément Jeanne Madelaine, et je suis

la femme d'un Bleu.

--Ce qu'il aime, qui le sait, ma fille? répondit la Clotte, plus

profonde encore. Il n'a jamais peut-être aimé que sa cause, et sa cause

n'est point dans tes bras! Ah! s'il pouvait écraser tout ce qu'il y a

de Bleus sous ton matelas, peut-être s'y coucherait-il avec toi. Oui!

même au sortir de la messe, la bouche teinte du sang de son Dieu qui le

condamnerait! Mais, à toi seule, tu n'as à lui offrir qu'un cœur qu'il

dédaigne dans sa pensée de prêtre, comme une proie destinée aux vers du

cercueil.

--Et si tu te trompais, la Clotte? fit Jeanne en se levant

impétueusement de son escabeau.

--Non, Jeanne de Feuardent, fit la vieille Clotte avec un geste

d'Hécube, non, je ne me trompe point. Je le connais. Ne vous avilissez

point pour cet homme. Gardez votre grand cœur. N'allez pas à la honte,

ma fille, pour n'en rapporter que les rebuts du mépris. Et elle saisit

Jeanne par le bas de son tablier de cotonnade rouge pour l'empêcher de

sortir.

--Ah! la vieillesse t'a donc rendue lâche, Clotilde Mauduit! fit Jeanne

exaspérée et en qui le dernier éclair de la raison s'éteignait. Quand

tu avais mon âge et que tu étais amoureuse, aurais-tu tremblé devant la

honte, et t'aurait-on arrêtée en te parlant de mépris?

Et elle tira brusquement son tablier qui se déchira et dont le lambeau

resta dans les mains crispées de la Clotte.

Elle s'était précipitée hors de la chaumière, comme une folle qui

s'échapperait de l'hôpital.

L'ensorcelée · 第 19 / 29 题