En 1611, un prêtre de Provence, nommé Louis Gaufridi, fut accusé
d'avoir ensorcelé une jeune fille. Cette fille était noble et
s'appelait Madelaine de la Palud. La procédure du procès existe.
On y trouve détaillés des faits de possession aussi nombreux
qu'extraordinaires. La science moderne, qui a pris connaissance de ces
faits, et qui les explique ou croit les expliquer, ne trouvera jamais
le secret de l'influence d'un être humain sur un autre être humain dans
des proportions aussi colossales. En vain prononce-t-on le mot d'amour.
On veut éclairer un abîme par un second abîme qu'on creuse dans le fond
du premier. Qu'est-ce que l'amour? Et comment, et pourquoi naît-il dans
les âmes?
Madelaine de la Palud, qui appartenait à la société éclairée de son
époque, déposa que Gaufridi l'avait ensorcelée, seulement en lui
soufflant sur le front. Gaufridi était jeune encore, il était beau,
il était surtout éloquent. Shakespeare a écrit quelque part: «Je
mépriserais l'homme qui, avec une langue, ne persuaderait pas à une
femme ce qu'il voudrait.» Et, d'ailleurs, que les motifs de l'abbé
Gaufridi fussent d'un fanatique, d'un insensé ou d'un homme qui faisait
habilement servir le diable à ses passions; qu'ils fussent purs ou
impurs, qu'importe! il avait _voulu_ exercer une action énergique sur
Madelaine de la Palud, et on sait la magie invincible, le coup de
baguette de la volonté! Mais l'abbé de la Croix-Jugan était, comme il
le disait lui-même, un restant de torture; il effrayait et tourmentait
le regard. Il ne _voulait_ pas, il n'a jamais _voulu_ inspirer à Jeanne
de la haine ou de l'amour. La comtesse de Montsurvent m'a juré ses
grands dieux que, malgré les bruits qui coururent, et dont maître Louis
Tainnebouy avait été pour moi l'écho, elle le croyait parfaitement
innocent du malheur de Jeanne. Seulement, ce que la vieille comtesse
croyait savoir, parce qu'elle avait connu l'ancien moine, les gens de
Blanchelande l'ignoraient, et c'est surtout ce qu'on ne comprend pas
qu'on explique. L'esprit humain se venge de ses ignorances par ses
erreurs.
D'un autre côté, la vie de l'abbé de la Croix-Jugan prêtait
merveilleusement aux imaginations étrangères. Il avait, ainsi que
l'avait dit Barbe Causseron, la servante du curé, fieffé la maison du
bonhomme Bouët, auprès des ruines de l'Abbaye, et il y vivait solitaire
comme le plus sauvage hibou qui ait jamais habité un tronc d'arbre
creux. Le jour, on ne l'apercevait guère qu'à l'église de Blanchelande,
enroulé, comme le premier jour qu'on l'y vit, dans le capuchon de son
manteau noir qu'il portait par-dessus son rochet, et dont les plis
profonds, comme des cannelures, lui donnaient quelque chose de sculpté
et de monumental. Toujours sous le coup d'une punition épiscopale
pour avoir manqué aux Saints Canons et à l'esprit de son état en
guerroyant avec un fanatisme qu'on accusait d'avoir été sanguinaire,
il ne lui était permis ni de dire la messe ni de confesser. L'Église,
qui a le génie de la pénitence, lui avait infligé la plus sévère, en
lui interdisant les grandes fonctions militantes du prêtre. Il était
tenu seulement d'assister à tous les offices, sans étole, et il n'y
manquait jamais. Hors les jours fériés, où il venait à l'église de
Blanchelande, on ne le rencontrait guère dans les environs que de nuit
ou au crépuscule. Ancienne habitude de Chouan, disaient les uns; noire
mélancolie, disaient les autres; chose singulière et suspecte, disaient
à peu près tous. Quelques esprits, à qui les circonstances politiques
d'alors donnaient une défiance raisonneuse, prétendaient que cet
abbé-soldat, toujours dangereux, cachait des projets de conspiration
et de reprise de guerre civile dans sa solitude, et que cet isolement
calculé servait à voiler des absences, des voyages et des entrevues
avec des hommes de son parti. _Qui a bu boira_, disaient les sages.
Par exception à leur immémorial usage, peut-être que les sages ne se
trompaient pas. D'un dimanche à l'autre, on voyait la petite maison
de l'abbé de la Croix-Jugan, fenêtres et porte strictement fermées.
Nul bruit ne se faisait entendre de l'écurie, où son cheval entier
hennissait, se secouait et frappait si fort la dalle de ses pieds
ferrés, quand il y était, qu'on l'entendait à trente pas de là, sur la
route.
Les malins qui passaient le long de cette maison, morne et muette,
se disaient tout bas avec une brusquerie cynique: «Il fait plus de
pèlerinages que de prières, cet enragé moine-là!» Mais, le dimanche
suivant, les malins retrouvaient le noir capuchon dans la stalle de
chêne, avec la ponctualité rigide et scrupuleuse du prêtre et du
pénitent.
Or il y avait un peu plus d'un an que le mystérieux abbé menait cette
vie impénétrable, quand, un soir de Vendredi Saint, après Ténèbres,
deux femmes qui sortaient de l'église, et qui se dirent bonsoir à la
grille du cimetière, prirent, en causant, le chemin du bourg.
L'une d'elles était Nônon Cocouan, la couturière en journée; l'autre,
Barbe Causseron, la servante de l'honnête curé Caillemer. C'étaient
toutes les deux ce qu'on appelle de ces langues bien pendues qui lapent
avidement toutes les nouvelles et tous les propos d'une contrée et
les rejettent tellement mêlés à leurs inventions de bavardes, que le
diable, avec toute sa chimie, ne saurait comment s'y prendre pour les
filtrer. Barbe était plus âgée que Nônon. Elle n'avait jamais eu la
beauté de la couturière. Aussi, servante de curé dès sa jeunesse, à
cause du peu de tentations qu'elle aurait offertes aux imaginations
les moins vertueuses, elle avait le sentiment de son importance
personnelle, et plus qu'avec personne, ce sentiment s'exaltait-il avec
une dévote comme l'était Nônon! «Elle approchait de MM. les prêtres,»
disait Nônon avec une envie respectueuse. Ce mot-là éclairait bien
leurs relations. Que n'eût-elle pas donné, Nônon Cocouan, pour être à
la place de Barbe Causseron, eût-elle dû en prendre, par-dessus le
marché, le bec pincé, les reins de manche à balai et le teint jaune,
sec et fripé comme une _guezette_[6] de l'année dernière! La Barbe
Causseron, cette insupportable précieuse de cuisine, avait des manières
si endoctrinantes de dire: «Ma fille,» à Nônon Cocouan, que celle-ci
ne les eût probablement point souffertes sans cette grande position
qui lui consacrait Barbe, «d'approcher MM. les prêtres,» et qui était,
pour elle, la chimère, caressée dans son cœur, des derniers jours de sa
vieillesse, car Nônon voulait mourir servante de curé.
[Note 6: Dans la langue du pays, la branche de laurier bénit qu'on
rapporte chez soi le jour des Rameaux et qu'on attache à la ruelle des
alcôves.
(_Note de l'Auteur._)]
--Barbe, dit Nônon avec cet air de mystère qui précède tout commérage
chez les dévotes, vous qui êtes d'Église, ma très-chère fille, est-ce
que notre vénérable seigneur de Coutances, a relevé de son interdiction
M. l'abbé de la Croix-Jugan?
--D'abord, ma fille, il n'est pas interdit, il n'est que _suspens_,
répondit la Causseron, avec un air de renseignement et de savoir qui
faisait de sa coiffe plate le plus bouffon des bonnets de docteur.
Mais nenni! point que je sache, ma fille. La _suspense_ est toujours
_maintinte_. Nous n'avons rien reçu de l'évêché. Il y a plus de quinze
jours que le piéton n'a rien apporté au presbytère, et m'est avis
que les pouvoirs, s'ils étaient remis à M. l'abbé de la Croix-Jugan,
passeraient par les mains de M. le curé de Blanchelande. _Il n'y a pas
là-dessus la seule difficulté!_
Et Barbe se rengorgea sur ce mot, pris au vicaire de la paroisse, qui
le bredouillait et en fermait toutes ses démonstrations en chaire,
quand la difficulté qu'il niait commençait de lui apparaître.
--C'est drôle alors! fit Nônon, marchant de conserve avec Barbe et
comme se parlant à elle-même.
--Qui? drôle? repartit Barbe curieuse, avec un filet de vinaigre rosat
dans la voix.
--C'est que, dit Nônon en se rapprochant comme si les haies des deux
bords du chemin avaient eu des oreilles, c'est que j'ai vu, il n'y a
qu'un moment, maîtresse le Hardouey, qui n'était point dans son banc
pendant qu'on a chanté Ténèbres, se glisser dans la sacristie, et je
suis _sûre et certaine_ qu'il n'y avait dans la sacristie que M. l'abbé
de la Croix-Jugan.
--Vous vous serez trompée, ma fille, répondit Barbe compendieusement et
les yeux baissés avec discrétion.
--Nenni, fit Nônon, je l'ai parfaitement vue et comme je vous vois,
Barbe. J'étais toute seule dans la nef, et ce qui est resté de monde
après Ténèbres priait au sépulcre. Les deux confessionnaux de la
chapelle de la Vierge et du bas de l'église étaient pleins. Vous savez
qu'il y en a un autre tout vermoulu auprès des fonts, qui servait
dans le temps à feu le curé de Neufménil, quand il venait confesser
ses _pratiques_ à Blanchelande. Le _custô_[7] y renferme à présent
des bouts de cierges brûlés et les chandeliers de cuivre qui ont été
remplacés par les chandeliers d'argent. Eh bien! sur mon salut éternel,
croyez-le si vous voulez maintenant, maîtresse le Hardouey est sortie
de là, bien enveloppée dans sa pelisse, et a gagné tout doucement, à
petits pas et en chaussons, par la contre-allée, le chœur de l'église,
où M. l'abbé de la Croix-Jugan faisait sa méditation dans sa stalle,
et, _pour lors_, il s'est levé et ils s'en sont allés dans la sacristie
tous les deux.
[Note 7: Le _custô_ (patois). C'est le nom que dans les villages du
fond de la Manche on donne au sacristain, et nous l'avons écrit comme
on le prononce.
(_Note de l'auteur._)]
--Si vous êtes bien sûre de l'avoir vue, reprit Barbe, qui ne voulait
pas nier une minute de plus ce qu'elle grillait d'envie de croire vrai,
je dis comme vous, Nônon, que c'est un peu étonnant, ça! Car quelle
affaire peut avoir maîtresse le Hardouey avec l'abbé de la Croix-Jugan,
qui ne confesse pas et qui ne parle pas à trois personnes, en exceptant
M. le curé?
--Vère! dit Nônon. C'est la pure vérité ce que vous dites. Mais
voulez-vous que de trois personnes _à qui il parle_, je vous en nomme
deux auxquelles il _cause_ p'us souvent p'-têtre que vous ne pensez?
Barbe s'arrêta dans le chemin, et regardant Nônon comme une vieille
chatte qui regarde une jatte de crème:
--Vous êtes donc instruite? fit-elle avec une papelardise ineffable.
--Ah! ma chère dame Barbe, s'écria Nônon, je suis couturière à
la journée. Je n'ai pas, comme vous, le bonheur, et l'honneur,
ajouta-t-elle en parenthèse ravisée, de rester dans un presbytère,
toute la semaine des sept jours du bon Dieu, à soigner le dîner de MM.
les prêtres et à raccommoder les effets de M. le curé. Il faut que je
me lève matin et que je revienne tard à Blanchelande. Je suis obligée
de trotter partout, dans les environs, pour de l'ouvrage, et voilà
pourquoi je sais et j'apprends bien des choses que vous, avec tous vos
mérites, ma chère et respectable fille, vous ne pouvez réellement pas
savoir.
--Est-ce que vous avez appris quelque chose, dit Barbe que la curiosité
démangeait et commençait de cuire, ayant rapport à maîtresse le
Hardouey et à l'abbé de la Croix-Jugan?
--Oh! rien du tout! répondit Nônon, qui aimait, au fond,
Jeanne-Madelaine, mais qui cédait au besoin de commérer ancré au cœur
de toutes les femmes; seulement l'abbé de la Croix-Jugan et maîtresse
le Hardouey se connaissent plus qu'ils ne paraissent; c'est moi qui
vous le dis! L'abbé, qui est un ancien Chouan et un seigneur, ne met
pas, bien entendu, le bout de son pied chez un acquéreur de biens
d'Église, comme ce le Hardouey; mais il voit Jeanne-Madelaine, qui est
une Feuardent, une fille de condition, chez la vieille Clotte. Et c'est
bien souvent qu'il y va et qu'il l'y rencontre, m'a conté la petite
Ingou, qu'on envoie à l'école, dès qu'ils arrivent, ou à jouer aux
_callouets_ toute seule au fond du courtil.
--Chez la vieille Clotte! fit Barbe Causseron, atroce comme une fille
qui, pendant toute sa vie, n'a jamais senti le cruel bonheur d'avoir
un cœur aimé du sien, et à qui la faute et la douleur n'ont point
appris la miséricorde. Chez cette _Marie-je-t'en-prie_, malade de ses
vices! joli lieu de rendez-vous pour un prêtre et une femme mariée! Pas
possible, ma chère: ce serait une chose trop affreuse, par exemple! Je
ne la croirai, celle-là, que quand je l'aurai vue. _Il n'y a pas sur ça
la seule difficulté._
--Mon Dieu, Barbe, repartit Nônon, qui était bonne, elle, comme un
reste de belle fille indulgente; le mal n'est pas si grand, après
tout! On ne peut pas avoir de mauvaises pensées sur cet abbé, qui
ferait plus peur qu'autre chose à une femme, avec son visage dévoré..
Jamais, au grand jamais, on n'a rien dit de Jeanne. Sa réputation est
nette comme l'or. Et pourtant, il y a eu bien des jeunes gens amoureux
d'elle, soit ici, à Blanchelande, soit à Lessay! Si donc ils se voient
chez la Clotte c'est qu'il y a peut-être là-dessous quelque manigance
de chouannerie. La Clotte a été suspectée d'être une Chouanne dans le
temps, et vous vous rappelez qu'ils l'ont _tousée_, comme on disait
alors, sur la place du Marché. Ils croient pouvoir se fier à elle pour
quelque chose qui tient à c'te chouannerie, mais il n'y a pas d'autre
mal que ça à penser, bien sûr!
--C'est égal, dit la Causseron, restée défiante, quoiqu'elle ne trouvât
pas de réponse au raisonnement très-sensé de Nônon, je dois avertir
M. le curé, tout de même. Si c'est ce que vous dites, la sacristie
de l'église de Blanchelande ne doit pas être un nid à Chouans qui se
cachent. Et d'ailleurs, pourquoi toute cette chouannerie qui n'a que
trop duré, maintenant que les églises sont rouvertes et que nous
r'avons nos curés? Ce prêtre m'a toujours _épeurée_, fit-elle; on
dit de lui bien des choses terribles. Il ferait mettre à sac tout
Blanchelande avec ses comploteries contre le gouvernement. S'il était
vraiment pénitent, depuis le temps, monseigneur l'Évêque lui aurait
remis ses pouvoirs de confesser et de dire la messe. Il faut qu'il
soit bien enragé, au contraire, puisqu'il entraîne une femme comme
maîtresse le Hardouey dans son péché. Mon doux Jésus! qu'est-ce qu'ils
peuvent bien avoir fait, tous deux, dans la sacristie? Et peut-être
en ce moment qu'ils y sont encore! Ah! certainement j'en parlerai à
M. le curé, et dès ce soir, en lui servant sa collation de jeûne. Ne
m'en détournez pas. Adieu, ma fille. Je suis tenue en conscience, et
sous peine de péché mortel, d'avertir M. le curé de ce qui se passe.
_Il n'y pas là-dessus la seule difficulté._--Et après avoir lâché ce
flux saccadé de paroles, elle se mit à trottiner sous le vent qui la
poussait,--un vent sec et froid de Semaine Sainte,--qui n'avait cessé
de souffler aux jupes et au mantelet de nos deux flanières et qui
emporta leurs propos par-dessus les haies. En effet, c'est à partir de
cette journée qu'à Lessay et à Blanchelande, on commença de joindre
ensemble les noms de Jeanne le Hardouey et de l'abbé de la Croix-Jugan.
Nônon Cocouan ne s'était pas trompée. Elle avait très-bien vu Jeanne
le Hardouey entrer dans la sacristie de l'église de Blanchelande et
elle avait très-bien deviné, avec son bon sens dépourvu de malice,
«que quelque chouannerie couvait là-dessous.» C'était de cela qu'il
retournait, en effet. L'abbé de la Croix-Jugan faisait depuis plus
de six mois servir Jeanne le Hardouey à ses desseins. Il la voyait
fréquemment chez la Clotte. Il avait jugé sans doute, avec ce regard
suraigu des hommes appelés à gouverner les autres hommes,--car, d'après
toutes les observations de la comtesse de Montsurvent, il était de
cette race-là,--le profit qu'il pouvait tirer de Jeanne-Madelaine.
Mariée comme elle l'était à un cultivateur-herbager, elle pouvait,
sous prétexte d'aller au marché de Coutances et aux foires du pays,
porter des lettres, des informations, des signaux convenus aux chefs
du parti royaliste cachés ou dispersés dans les environs. Qui aurait
suspecté une femme dans la position de Jeanne, laquelle continuait de
faire, et sans plus, ce qu'elle avait fait toute sa vie? D'un autre
côté, par la nature ferme de son âme, par le souvenir ardent et fier
de sa naissance, par l'humiliation de son mariage, par les sentiments
nouveaux et extraordinaires qu'il voyait en elle et qui entr'ouvraient,
de temps en temps, ce masque rouge de sang extravasé, que les révoltes
d'un cœur trop concentré avaient moulé sur son visage, Jeanne offrait
à l'abbé de la Croix-Jugan un instrument que rien ne fausserait, et il
l'avait saisi comme tel. Ce Jéhoël qui, à dix-huit ans, était resté
muet et indifférent à l'amour fauve et sans frein d'Adélaïde Malgy, le
moine blanc et pâle, qui semblait l'archange impassible de l'orgie,
tombé du ciel, mais relevé au milieu de ceux qui chancelaient autour
de lui, devait être un de ces hommes mauvais à rencontrer dans la vie
pour les cœurs tendres qui savent aimer. C'était une de ces âmes tout
en esprit et en volonté, composées avec un éther implacable, dont la
pureté tue, et qui n'étreignent, dans leurs ardeurs de feu blanc comme
le feu mystique, que des choses invisibles, une cause, une idée, un
pouvoir, une patrie! Les femmes, leurs affections, leur destinée, ne
pèsent rien dans les vastes mains de ces hommes, vides ou pleines des
mondes qui les doivent remplir. Or, par cela même qu'il était tout
cela, Jéhoël ne pouvait-il donc pas, dans l'intérêt de la cause à
laquelle il s'était dévoué, et quoique prêtre, et quoiqu'il n'eût pas
voulu inspirer à Jeanne une passion coupable, souffler de ses lèvres de
marbre dans la forge allumée de ce cœur qui se fondait pour lui, malgré
sa force, comme le fer finit par devenir fusible dans la flamme?
Car, il faut bien le dire, il faut bien lâcher le grand mot que j'ai
retardé si longtemps: Jeanne-Madelaine aimait d'amour l'abbé Jéhoël
de la Croix-Jugan. Que si, au lieu d'être une histoire, ceci avait le
malheur d'être un roman, je serais forcé de sacrifier un peu de la
vérité à la vraisemblance, et de montrer au moins, pour que cet amour
ne fût pas traité d'impossible, comment et par quelles attractions une
femme bien organisée, saine d'esprit, d'une âme forte et pure, avait pu
s'éprendre du monstrueux défiguré de la Fosse. Je me trouverais obligé
d'insister beaucoup sur la nature virile de Jeanne, de cette brave et
simple femme d'action, pour qui le mot familièrement héroïque: «Un
homme est toujours assez beau quand il ne fait pas peur à son cheval,»
semblait avoir été inventé. Dieu merci, toute cette psychologie est
inutile. Je ne suis qu'un simple conteur. L'amour de Jeanne, que
je n'ai point à justifier, qu'il fût venu à travers l'horreur, à
travers la pitié, à travers l'admiration, à travers vingt sentiments,
impulsions ou obstacles, possédait le cœur de cette femme avec la furie
d'une passion qui, comme la mer, a dévoré tout ce qui barrait son
passage, et cet amour, auquel avait résisté longtemps Jeanne-Madelaine,
commençait enfin d'apparaître aux yeux les moins clairvoyants.
Extraordinaire même pour ceux à qui la réflexion enseigne quelle
aliénation de toutes les facultés humaines est l'amour, que ne dut-il
pas être pour les esprits qui entouraient Jeanne, pour tous ces paysans
cotentinais parmi lesquels elle vivait! A ses propres yeux même,
Jeanne-Madelaine dut pendant longtemps--ainsi qu'on l'a cru et qu'on
le croyait encore du temps de maître Tainnebouy--être ensorcelée. La
prédiction menaçante du berger s'était peu à peu enfoncée dans son
âme. D'abord elle en avait bravé et insulté l'influence, mais la force
de ce qu'elle éprouvait l'y fit croire. Autrement elle n'aurait rien
compris à tout ce qui se passait en elle. Quand elle pensait à l'objet
de son amour: «Suis-je dépravée?» se disait-elle; et ce doute rendait
son amour plus profond... plus marqué du caractère de la bête dont il
est parlé dans l'Apocalypse, et qui, pour les âmes, est le sceau de la
damnation éternelle. L'histoire de la Malgy ne lui sortait point de la
pensée; elle se croyait réservée à une fin pareille; mais, d'une autre
trempe que cette fille violente et faible, elle s'était _imposé le
devoir_ de cacher la passion qui la minait et de ne révéler à personne
l'énigme cruelle de sa vie. Illusion commune aux âmes fortes! On croit
pouvoir cacher la folie de son cœur, et, de fait, on la dissimule
pendant un laps de temps qui use la vie; mais tout à coup voilà que la
honteuse folie a paru; voilà que tout le monde en parle et que chacun
s'en récrie, sans qu'on sache même comment pareille chose a pu arriver!
Et pour Jeanne, ce moment-là était venu. A dater de cette première
révélation faite à la servante du curé Caillemer par Nônon Cocouan,
des bruits vagues, un mot dit par-ci et par-là, des souffles plutôt
que des mots, mais des souffles qui vont tout à l'heure devenir un
orage, commencèrent à circuler sur la pauvre Jeanne. D'abord on parla,
comme Nônon, de chouannerie... Mais, comme le pays resta tranquille,
comme l'abbé de la Croix-Jugan ne fit aucune démonstration extérieure
qui prouvât que le chef de Chouans, toujours soupçonné en lui,
malgré son attitude de pénitent, vivait et agissait, on perdit peu
à peu l'idée qu'on avait eue d'abord pour expliquer les espèces de
relations qui existaient entre lui et maîtresse le Hardouey. La cause
royaliste était, en effet, désespérée, et les efforts de cette âme à
la Witikind qui respirait sous le capuchon ténébreux de l'ancien moine
n'aboutirent jamais à réveiller autour de lui les âmes lassées des
gentilshommes, ses compagnons d'armes. Les jours tombant les uns sur
les autres sans amener d'événement, et les entrevues chez la Clotte
entre l'abbé de la Croix-Jugan et Jeanne restant aussi fréquentes
que par le passé, on vit des étonnements qui avaient l'air sournois
des soupçons. «Ma foi, disaient beaucoup de bonnes têtes, maîtresse
le Hardouey a beau être une fille de condition, une demoiselle de
Feuardent, et l'abbé de la Croix-Jugan, une face criblée et couturée,
pire que si toutes les petites véroles de la terre y avaient passé...
le diable est bien malin, et si j'étais maître Thomas, je ne me
soucierais guère des accointances de ma femme avec ce prêtre qui,
malgré ses airs d'aujourd'hui, n'a jamais beaucoup tenu à sa robe,
puisqu'il s'est défroqué si vite pour aller aux Chouans.» Ces sortes de
réflexions, faites en passant, finirent par acquérir une consistance
qu'involontairement la malheureuse Jeanne augmenta. Elle souffrait
alors des peines cruelles. Elle était arrivée à cette crise de l'amour
où les épreuves du dévouement ne suffisent plus à l'apaisement du
sentiment qu'on éprouve. D'ailleurs, ces preuves elles-mêmes devenaient
impossibles à donner. Elle avait multiplié pendant longtemps les
courses les plus périlleuses, pour le compte de cet abbé, qui ne
pensait qu'à relever sa cause abattue, portant des dépêches à la faire
fusiller, toute femme qu'elle fût, si elle eût été arrêtée. Quand, à
Blanchelande, on la croyait à Coutances pour quelque affaire de son
mari, elle était sur la côte qui n'est éloignée de Lessay que d'une
faible distance, et elle remettait elle-même aux hommes intrépides
qui, comme Quintal ou le fameux Des Touches lui-même, portaient la
correspondance du parti royaliste en Angleterre, les lettres de
l'abbé de la Croix-Jugan. Cette vie aventureuse et qui la soutenait
n'était plus possible. L'abbé avait perdu sa dernière espérance...
et il avait serré autour de lui, et avec la rage qui autrefois
avait armé son espingole, ce camail brûlant dans lequel il faudrait
désormais mourir! Jeanne sentait bien que même l'œil de cet homme
ne la regardait plus depuis qu'il avait été obligé d'abandonner ses
desseins. Avec l'élévation de son caractère, et religieuse comme elle
l'était, elle dut terriblement souffrir des mouvements désordonnés qui
l'entraînaient vers ce prêtre, dont l'âme était inaccessible. Elle se
vit, au fond de son cœur, déshonorée; de tels supplices ne se gardent
pas éternellement enfermés sous un _tour de gorge_, comme l'avait dit
maître Tainnebouy, et on ne put s'empêcher de les voir, malgré les
efforts de Jeanne-Madelaine pour les cacher. Une fois aperçus, une fois
cette grande question posée dans Blanchelande: «Qu'a donc cette pauvre
maîtresse le Hardouey?» Dieu sait tout ce qu'on put ajouter. Sa pure
renommée était flétrie.--C'est précisément dans ce temps-là que maître
Louis avait connu Jeanne.
«Monsieur, me racontait-il avec des accents que je ne puis oublier;
je vous l'ai déjà dit, depuis bien longtemps avant cette époque,
l'entendement n'y était plus, et elle avait bien l'air de ce qu'elle
était. J'ai vu souvent qu'on lui parlait, et elle ne vous répondait
pas; mais elle vous regardait d'un grand œil mort, comme celui d'une
génisse abattue, elle qui avait eu des yeux à casser toutes les
vitres d'une cathédrale! Toute sa faisance-valoir, qui était la plus
considérable du pays, ne lui était _de rien_. Elle aimait encore à
monter sa pouliche et aller au marché; mais à la maison, plus de femme,
monsieur, plus de ménagère, plus de maîtresse le Hardouey, mais une
arbalète rompue, une anatomie dans un coin! Quand le Hardouey, qui
n'était pas, c'est vrai, une grande sorte d'homme, mais qui l'aimait
à sa manière, après tout, comme la suite ne l'a que trop prouvé, lui
demandait ce qu'elle avait et pourquoi elle était comme ça, elle disait
qu'elle ne savait pas ce qui lui bouillait dans la tête; et par le
bœuf de la sainte crèche! elle était bien _fondée_ à parler ainsi,
car son visage avait l'air d'une fournaise, vère! d'un four à chaux
qui flambe dans la nuit! Je suis bien souvent resté devant à songer
qu'elle était perdue. Maître le Hardouey la conduisit lui-même, et
à plusieurs fois, aux médecins de Coutances; mais les médecins ne
pouvaient rien à ce qui n'était pas une maladie d'homme ou de femme,
monsieur! Et _à preuve_ que le malin esprit était fourré là-dedans, et
qu'elle savait la griffe qui l'avait blessée et qui la tenait, c'est
que le curé Caillemer lui conseilla de faire une neuvaine à la bonne
Vierge de la Délivrande, et que, religieuse comme elle l'avait toujours
été, elle ne voulut pas! C'était là le dernier degré de sortilége et
de misère, monsieur: elle ne voulait pas guérir! Elle aimait le sort
qu'on lui avait jeté. Les uns parlaient du berger du vieux _probytère_,
les autres de l'abbé de la Croix-Jugan, et, croyez-moi, monsieur...
c'étaient de terribles et ordes remarques qu'on faisait alors sur
maîtresse le Hardouey, à Blanchelande, au bourg de Lessay et plus
loin,--et je n'ai jamais su bien tirer au clair ce qu'on racontait;
mais, vrai comme nous v'là dans c'te lande, pour qui, comme moi,
nombre de fois les vit à l'église, lui, cet abbé noir comme la nuée
dans sa stalle, et elle, rouge comme le feu de la honte dans son banc,
ne lisant plus dans son livre de messe, debout quand il fallait être
assise, assise quand il fallait être à genoux, il n'y a pas moyen de
penser que le maître de cette misérable ensorcelée ait été un autre
que ce prêtre, qui semblait le démon en habit de prêtre, et qui s'en
venait braver Dieu jusque dans le chœur de son église,--sous la perche
de son crucifix!»
X
C'est à l'époque dont maître Louis Tainnebouy, le brave fermier du
Mont-de-Rauville, me parlait en ces termes, qu'un soir la vieille
Clotte, qui avait filé à sa porte une bonne partie de la relevée,
arrêta, fatiguée, le mouvement de son rouet. Elle regarda autour d'elle
et appela la petite Ingou.
--Petiote! fit-elle.
Mais Petiote ne répondit pas. La maison de la Clotte, détruite
maintenant, s'élevait à peu de pieds de terre, sur la route qui
conduisait de Blanchelande au bourg de Lessay, et elle n'avait pour
voisinage, à deux ou trois portées de fusil, sur le bord opposé du
chemin, que la chaumière de la mère Ingou, dont la petite fille venait,
chaque jour, aider la Clotte dans son pauvre ménage. Ce jour-là, cette
petite, qui avait de bonne heure rangé le _fait_ de la vieille Clotte,
tentée par la beauté de la soirée et ces derniers rayons du soir qui
conseillent le vagabondage, avait pris ses sabots sans bride à chaque
main, et s'était mise à dévaler le bout de la route en pente qui
conduisait chez sa mère, élevant sous ses pieds nus de ces tourbillons
de poussière chers aux enfants de tous les pays. C'était pour se
procurer cette joie d'enfant que la petite Ingou avait oublié de dire
«qu'elle s'en allait» à la Clotte, et n'avait pas pensé à rentrer son
rouet dans la maison. Or la Clotte, infirme et qui avait besoin de
ses deux mains pour s'appuyer sur son bâton et gagner péniblement le
fond de sa demeure, était tout à fait incapable de rentrer le rouet
dont elle s'était servie une partie du jour, à son seuil... «Comment
ferai-je?» se disait-elle, quand elle aperçut, se dirigeant vers elle,
maîtresse le Hardouey.
Elle venait lentement, la pauvre Jeanne. Elle ne marchait plus comme
autrefois de ce pas ferme et rapide qui avait été le sien. Il y avait
dans sa démarche quelque chose d'appesanti et de frappé, dont rien ne
peut donner l'idée. Sa grande coiffe blanche, ce cimier de batiste qui
allait si bien à sa physionomie décidée, elle ne la portait plus haut
et d'un front léger. Et sans les velours noirs qui la rattachaient sous
le menton, peut-être serait-elle tombée, tant la tête que cette coiffe
couvrait s'inclinait maintenant sous la pensée fixe qu'elle emportait
à son front, comme le taureau emporte la hache qui l'a frappé! En
voyant de loin venir cette femme dont elle avait connu naguère la
beauté et surtout la force, les yeux secs de la fière Clotilde Mauduit
qui avait pleuré, disait-elle, _toutes les larmes de son corps sur les
ruines de sa jeunesse_, ressentirent la moiteur d'une dernière larme,
la dernière goutte de la pitié. Elle savait toute l'histoire de Jeanne.
Dès le premier jour, si on se le rappelle, elle avait soupçonné tout
ce que ce fatal indifférent de Jéhoël, qui avait tué Dlaïde Malgy de
désespoir, apporterait de malheur à la fille de Loup de Feuardent, et
elle l'en avait avertie.
--Fuyez cet homme, lui avait-elle dit pendant quelque temps, avec
l'espèce d'égarement qu'elle avait parfois et que Jeanne-Madelaine
croyait le résultat de son caractère ardemment ulcéré et de la solitude
épouvantable de sa vie; une voix m'avertit, la nuit, quand je ne dors
pas, une voix qui est la voix de Dlaïde, que si vous ne fuyez pas
cet homme, il sera un jour votre destin. Ne dites pas non! Jeanne de
Feuardent! Est-ce que la fille des gentilshommes, ces nobles époux
de la guerre, aurait peur de quelques blessures sur un front qui
sait les porter? Vous n'êtes pas un de ces faibles cœurs de femme,
éternellement tremblants devant des cicatrices et toujours prêts à
s'évanouir dans une vaine horreur. Non, vous êtes une Feuardent; vous
descendez d'une de ces races irlandaises, m'a dit votre père, dans
lesquelles on faisait baiser la pointe d'une épée à l'enfant qui venait
au monde, avant même qu'il eût goûté au lait maternel. Non, ce ne sont
pas les coutures de l'acier sur un visage ouvert par les balles qui
pourraient vous empêcher, vous, d'aimer Jéhoël!
Jeanne ne la crut pas, ou la crut peut-être. Mais elle n'évita pas cet
homme, à qui elle attachait un intérêt grandiose, idéal et passionné.
Entre elle et lui il y avait, pour embellir cette face criblée, la
tragédie de sa laideur même, le passé des ancêtres, le sang patricien
qui se reconnaissait et s'élançait pour se rejoindre, des sentiments
et un langage qu'elle ne connaissait pas dans la modeste sphère où
elle vivait, mais qu'elle avait toujours rêvés. Elle vint plus souvent
chez la Clotte. Il y vint aussi, et, comme je l'ai dit, il la dévoua
à ses périlleux desseins. Ce fut alors que l'amour de Jeanne pour ce
chef de guerre civile, grand à sa manière, comme ce Georges Cadoudal
(dont on parlait beaucoup à cette époque) l'était à la sienne, se
creusa et s'envenima de douleur, de honte et de désespoir; car si le
chef chouan avait un instant caché le prêtre, le prêtre reparut bien
vite, sévère, glacé, imperturbable, le Jéhoël enfin dont on pouvait
dire ce que sainte Thérèse disait du démon: «Le malheureux! il n'aime
pas!» Les souffrances de Jeanne furent intolérables. Elle ne pouvait
les confier qu'à la Clotte, qui lui avait prédit son malheur et raconté
l'histoire de Dlaïde. C'était avec cette Paria des mépris de toute
une contrée qu'elle se dédommageait des impostures courageuses de sa
fierté. La Clotte, en effet, l'enthousiaste impénitente, la _Garce de
Haut-Mesnil_, comme disaient les paysans de ces parages, comprenait
seule cet amour, inacceptable aux âmes religieuses et tranquilles qui
devraient faire l'opinion dans tous les pays.
Quant à l'abbé de la Croix-Jugan, lorsque les projets qu'il avait
si opiniâtrément préparés eurent été trahis une fois de plus par la
fortune de sa cause, devenu plus farouche et plus noir que jamais, il
cessa de venir chez la Clotte. Il n'avait plus rien à y faire. Tout,
pour lui, n'était-il pas perdu?... Jeanne-Madelaine ne vit donc qu'à
l'église l'effrayant génie de sa destinée. La religion s'était-elle
ressaisie de ce prêtre, dont le sort des armes ne voulait plus? Après
avoir abdiqué l'espoir de vaincre, comme Charles-Quint l'ennui de
régner, l'ancien moine de Blanchelande se faisait-il, dans son propre
cœur, un cloître plus vaste et plus solitaire que celui qu'il avait
quitté dans sa jeunesse, et prenait-il, dans sa froide stalle de chêne,
la mesure du cercueil au fond duquel il se couchait tout vivant,
en récitant sur lui-même les prières des morts?... Qui sut jamais
exactement ce qui s'agita dans cette âme? Ce qui est incontestable,
c'est que le caractère funèbre et terrible de toute la personne de
l'abbé augmenta aux yeux des populations, qui l'avaient toujours
regardé comme un être à part et redoutable, à mesure que la physionomie
de Jeanne marqua mieux les bouleversements et les dévorements
intérieurs auxquels elle était en proie, comme si plus la victime était
tourmentée, plus sinistre devenait le bourreau!
Or, l'isolement dans lequel retomba volontairement le noir abbé, après
la ruine de ses dernières espérances, fut la fin du courage de Jeanne.
Mais la fin du courage chez la fille de Louisine-à-la-hache était
encore une chose puissante. Elle était de ces natures à la Marius, qui
prennent de leur sang dans leur main, et le jettent en mourant contre
leur ennemi, fût-ce le ciel! Rien de lâche ou d'élégiaque n'entrait
dans la composition de cette femme. Lorsque les derniers rayons du soir
teignaient d'un rose mélancolique sa coiffe blanche, sur la route de
Lessay, à cette heure où le jour se met en harmonie avec les cœurs
déchirés, elle ne sentait rien de faible, rien de languissant, rien
d'énervé en elle. La pléthore de son cœur ressemblait à la pléthore
brûlante de son visage. Seulement, elle se disait, en appuyant sa main
ferme sur ce cœur qui lui battait jusque dans la gorge, que le dernier
bouillonnement allait en jaillir; qu'après cela le volcan serait vide
et ne fumerait peut-être plus; et cette pensée, plus que tout le reste,
troublait et appesantissait sa démarche, car elle venait de prendre la
résolution définitive qui est l'acte suprême de la volonté désespérée,
et qui produit sur l'âme énergique l'effet de la mise en chapelle sur
le condamné espagnol.
--Ah! vous êtes là, mère Clotte! fit-elle d'une voix rauque et dure,
la voix des grandes résolutions, en atteignant la vieille filandière,
assise devant son rouet à son seuil.
--Mon Dieu! qu'y a-t-il de nouveau, mademoiselle de Feuardent? s'écria
tout à coup la Clotte, frappée de l'air et de la voix de Jeanne. Vous
n'êtes pas comme tous les jours, ce soir, quoique tous les jours soient
tristes pour vous, ma noble fille. On dirait que vous allez faire un
malheur. Vous ressemblez comme deux gouttes d'eau à l'image de la
Judith qui tua Holopherne, que j'ai à la tête de mon lit.
--Ah! fit Jeanne avec une exaltation farouche et ironique; attendez,
mère Clotte, je n'ai pas encore du sang sur les mains, pour me comparer
à une tueuse; je n'en ai encore qu'à la figure et c'est le mien, qui me
brûle, mais qui ne coule pas... S'il eût coulé depuis qu'on l'y voit,
je serais plus heureuse: je serais morte et à présent tranquille, comme
Dlaïde Malgy, qui dort si bien dans sa tombe, là-bas! ajouta-t-elle en
tendant son bras qui tremblait vers la haie, par-dessus laquelle on
voyait le toit bleu du clocher de Blanchelande, rongé par les violettes
vapeurs du soir. Non, ne me comparez pas à Judith, mère Clotte! Ne
disent-ils pas que l'esprit de Dieu était en elle? C'est l'esprit du
mal qui est en moi! et il y est si fort ce soir, cet esprit du mal,
connu de vous aussi, Clotilde Mauduit, dans votre jeunesse, que j'en
veux finir avec la vie, avec la réserve, avec la fierté, avec la vertu,
avec tout!
--Rentrons, ma fille, on pourrait nous entendre à cette porte, et on en
dit assez sur vous à Blanchelande, dit la Clotte, presque maternelle.
Et la paralytique prit son bâton à côté d'elle, et, les deux mains
dessus, elle passa le seuil de sa porte avec l'effort, douloureux
à voir, d'une vieille couleuvre à moitié écrasée par une roue de
charrette, qui traverse péniblement une ornière, et va regagner, en
face, son buisson.
Jeanne-Madelaine prit le rouet et suivit la Clotte.
--Quenouille finie, dit-elle en regardant l'ouvrage qu'avait fait
la vieille femme, dont la journée avait été laborieuse, fierté
finie et vie finie. Tout finit donc, excepté de souffrir? Qui sait,
continua-t-elle dans une rêverie sombre et en déposant le rouet à sa
place ordinaire, si le fil roulé sur ce fuseau ne servira pas à tisser
bientôt le drap mortuaire de Jeanne de Feuardent?...
--Oh! ma pauvre enfant, dit la Clotte, qu'est-ce donc que vous avez, ce
soir?
--Je m'en vais vous le dire, reprit Jeanne avec un air de mystère qui
tenait du délire et du crime.
Elle s'assit sur son escabeau, auprès de la Clotte, mit son coude sur
son genou et sa joue de feu dans sa main, et, comme si elle allait
commencer quelque récit extraordinaire:
--Écoutez, dit-elle avec un regard fou. J'aime un prêtre; j'aime l'abbé
Jéhoël de la Croix-Jugan!
La Clotte joignit les deux mains avec angoisse.
--Hélas! je le sais bien, fit-elle; c'est de là que vient tout votre
malheur.
--Oh! je l'aime et je suis damnée, reprit la malheureuse, car c'est un
crime sans pardon que d'aimer un prêtre! Dieu ne peut pas pardonner
un tel sacrilége! Je suis damnée! mais je veux qu'il le soit aussi.
Je veux qu'il tombe au fond de l'enfer avec moi. L'enfer sera bon
alors! il me vaudra mieux que la vie... Lui qui ne sent rien de ce que
j'éprouve, peut-être se doutera-t-il de ce que je souffre, quand les
brasiers de l'enfer chaufferont enfin son terrible cœur! Ah! tu n'es
pas un saint, Jéhoël: je t'entraînerai dans ma perdition éternelle! Ah!
Clotilde Mauduit, vous avez vu bien des choses affreuses dans votre
jeunesse, mais jamais vous n'en avez vu comme celles qui se passeront
près d'ici, ce soir. Vous n'avez qu'à écouter, si vous ne dormez pas
cette nuit; vous entendrez l'âme de Dlaïde Malgy crier plus fort que
toutes les orfraies de la chaussée de Broquebœuf.
--Taisez-vous, Jeanne de Feuardent, ma fille! interrompit la Clotte
avec le geste et l'accent d'une toute-puissante tendresse; et elle prit
la tête de Jeanne-Madelaine et la serra contre son sein desséché, avec
le mouvement de la mère qui s'empare d'un enfant qui saigne et veut
l'empêcher de crier.
--Ah! je vous fais l'effet d'une folle! dit plus doucement Jeanne, que
cette mâle caresse d'un cœur dévoué apaisa, et je le suis bien dans un
sens, mais, dans l'autre, je ne le suis pas... J'ai essayé de tout
pour être aimée de ce prêtre. Il n'a pas même pris garde à ce que je
souffrais. Il m'a méprisée comme Dlaïde Malgy, comme vous toutes, les
filles de Haut-Mesnil, qu'il a dédaignées. Eh bien! je vous vengerai
toutes. Il m'en coûtera ma part de paradis, mais je vous vengerai.
Oh! j'ai été plus folle que je ne le suis aujourd'hui, mère Clotte.
Il y a six mois, je ne vous l'ai pas dit alors... je suis allée en
cachette aux bergers. Je m'en étais longtemps moquée, d'eux et de
leurs sortiléges, mais j'y suis allée, le front bas, le cœur bas...
J'ai reconnu celui que j'avais vu sous la porte du vieux presbytère,
qui m'avait fait cette menace que je n'ai jamais pu oublier. Je l'ai
prié, ce mendiant, ce vagabond, ce pâtre, comme on ne doit prier que
Dieu, d'avoir pitié de moi et de m'ôter le sort qu'il m'avait jeté.
J'ai usé mes genoux devant lui, dans la poussière de la lande! J'en
aurais mangé, s'il l'avait voulu, de cette poussière! Je lui ai donné
mes pendants d'oreilles, ma jeannette d'or, mon _esclavage_, mon
épinglette, et de l'argent, et de tout, et je lui aurais donné de mon
sang pour qu'il me découvrît un moyen de me faire aimer de Jéhoël, s'il
y en avait. Le misérable va-nu-pieds, après bien des refus, aiguisés
par la haine et par la vengeance, a fini par me dire qu'il fallait
porter une chemise sur ma poitrine, l'imbiber de ma sueur et la faire
porter à Jéhoël. Le croirez-vous, mère Clotte?... Jeanne de Feuardent
n'a pas pris cela pour une injure! Elle a cru que c'était un conseil...
L'amour nous abêtit-il assez, nous autres femmes! J'ai taillé et cousu
de mes mains éperdues cette chemise et je l'ai portée sur ce corps
que la seule pensée de Jéhoël baignait de feu! je l'en ai imbibée,
traversée... Je l'aurais imbibée de mon sang si le berger avait dit que
c'était du sang qu'il fallait à la place de sueur. Puis, un soir que
la porte de la maison de Jéhoël était entr'ouverte et que je l'avais
entendu qui parlait dans son écurie avec ses chevaux, les seules
créatures vivantes qu'il ait l'air d'aimer, je m'y glissai comme une
voleuse et je jetai la chemise sur son lit, espérant qu'il la mettrait
(la trouvant sous sa main) sans y penser. La mit-il? je ne sais. Mais,
s'il l'a mise, il n'a pas mis l'amour avec!
Hélas! il ne m'aima pas davantage. «Il fallait qu'elle n'eût pas
séché,» fit le berger en ricanant et en me retournant ce couteau dans
le cœur. C'était me demander l'impossible. Le pâtureau se vengeait.
Mais la taie que j'avais sur les yeux tomba. Je n'allai plus au berger.
Et pourtant la crédulité me tenait toujours! Dans toutes les foires et
les marchés je consultais les tireuses de cartes. Elles ne disaient
jamais qu'une seule chose, c'est que j'aimais un homme brun qui avait
un _pouvoir supérieur au leur_ et que cet homme brun me tuerait. Ah!
j'étais déjà tuée! Est-ce que je suis cette Jeanne de Feuardent, connue
jadis à Blanchelande et à Lessay? Est-ce que ce malheureux visage,
affreux comme une apoplexie, dit que je suis une femme vivante?... Oui,
je suis tuée. Jéhoël m'a tuée. Mais moi, je lui tuerai son âme! Je ne
finirai pas comme ce misérable pigeon sans fiel de Dlaïde Malgy, qui
n'a su que se rouler à des pieds d'homme et puis mourir!
Un étrange sourire passa sur les lèvres de l'ancienne odalisque des
sultans de Haut-Mesnil, en entendant ce cri de la femme qui sait la
force de la tentation que son péché a mise en elle.
--Insensée! fit-elle, insensée, tu ne connais donc pas encore ce la
Croix-Jugan?
Et avec une force de regard et d'affirmation qui troubla Jeanne, malgré
le désordre de tout son être, elle ajouta:
--Quand tu te mettrais encore plus bas que la Malgy aux pieds de cet
homme, tu ne pourras jamais ce que tu veux!
--Ce n'est donc pas un homme? dit Jeanne avec un front de bronze, tant
les sentiments purs de la femme, le chaste honneur de toute sa vie,
avaient disparu dans les flammes d'une passion plus forte, hélas! que
quinze ans de sagesse et enflammée par dix-huit mois d'atroces combats!
--C'est un prêtre, répondit la Clotte,
--Les anges sont bien tombés! dit Jeanne.
--Par orgueil, répondit la vieille; aucun n'est tombé par amour.
Il y eut un moment de silence entre ces deux femmes. La nuit, chargée
de ses mauvaises pensées, commença de pénétrer dans la chaumière de la
Clotte.
--Il aime la vengeance, fit profondément Jeanne Madelaine, et je suis
la femme d'un Bleu.
--Ce qu'il aime, qui le sait, ma fille? répondit la Clotte, plus
profonde encore. Il n'a jamais peut-être aimé que sa cause, et sa cause
n'est point dans tes bras! Ah! s'il pouvait écraser tout ce qu'il y a
de Bleus sous ton matelas, peut-être s'y coucherait-il avec toi. Oui!
même au sortir de la messe, la bouche teinte du sang de son Dieu qui le
condamnerait! Mais, à toi seule, tu n'as à lui offrir qu'un cœur qu'il
dédaigne dans sa pensée de prêtre, comme une proie destinée aux vers du
cercueil.
--Et si tu te trompais, la Clotte? fit Jeanne en se levant
impétueusement de son escabeau.
--Non, Jeanne de Feuardent, fit la vieille Clotte avec un geste
d'Hécube, non, je ne me trompe point. Je le connais. Ne vous avilissez
point pour cet homme. Gardez votre grand cœur. N'allez pas à la honte,
ma fille, pour n'en rapporter que les rebuts du mépris. Et elle saisit
Jeanne par le bas de son tablier de cotonnade rouge pour l'empêcher de
sortir.
--Ah! la vieillesse t'a donc rendue lâche, Clotilde Mauduit! fit Jeanne
exaspérée et en qui le dernier éclair de la raison s'éteignait. Quand
tu avais mon âge et que tu étais amoureuse, aurais-tu tremblé devant la
honte, et t'aurait-on arrêtée en te parlant de mépris?
Et elle tira brusquement son tablier qui se déchira et dont le lambeau
resta dans les mains crispées de la Clotte.
Elle s'était précipitée hors de la chaumière, comme une folle qui
s'échapperait de l'hôpital.